• Duel en haute mer devant Cherbourg en 1864 avec l’Alabama

     

     

     

    Duel en haute mer devant Cherbourg en 1864 avec l’Alabama

     

     

    Ce 19 juin 2018,

    c’est le 154ème anniversaire

    du combat naval de l’Alabama et du Kearsarge devant Cherbourg,

    lors de la guerre de sécession américaine. Un petit moment quasiment oublié de l’histoire de la ville qui risque de finir aux oubliettes et que quelques cherbourgeois voudraient faire redécouvrir.

    Cet événement historique a fait connaitre Cherbourg aux Etats-Unis bien avant la Libération de 1944.

    A l’issue d’une longue période de course de 22 mois vouée à la destruction des navires de commerce des Nordistes, l’Alabama qui nécessite des réparations urgentes regagne le port de Cherbourg, puis accepte un combat singulier contre l’USS Kearsarge. Il coule au cours du combat à 7 milles au large de Cherbourg.

     

     

    Alabama

     

    Prise sous le même angle du pont, mais depuis le côté tribord du canon Blakely de 8 pouces Le Lieutenant Kell se penche vers la roue du bateau, on peut voir derrière lui plusieurs membres d’équipage et l’un d’entre eux (près du genou droit de Kell) sort la tête par le bas.

     

    AlabamaUne des rares photos de l’Alabama prise à Singapour juste avant Noël 1863, un drapeau pend à la bôme de la voile aurique.

     

     

    Combat naval de Cherbourg du 19 juin 1864

     

    Alabama

     

    La rumeur d’un duel en haute mer devant Cherbourg, imminent, se répandit dans toute la France. Une nouvelle liaison ferroviaire de Paris venait juste d’ouvrir, les hôtels de Cherbourg étaient remplis de touristes, avides d’assister à l’histoire en direct. (Le peintre impressionniste Edouard Manet, qui disait avoir assisté à la bataille, n’était en fait arrivé qu’après et a réalisé son fameux tableau d’après les récits de spectateurs.) Parmi les quelques 19.000 spectateurs, pique-niqueurs et familles de vacanciers assistant depuis les hauteurs de Cherbourg et plus particulièrement à l’ouest près de la Chapelle de St Germain à la pointe de Querqueville, les paris allaient bon train, avec un penchant en faveur de l’Alabama. Les vendeurs à la sauvette faisaient de bonnes affaires en vendant des pliants, des télescopes et des jumelles bon marché.

     

    AlabamaLes premières manœuvres : Semmes tente de “traverser le T”

     

    Le canon avant de 7 pouces de l’Alabama avait l’avantage de la distance sur n’importe quel autre arme, y compris le Dahlgrens du Kearsarge et Semmes était déterminé à tirer le premier.

    Les bâtiments étaient encore à un mille l’un de l’autre quand vers 11h00 du matin, il ordonna à l’Alabama de faire cap sur le port. En voyant osciller les voiles, les canonniers réalisèrent que leur Capitaine, tel un diable sortant de sa boite, partait à l’assaut du Saint Graal à travers un combat naval. Voyant le Kearsarge arriver droit sur eux il avait l’intention de “traverser le T” (de se mettre de travers) : afin de positionner tous ses canons face au flanc de l’ennemi afin de le couler.

     

    AlabamaKearsarge face au port ouvre le feu

     

    “Il tira une pleine bordée, qui coupa une partie du gréement passant au-dessus et le long du bateau” rapporta Winslow. “Aussitôt j’ai ordonné d’accélérer, mais en moins de deux minutes l’Alabama avait rechargé et tiré une nouvelle bordée, suivi d’une troisième, qui ne fit qu’endommager le gréement.” Le but des Confédérés était étonnamment élevé, de même que leur niveau de tir. “J’appréhendais qu’une autre bordée –  tout aussi destructrice – ne s’avère désastreuse. En conséquence j’ordonnai au Kearsarge de s’éloigner et ouvrai le feu sur l’Alabama.

    Le sloop de l’Union faisait route vers le port. Les navires se croisèrent tribord contre tribord à moins de 1000 mètres l’un de l’autre, Winslow ordonna “feu à volonté !”

     

    AlabamaLes deux navires firent sept tours complets, se tirant continuellement l’un sur l’autre.

