• 1880, états de services du canot de Barfleur et de son équipage.

     

     

     

    1880, états de services du canot de Barfleur et de son équipage.

     

     

    Voir également l’article : Les Crestey, quatre générations de pêcheurs à Barfleur

     

     

    Le Soleil 25/11/1880 : Charles CANIVET se félicite de la légion d’honneur qui venait d’être décernée au capitaine Lépine, président dudit comité de sauvetage de Barfleur.

    Voici l’article :

     

    TEMPÊTES ET SAUVETAGES

     

    Le bulletin météorologique du New-York Herald est impitoyable. Une tempête après l’autre, voilà le bilan des côtes européennes depuis tantôt un mois, et il paraît que ce n’est pas fini. À ces ouragans qui viennent de l’Ouest, il convient d’ajouter également une demi-douzaine de bourrasques de Nord-Est qui, entre temps, ont jeté la désolation sur les côtes anglaises de la mer du Nord. Le sinistre bulletin du Bureau-Veritas, pour le mois de novembre 1880, contiendra une lamentable nomenclature, bien faite pour appeler la sollicitude sur cette classe si éprouvée des gens de mer, soumis à tant de servitudes, à peine assurés du pain quotidien, qui, tout le long des côtes de France, forment une légion composée de milliers d’individus, presque tous chargés de famille, et qui, n’ayant point de temps à perdre, entre deux marées, ne connaissent qu’une chose, le travail le plus pénible et le plus dur qui soit au monde.

    En Angleterre, le pays marin par excellence, matelots et pêcheurs sont constamment l’objet de la sollicitude publique. On cherche, par une foule de compensations et de garanties, sinon à alléger le sort des marins, soumis, envers l’État, à un règlement plus dur encore peut-être que le nôtre, du moins à assurer, dans une large mesure, l’existence et l’avenir de leurs familles. Des hommes de cœur, dont j’ai eu l’occasion de signaler la louable initiative, tentent d’acclimater en France ces œuvres philanthropiques et généreuses. Je ne dis pas qu’ils ne réussiront point, mais, par une anomalie singulière, ils trouvent difficilement l’oreille du public. Il y a, chez nous, des élans spontanés et pas d’attention soutenue. Les marins sont trop éloignés, et puis ils ne sont pas bruyants et n’ont pas encore manifesté l’intention de s’approprier l’outillage et le matériel des ports, ils se contentent de gagner péniblement leur vie et de l’exposer, quand l’occasion l’exige, pour sauver leurs semblables.

    J’ignore si les ouvriers de la mer étaient représentés au congrès du Havre, par quelques-uns des leurs. Cela m’étonnerait ; ils n’ont point ce que l’on appelle vulgairement le bagout. Et pourtant, quel plaidoyer terrible ces hommes ne seraient-ils pas appelés à prononcer, même sans exagérer les effets, s’ils exposaient, en dehors des dangers permanents qu’ils courent, les droits qui les accablent et les règlements draconiens qui les étreignent ! Il faudra qu’un jour ou l’autre, on y songe pour eux, car il n’y a pas ou monde de gens plus simples et plus désintéressés. Chargés de famille, pour la plupart, le repos, j’entends le repos nécessaire, est, pour eux, chose à peu près inconnue et, fatigués, brisés par le labeur de tous les jours, c’est par centaines qu’ils accourent, lorsque l’humanité les réclame et qu’il faut courir au-devant de la mort pour lui arracher des victimes.

    La plupart des journaux riverains retentissent, depuis quelques jours, des actes dont quelques-uns de ces braves gens ont été les audacieux et modestes héros. Sur les côtes de Bretagne, les bateaux de sauvetage accomplissent leur mission, au milieu des plus terribles tempêtes qui, de mémoire d’homme, se soient déchaînées dans ces parages. L’humanité a fait du chemin, depuis moins d’un siècle, sur ces côtes où jadis on vivait des sinistres maritimes, et où les naufrageurs accomplissaient leur effroyable besogne. Aujourd’hui, comme alors, on est à la piste du naufrage, on fouille l’horizon pour voir s’il n’y a pas de navires en détresse, on écoute si le canon d’alarme ne retentit point, au milieu du chaos de la bourrasque ; mais, c’est pour s’élancer au premier signal et pour plonger dans le gouffre où des hommes, sur leurs navires qui s’effondrent, n’ont plus même les moyens de lutter contre la mort.

