• La fin d’un bateau qui s’appelait le Saint-Pierre, patron Polyte

     

     

     

    La fin d’un bateau qui s’appelait le Saint-Pierre, patron Polyte

     

     

    C’était un vieux bateau à demi ponté, d’une douzaine de tonneaux, gréé en bisquine et qui faisait la pêche depuis des années dans la Manche.

    Il s’appelait le Saint-Pierre, et le patron qui le commandait s’y sentait à l’aise comme chez lui, par tous les temps. Il en avait vu cependant et de dures, dans cette mer étroite où les eaux de l’Océan s’engouffrent, par les grands vents d’ouest, et se dressent, en roulant, comme des montagnes liquides.

    Mais cela n’est rien ; les lames longues, rondes et hautes ne sont point pour effrayer les marins quand ils se savent sous les pieds un bateau solide et en même temps léger comme un liège. Ce qu’ils redoutent, ce sont les lames courtes et serrées que le nord-est jette sur nos côtes, brisées en pleine course, puis aussitôt renaissantes, et qui se ruent sur les barques de pêche comme autant de béliers.

    Le pis, c’est que ce vent-là ne crie pas gare et qu’il tombe sur vous, à l’improviste, comme un traître, sans que le baromètre baisse d’un cran, couvrant le pont de volutes d’écume, arrachant les voiles, coupant net les cordages, et faisant, au milieu du gréement, une musique enragée. Par ces vents-là, on n’est point balancé, mais bousculé, heurté à tout instant, jeté par-ci, jeté par-là, roulé par la mer, qui hurle comme une furie.

    Les grands vents qui viennent d’Amérique n’ont point de ces traîtrises, quoique soufflant dur, je vous en réponds, et les pilotes de la Manche qui, par tous les temps, sortent au-devant des long-courriers et des grands paquebots, s’en moquent comme de l’an quarante. Quand ils ne passent pas sur les lames, ils passent à travers, et tout est dit ; tandis que les petites et brutales vagues du nord-est, courtes et dures, heurtent à tout instant la coque, opèrent avec acharnement, arrachent une planche ici, un bordage ailleurs, font perdre l’équilibre aux hommes et leur-jettent à la figure toutes les saletés de la mer.

    On sort peu, par ces temps-là ; niais, quand on est dehors, il faut bien rentrer, ou du moins faire tout le possible pour cela. Et puis, c’est le cas de dire ou jamais que le patron doit avoir le compas dans l’œil et ne point perdre la tête, car la plupart du temps, pour gagner le port et se mettre à l’abri, il n’y a qu’une toute petite passe marquée par deux feux lointains, entre les lueurs desquels il faut placer l’avant du navire, sous peine d’être broyé, à droite ou à gauche, sur les rochers.

    Le patron du Saint-Pierre est un marin fini. Il se nomme de son petit nom Hippolyte, et les camarades l’appellent tout simplement Polyte ; c’est ainsi qu’il est connu sur toute la côte, entre Fermanville et Saint-Vaast. Impossible de rêver plus singulière physionomie ; vous diriez un bon petit marchand de n’importe quoi ; toujours rasé de frais et portant perruque. Ces durs à cuire qui, deux cent cinquante jours sur trois cents, sont trempés jusqu’aux os, ont peur de s’enrhumer et prennent leurs précautions.

    Les membres et souscripteurs de la Société centrale de sauvetage se rappellent peut-être ce tout petit homme qui, il y a quelques années, la poitrine chamarrée de médailles de toute sorte et de tout module, franchissait allègrement les marches de l’estrade, dans la salle du Zodiaque, au Grand-Hôtel, pour aller chercher la médaille d’or que l’amiral de Montaignac lui attacha sur sa veste, en bonne compagnie.

    Comme aspect, rien d’un héros : une bonne figure timide, plutôt celle d’un prêtre que d’un loup de mer, avec une expression tout à fait douce : l’allure lente et balancée du matelot à terre, et, comme signes distinctifs, sa perruque que le vent respecte, et deux petits anneaux aux oreilles. Ces ornements-là ne sont pas rares chez les pêcheurs de la Basse-Normandie. Mais cela n’empêche point Polyte d’être un maître dans son métier et d’avoir raison de la mer la plus furieuse. Les hommes du canot de sauvetage ont en lui une confiance absolue, et quand Polyte tient la barre, personne ne recule. On les a vus souvent à l’œuvre, les braves gens !

    Il y a tantôt huit ans, lors du naufrage du Bolivia, sous Montfarville, c’était Polyte qui commandait, qui dirigeait le bateau de sauvetage, au milieu de cette terrible et glaciale nuit de janvier où le vent et la mer faisaient rage, sans compter la neige qui aveuglait les hommes et qui mangeait les feux. Le raz de Gatteville, au fort de la bourrasque, faisait une musique du diable, et l’énorme phare, masqué par la neige, brillait de temps en temps seulement, comme une chandelle rouge, entre deux rafales.

    On rappela cela, dans le rapport général, à la séance du Grand-Hôtel, et je vois encore les physionomies surprises de tant d’assistants, en voyant ce petit homme dont l’extérieur n’avait rien d’imposant. Ils sont tous comme cela, sur la côte normande et partout, timides comme des filles et rougissant pour des riens.