     

    Alabama

    Alabama

     

    Ma position était à portée du canon de huit pouces », se souvient Kell. « Un boulet de onze pouces du Kearsarge était entré par le sabord et avait tué huit des seize hommes qui servaient cette pièce. » Après que la fumée se soit dissipée, il vit : « Les hommes avaient été découpés en morceaux et le pont était jonché de bras, de jambes, de têtes et de troncs déchiquetés. Un des second me fit signe de la tête comme pour dire: «Dois-je nettoyer le pont? Je baissais la tête et il prit les restes mutilés des corps et les jetais dans la mer.

    Thornton l’officier en charge se souvenait « … Rien ne pouvait réfréner l’enthousiasme de nos hommes. Les ovations succédaient aux ovations, les bonnets étaient jetés en l’air ou par-dessus bord, les vestes enlevées, sûrs de la victoire, les hommes hurlaient à chaque envoi de projectile : « Cà s’en est un bon ! « Du calme les garçons ! » « Renvoie-lui un autre comme le dernier ! « Maintenant, elle est à nous ! » et ainsi de suite, applaudissant et criant jusqu’à la fin.

     

    AlabamaLa carte de Winslow de la bataille de 1864 montre le parcours de l’Alabama depuis Cherbourg et les manœuvres des navires.

    Alabama

     

    Alabama

    Deux vues de la dernière phase de la bataille (le seul moment où les deux navires pointaient dans la même direction). L’Alabama, ses cheminées et moteurs envahis par l’eau de mer, les focs déployés dans un dernier effort pour atteindre le rivage. L’image de gauche tend à prendre Winslow au pied de la lettre et montre que les Confédérés tiraient à bâbord. À ce stade, le corsaire coulait déjà par la poupe.

    Alabama

     

    Alabama

    Cette peinture de 1891, du duel en haute mer devant Cherbourg, montre notamment les cloisons latérales des deux navires ouvertes afin de permettre aux bouches des canons sur pivot de s’avancer hors-bord, bien que l’agencement des canons sur le pont de l’Alabama semble être erroné (le canon de proue semble avoir été monté beaucoup trop près du mât principal) et l’enseigne CSN qu’il arbore a été retirée en 1863 au profit de la bannière immaculée.

     

    Alabama…sur le pont arrière de l’Alabama alors qu’il est en train de couler par Andy Thomas

     

    Semmes ordonna à Kell, qui était en bas, d’évaluer les dégâts. Le lieutenant se souvient « Les trous dans le flanc de ce pauvre vieil Alabama étaient assez grands pour y faire entrer une brouette. Il se précipita sur le pont, annonçant qu’il restait à peine 10 minutes avant qu’ils ne coulent.

    « Amenez les couleurs, Mr Kell » lui dit Semmes « cela ferait mauvais effet au 19ème siècle de sacrifier tous les hommes d’équipage »

     

    Alabama

     

    Peu après 13h00, à environ 5 miles de la digue de Cherbourg, le CSS Alabama a soudainement surgit hors de l’eau, sa coque verte d’algues et de la patine du cuivre, son mât endommagé rompit sous la tension. Puis, rapidement, glissa la poupe en premier au fond de la Manche. 26 des hommes d’équipage moururent avec lui, plusieurs ayant été aspirés dans son sillage. « Après m’être éloigné de quelques vergues à la nage, je me retournais pour le voir couler » se souvient Kell « Comme cet élégant vaisseau, le plus beau que je n’ai jamais contemplé, plongeait dans sa tombe, j’ai failli demander aux hommes qui se débattaient dans l’eau de lui faire trois bans, mais les morts qui flottaient autour de moi et l’immense tristesse que je ressentais à abandonner ce noble bâtiment qui avait été ma maison si longtemps, m’en dissuadèrent.

     

    Le yacht Deerhound avait été construit en 1859, dans le même chantier naval de Laird que l’Alabama, pour le Duc de Leeds, qui le vendit plus tard à John Lancaster, homme d’affaire du Lancashire et membre du Royal Mersey Yacht Club. Le trois-mâts à coque d’acier capable d’atteindre les 20 nœuds, avait déposé la famille Lancaster à Saint Mâlo pour des vacances et les avait retrouvés à Cherbourg juste avant la bataille.

     

    Alabamale Deerhound se porte au secours de l’équipage de l’Alabama… et les conduit en Angleterre.