    Tout le long des côtes de France, depuis Dunkerque jusqu’à Toulon, c’est partout l’association du dévouement. De temps en temps, l’État, généreux, distribue quelques médailles, et des croix bien rares. Il faut une occasion pour cela, quelque chose comme un voyage officiel au cours duquel on présente au président de la République quelques-uns de ces vieux tritons, médaillés sur toute la poitrine, mais qu’on ne peut pas classer, sur le registre des récompenses, sous la rubrique services exceptionnels. Et pourtant, de quelle taille sont la plupart des légionnaires, à côté de ces humbles du travail et du sacrifice ! Il en est un qui, dans le dernier coup de vent, vient de périr aux îles Chausey, dévoré par l’implacable mer à laquelle il avait arraché, dans sa longue vie de pécheur, de nombreuses victimes. Elle s’en est vengée en le broyant contre les rochers, avec un de ses fils qu’il avait voulu sauver. Le ruban rouge était cousu à sa vareuse de matelot. Ces hommes-là ne connaissent pour ainsi dire pas le danger ; ils y courent par instinct. Exposés quotidiennement à la mort, ils font, sans emphase, pour les autres, ce que les autres feraient pour eux.

    J’en connus un jadis, qui était patron d’une patache de douanes, sur la côte de la Manche. Quoique boiteux, par suite d’une blessure reçue dans un sauvetage, il était toujours debout, dès que le vent soufflait d’une façon inquiétante. Ceux qui l’approchaient de plus près n’auraient pu dire le nombre des hommes qu’il avait arrachés à une mort certaine. II y en avait tant qu’un beau jour on le jugea digne de la croix d’honneur. Quand elle lui fut remise officiellement, le rude matelot pleurait comme un enfant. Comptez qu’il existe aujourd’hui, en France, soixante stations de bateaux de sauvetage placés sous le patronage de la société centrale, sans parler de ceux des sociétés particulières. Chaque canot de sauvetage ayant un équipage de vingt-quatre hommes, cela constitue une moyenne de quinze cents sauveteurs, volontairement enrôlés et qui tous obéissent à la même devise et répondent au même mot d’ordre. J’ai raconté, il y a quelques semaines, les états de services du canot de Barfleur et de son équipage. S’il était permis de dresser le même bilan pour les cinquante-neuf autres et de livrer le tout à l’admiration publique, peut-être finirait-on par reconnaître que l’on ne parle pas assez de ces hommes-là et qu’ils sont impitoyablement sacrifiés, comme tout ce qui est modeste et grand, à tout ce qui est turbulent et bavard. C’est la coutume ; pour se faire connaître et apprécier, il faut soi-même tambouriner sa valeur. De temps en temps, le Journal officiel, pris de remords, annonce l’inscription d’un de ces vaillants dans les cadres de la Légion d’honneur. Encore est-il que ce n’est pas sans peine. L’exemple du capitaine Lépine, président du comité de sauvetage de Barfleur, en est une preuve toute récente. Décoré, du moins par promesse, lors du voyage présidentiel à Cherbourg, j’ai vu l’heure qu’il passait aux oubliettes. Il a fallu, on le croirait, les tempêtes de la semaine dernière pour le rappeler au souvenir des dispensateurs de récompenses, et c’est seulement le mercredi 17 novembre qu’il a pu voir son nom dans l’Officiel et mettre à sa boutonnière un bout de ruban si bien gagné. C’est un honneur qui rejaillit sur tous. Comme dans la salle de garde de l’Hôtel-Dieu de Paris, sont gravés, sur la muraille, au-dessous d’une croix de la Légion d’honneur, les noms des internes de service pendant le choléra de 1866, récompensés collectivement dans la personne d’un de leurs camarades, ainsi tous les matelots d’un équipage participent moralement à la distinction d’un des leurs. Ne sont-ils pas tous au péril, sans ostentation, aussitôt que la tempête sonne l’heure du dévoilement, comme ils sont tous les jours à la peine, sans se plaindre, pour gagner bien strictement, le pain de la famille. Pauvres et dignes tâcherons de la plus dure des tâches, on ne fera jamais assez pour eux, et peut-être ne fait-on rien par cela même qu’il y aurait trop à faire !