    Il faut, pour illuminer ces curieuses physionomies, les provocations de la mer. Alors ils se transfigurent et accomplissent des actes homériques.

    Polyte a sauvé des hommes, au risque de se perdre cent fois, mais il n’est pas décoré. Le jour où l’on attachera à sa vareuse de pêcheur cette croix si vaillamment méritée, il pleurera comme un enfant qu’il est, trouvant, sans doute, que c’est justice de l’avoir fait attendre ainsi.

    Mais en attendant les récompenses gagnées, il faut vivre, et pour vivre il faut pêcher. Polyte, célibataire, aurait pu faire des affaires assez bonnes, et il en faisait ; mais, dans son équipage, il avait un frère, et ce frère, marié, n’a pas moins de huit enfants. En voilà des bouches à nourrir ! et tous les gains du patron passaient dans le ménage ; il n’y a pas plus paternel que ces vieux et incorrigibles garçons.

    Or, il y a de cela quelques mois, le Saint-Pierre était mouillé, par forte brise, à une trentaine de milles au large de Barfleur. La Manche n’est pas profonde et l’on y peut mouiller à peu près dans tous les parages. Le Saint-Pierre était donc à l’ancre, dansant sur les vagues. Pour donner moins de prise au vent, les mâts étaient amenés et reposaient horizontalement sur une fourche en fer posée dans les bordages.

    Les choses allaient bien, on faisait bonne pêche, et les gros congres voraces donnaient à plaisir. Les hommes les hissaient à bord, et, à mesure, les lovaient dans de grands paniers-mannequins qu’ils recouvraient de paille et ficelaient une fois remplis. Ce n’était point tempête, mais quand les hautes vagues jouaient avec le fragile navire, comme avec un bouchon, le patron se disait qu’il faudrait ouvrir l’œil en regagnant Barfleur et se tenir à bonne distance du raz qui n’est point commode, même par les brises les plus maniables. D’autant plus que le jour baissait, et que le soleil, en se couchant, faisait à l’horizon de grands trous blanchâtres qui ne disaient rien de bon.

    Tout en se faisant ces réflexions, le patron surveillait tout et n’était point mécontent, la pêche étant bonne. Son idée était de faire quelques provisions d’hiver avec les bénéfices réalisés depuis quelque temps : du bois d’abord, pour réchauffer les enfants et, pour les nourrir, un baril de lard salé, à même lequel on prendrait tous les dimanches, et, ma foi ! un bon tonneau de cidre de l’année, pour trinquer à la mémoire des anciens, et aussi pour se rafraîchir la bouche, pendant un copieux repas de viande conservée. Polyte s’y voyait, tout en ayant l’œil à la besogne, et il en souriait d’aise, en songeant à la petite aisance qu’il allait mettre là-bas, dans la maison commune, pendant les longs jours de la saison mauvaise.

     

    le Saint-Pierre

     

    Et voilà qu’au milieu de tous ces beaux rêves, il poussa un cri terrible.

    Par le travers du Saint-Pierre, une chose énorme, monstrueuse, apparaissait.

    La mer se brisait dessus avec un acharnement sauvage, et ce qu’il y avait d’affreux, c’est que la masse avançait avec une rapidité vertigineuse. Et l’ancre qui tenait par le fond et les mâts qui étaient amenés, et les hommes qui ne voyaient rien et qui tout à l’heure !…

    Polyte ne fit qu’un bond jusqu’à l’avant et d’un coup de hache coupa le câble ; mais au même instant l’énorme transatlantique, qui n’avait rien vu, passait, avec des mugissements de vapeur qui ressemblaient à des hurlements furieux de bêtes fauves, broyait le Saint-Pierre et, surpris lui-même par le choc, stoppait.

    Dans le large sillage blanc bouillonnant qu’il laissait après lui, les cinq hommes du Saint-Pierre apparaissaient comme de petits points noirs se soutenant sur l’eau avec peine, et poussant des cris déchirants qui se perdaient presque dans le tremblement.

    On mit les embarcations à la mer et on les sauva ; puis, comme il n’y avait pas de temps à perdre pour entrer au Havre à la marée, on fit force de vapeur, pendant que les planches disjointes et les mâts du Saint-Pierre s’agitaient, dans les remous, d’une manière fantastique, se heurtaient, se déchiraient et achevaient la besogne de ruine commencée par le paquebot.

    La Compagnie a désintéressé le patron Polyte dans une large mesure ; mais elle ne pouvait tenir compte de son rêve, si brusquement coulé au fin fond de la Manche. Aussi le patron ne veut-il plus commander et se contente-t-il de faire la petite pêche, après avoir placé le maigre capital que représentait, sa barque.

    Il ne prendra plus le large que quand la trompe d’alarme appellera les hommes du bateau de sauvetage. Alors on le verra à la barre poussant droit dans le cyclone, solide comme jadis à bord du Saint-Pierre, et pas fâché de se retrouver aux prises avec la bourrasque et de se colleter avec elle, pour lui arracher quelques victimes. Jamais on ne saura trop dire ce que sont ces gens-là.

     

    CANIVET Charles Alfred dit Jean de Nivelle

     

    lebosco

     

     

     

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    1. mancel gerard
      Publié dans 18/03/2018 le 17:50

      trés belle histoire,merci

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