     

    Après le sauvetage, Winslow accusa le Deerhound d’agir en auxiliaire des Confédérés. Le New York Times du 7 juillet 1864, rapportait « Nous avons appris que le yacht britannique Deerhound qui se trouvait si opportunément près de l’Alabama pendant la bataille avec le Kearsarge, qui a secouru son commandant et qui, à sa demande expresse l’a conduit dans un port Britannique pour se réfugier, appartient à la firme FRASER, TRENHOL & CO. de Liverpool, qui sont les agents rebelles de ce port et qu’il est donc tout aussi rebelle que l’est l’Alabama. La présence du Deerhound sur ce lieu précis à ce moment précis n’est probablement totalement accidentelle. Cependant, le capitaine Jones a insisté sur le fait que dans la semaine qui a précédé la bataille, il n’avait eu aucune communication avec les Confédérés hormis les courtoisies habituelles. L’Alabama se préparait au combat et refusa jusqu’à une visite de courtoisie au Lancaster. Ils firent une réunion de famille et discutèrent du bien fondé de se rendre à une distance qui pouvait s’avérer dangereuse afin de voir la bataille. La décision fut soumise au vote et la fille de 9 ans de Lancaster fit basculer le vote et la décision fut prise de s’éloigner.

     

    Après ce duel en haute mer devant Cherbourg, Lancaster a confirmé « Le fait est que lorsque nous sommes passés près du Kearsarge le capitaine nous a crié : «  Pour l’amour de dieu faites tout ce qui est en votre pouvoir pour les sauver ; et ça a été mon mandat pour intervenir par tous les moyens et secourir ses ennemis » Pour sa part Winslow a déclaré « ça a été mon erreur sur le moment de ne pouvoir reconnaître un ennemi qui sous l’apparence d’un ami nous apportait son aide » On dit que comme le Deerhound prenait Semmes à son bord  une embarcation du Kearsarge partit à sa recherche , mais Semmes enfila un bonnet du « Deerhound », se saisit d’une rame et fit semblant d’être un marin ordinaire.

    Malgré les protestations de Winslow, comme quoi Semmes et son équipage avaient été secourus par un bateau neutre, les Britanniques n’avaient aucune obligation de les lui remettre. Ce soir-là le Deerhound les débarqua à Southampton. Plus tard, James Mason, le Commissaire des Confédérés remercia personnellement Lancaster pour son aide. En mars 1865, Lancaster reçu également les remerciements de Jefferson Davis et du Congrès des États Confédérés d’Amérique.

     

    L’Alabama aujourd’hui

     

    Fin 1984 le chasseur de mines français CIRCÉ, draguant des mines vieilles de 40 ans, localisa un bateau coulé dans la zone proche de la bataille. Des robots sous-marins et des plongeurs ont révélé qu’il s’agissait de l’Alabama, reposant à près de 200 pieds à environ 30 degrés tribord, partiellement recouvert de dunes de sable sous-marines. Les États Unis, la France et l’Angleterre en ont tous revendiqué l’appartenance, mais ce qui étaient alors des eaux internationales en 1864, étaient 120 ans plus tard dans la limite des 12 miles des eaux territoriales françaises. De fortes marées empêchent à tout jamais la remontée de l’épave, mais aujourd’hui des artefacts de l’Alabama peuvent être trouvés des deux côtés de l’Atlantique, y compris la cloche du navire, le canon de 7 pouces Blakely (retrouvé avec un boulet dans le fût) et plusieurs de ses canons de 32. L’obus incrusté dans la proue du Kearsarge qui avait été présenté au Président Lincoln est désormais à l’Arsenal de la Marine à Washington.

     

    Article de Don Hollway

    Traduit par les bons soins d’A.Cauvin

     

    Dans un prochain article, je vous ferai part d’une myriade de détails inédits de cette bataille navale, rapportés par des journalistes présents à cette époque.

    A bientôt

     

     

    Lebosco

     

     

    2 commentaires ont été rédigés, ajoutez le votre.

    1. Publié dans 02/07/2018 le 17:10

      Voir les articles sur le blog bateauxcherbourg.fr . La cité de la Mer a établi deux liens vers ce site.

    2. mancel gerard
      Publié dans 18/06/2018 le 21:19

      merci pour ce rappel de l’histoire de l’alabama que j’avais oublié.

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