    Jean de Nivelle

     

     

    Le Soleil 22/01/1881 : Charles CANIVET raconte les sauvetages des jours précédents, notamment celui de l’Othello, par la station de Barfleur.

    Voici l’article :

     

    UN SAUVETAGE

     

    Les lecteurs du Soleil ont peut-être gardé le souvenir de quelques chroniques de voyage dans lesquelles je leur ai détaillé, par le menu il y a quatre mois, les états de service du canot de sauvetage de Barfleur, et de son équipage de vingt-quatre hommes, composé de patrons de pêche de la localité. Ces braves gens viennent d’ajouter, à la liste de leurs actions d’éclat, un exploit rappelant celui qui signala leurs débuts, lorsqu’ils sauvèrent l’équipage du trois-mâts américain Othello. C’est dans la nuit du 19 au 20 janvier, par une horrible tempête de vent et de neige que le canot est sorti avec son équipage réglementaire de douze hommes. L’autre bordée était restée à terre, et l’on verra que son concours n’a pas été inutile.

    Croirait-on qu’il se rencontre des sceptiques, pour mettre en doute les services rendus par les bateaux de sauvetage ? Il y a des hommes, et en grand nombre, qui sont profondément froissés de voir accomplir par d’autres et qu’ils n’oseraient jamais tenter. Quand on leur parle de quelque acte admirable de courage et d’abnégation, ils haussent les épaules, et si on les poussait un peu, ils ne tarderaient pas à vous dire que les bateaux de sauvetage et les hangars qui les abritent sont faits pour le plaisir des yeux, que les équipages inscrits sur les rôles s’y trouvent pour la forme, et que, le moment venu, on ne les trouve jamais. J’ai entendu dire cela, par de beaux sires, avec une légèreté charmante. La meilleure manière de les convaincre serait de les y envoyer voir et de leur donner une petite place au milieu des braves qui ne marchandent point leur peau et qui, en s’enrôlant dans un équipage de sauvetage, s’engagent à répondre au premier signal d’alarme, sous peine de forfaiture.

    J’aurais voulu les y voir, dans cette nuit de mercredi à jeudi, par le vent qui soufflait en foudre du large, et par la neige aveuglante. Rien de pire que cela pour les marins. Un navire surpris par une tourmente de neige, à moins qu’il ne soit en pleine mer, a toutes chances pour se perdre. Il ne sait plus où il est : la neige, autour de lui, forme un voile opaque à travers lequel rien ne pénètre, pas même la lumière des phares les plus puissants, et encore, pût-on l’apercevoir, elle est tellement dénaturée, que l’orientation est impossible. Il est difficile à des Parisiens de se faire une idée de cela. Que ceux d’entre eux qui se trouvaient sur la place de la Concorde, dans la nuit de lundi à mardi, au milieu du grésil qui tombait eu poussière épaisse, chassé par un vent tournoyant, s’imaginent, s’ils le peuvent, un navire secoué en tous sens, sur une mer démontée, au milieu de la tempête de vent et de la tempête de neige; et peut-être par l’inquiétude momentanée qui les a saisis, apprécieront-ils mieux les transes mortelles des pauvres gens surpris en mer par la bourrasque et qui, se sachant très près des côtes, ce qu’il y a de pire au monde dans ces cataclysmes, y sont poussés par le vent et n’attendent plus qu’une chose, l’émiettement du navire sur les rochers, et par conséquent, la mort.

    C’est ainsi que le trois-mâts anglais Bolivia, venant de Rouen, sur lest, à destination de l’Amérique, est venu s’échouer sous Montfarville, près de Barfleur, avec dix-huit hommes à bord, dans cette terrible nuit d’avant-hier, les mâts rompus, brisés, la coque entamée à chaque coup de mer. À minuit, les douaniers de service annoncent le sinistre au capitaine de Barfleur, président du comité de sauvetage, qui n’est autre que le capitaine Lépine, récemment décoré pour ses services et pour la grande part qu’il a prise à l’organisation du sauvetage sur la côte. Dans de telles occasions, on n’a pas de temps à perdre. C’est le cas de dire qu’on s’habille en marin. La manœuvre habituelle est strictement observée : le capitaine réveille le patron qui l’accompagne jusqu’au hangar servant d’abri au bateau de sauvetage, puis, en courant, sonne de la trompe dans les différents quartiers. C’est un signal connu. En un clin d’œil, les vingt-quatre hommes sont réunis ; douze embarquent sous le hangar même, après avoir endossé leurs ceintures de sauvetage ; les autres s’attellent au chariot, 1e traînent jusqu’au quai ; l’Othello est précipité dans le port et le voilà parti vers le large, déjà perdu dans l’ombre épaisse, à la grâce de Dieu.

    Il a suffi, pour tout cela, de quelques minutes. Mais, ce n’est pas tout. Les hommes restés à terre se dirigent, au pas de course, vers le lieu du sinistre, en compagnie du capitaine Lépine et du syndic des gens de mer. Quand ils y arrivent, la côte est couverte d’épaves, de tronçons de mâts, de vergues, de planches. Le navire, jeté à la côte, et battu par d’énormes paquets de mer, tient encore, et les dix-huit hommes sont à bord. Mais tiendra-t-il jusqu’à ce que l’on puisse porter secours ? Au large, une petite flamme apparaît ; c’est une torche allumée par l’équipage du canot. L’Othello est là, mais l’état de la mer s’oppose à ce qu’il aborde le navire naufragé. N’importe ! le salut des malheureux est maintenant assuré, soit du côté du large, soit du côté du la terre, où les hommes travaillent et font tout leur possible pour porter secours aux naufragés qui, de minute en minute, voient leur navire s’émietter sous leurs pieds.

    À deux heures, en pleine tempête, et grâce à des prodiges de courage, après plusieurs vaines tentatives, on parvient à faire passer à bord, une haussière, sorte de cordage très solide, formé pour l’assemblage de quatre torons, le va-et-vient est établi, et une heure plus tard, les dix-huit hommes de l’équipage naufragé sont à terre, sains et saufs. Quant au canot de sauvetage, averti par des signaux, il se met à l’abri dans une petite crique, sous le vent. Là, quand les matelots débarquent, nous écrit un témoin oculaire, recouverts de leurs ceintures de sauvetage, ils sont littéralement gelés, mouillés jusqu’à la peau, couverts de glace sur leurs vêtements et jusque dans les cheveux et la barbe. À bord, ils ont été comblés plus de vingt fois par les lames, mais, à chaque fois, les puits à soupapes et les caisses à air ont joué leur rôle, et le canot s’est toujours franchi. Mais, qu’on s’imagine la situation de ces douze hommes, engloutis à chaque instant sous des montagnes d’eau, dans leur coquille de noix que la mer remue à son gré, qu’elle renverse, qu’elle engloutit, qu’elle fait tourner comme une toupie, et qui revient sans cesse à flot, pour disparaître encore.

    Tel est le nouvel exploit à inscrire au livre d’or du sauvetage, et que ces braves gens ont accompli, comme toujours, avec la simplicité du vrai courage. Il me semble qu’on ne les connaît pas assez et que la publicité se montre trop peu prodigue à leur égard. Ces actes-là ne sont pas rares, cependant, surtout par ces temps terribles qui se succèdent, sans qu’on en prévoie la fin. Le public les connaît par une simple et sèche dépêche, et voilà tout. Mais cela ne leur importe guère, ce n’est pas pour la galerie qu’ils travaillent et je gagerais qu’ils ne se doutent même pas de ce que c’est que la réclame. C’est ainsi qu’ils sont tous, le long de nos côtes, à l’affût du danger, toujours prêts à y courir, et quand, par le plus grand des hasards, une croix vient à briller sur une de ces vaillantes poitrines, il en est encore pour trouver cela drôle et pour blâmer la générosité du gouvernement : appréciations de gens qui, au premier petit nuage qui crève, se mettent à l’abri sous une porte cochère. Pour ma part, je ne sais rien au monde de plus beau et de plus noble que cette mission toute gratuite des marins sauveteurs enrôlés bénévolement sous la même bannière, qui sont l’honneur du pays, dont les hauts faits se cachent dans les colonnes de bulletins trop ignorés, comme ils se dérobent eux-mêmes aux ovations et qui, esclaves d’une vie difficile et soumise à des servitudes de tout genre, sont toujours prêts à courir au-devant de la mort, pour sauver leurs semblables, sans prendre garde à la couleur du pavillon.

    Jean de Nivelle.

     

     

    Le Soleil 27/01/1881 : Charles CANIVET revient sur le sauvetage de l’Othello et sur la mésaventure arrivée à Louis CRESTEY au cours des opérations. Il lance la souscription.

     

    Le Soleil 31/01/1881 : Charles CANIVET fait part du courrier qui lui a été adressé par le Capitaine Lépine et du succès de la souscription

     

    UN SAUVETEUR SAUVÉ

     

    L’appel que je me suis permis d’adresser aux lecteurs du Soleil, avec l’autorisation de M. Édouard Hervé, en faveur du pauvre marin de Barfleur, victime de son courage et de son dévouement, comme je l’ai raconté, cet appel a été entendu, et, à l’heure qu’il est, les offrandes adressées au président du Comité de sauvetage local, M. le capitaine Lépine, ont chassé la misère installée au chevet de ce pauvre brave homme, qui va peut-être pouvoir guérir, après avoir vu s’en aller sa petite fille, morte sous ses yeux, emportée par l’épuisement. Ainsi que me le disait, hier, une des personnes bienfaisantes qui sont venues me remettre directement leur offrande, quoi que l’on fasse pour ces pauvres travailleurs de la mer, on ne fera jamais assez, pour deux raisons : la première, c’est qu’ils sont trop éloignés de Paris ; la seconde, c’est qu’ils ne se plaignent pas.

    Ceci est l’expression même de la vérité. Ces gens stoïques dont l’existence est une suite ininterrompue de dangers et qui font d’un bout à l’autre de l’année le plus dur et le moins rémunérateur de tous les métiers, sont soumis à des servitudes spéciales de tout genre, et, non contents de vivre à peine, ils s’associent et répondent au premier signal, quand il s’agit de porter secours à leurs semblables. Depuis un mois que dure cet horrible temps, toutes nos côtes ont été rudement éprouvées. Hier encore, on télégraphiait des Sables-d’Olonne que l’ouragan avait englouti je ne sais combien de barques et que quinze pêcheurs avaient péri. Dans le Midi, c’est la même chose, et la Méditerranée s’est montrée terrible pour nos pauvres marins. Et puis c’est tout. À peine une petite oraison funèbre, pour la forme, et cette larme stérile une fois versée, on oublie que les victimes de la catastrophe ne sont pas celles qui sont disparues, et que des familles entières demeurent exposées à mourir de faim, quels que soient les efforts des quelques œuvres déjà fondées, mais dont les ressources sont loin de pouvoir faire face aux exigences des événements.

    Je reviendrai sur cette question, dans un autre moment. Aujourd’hui, j’ai à cœur de remercier vivement les lecteurs du Soleil, et ils sont nombreux, qui ont bien voulu répondre à ma prière, et si vite, que le lendemain même du jour où je m’étais adressé à leur cœur, par la voie du journal, le courrier apportait au comité de sauvetage de Barfleur, à quatre-vingts lieues de Paris, ce qu’il fallait, et amplement, pour parer aux besoins les plus urgents, et pour chasser la mort, peut-être, de ce misérable logis de pêcheur où neuf personnes étaient entassées, sans feu et sans pain. Du reste, je ne puis mieux faire, pour accuser réception aux lecteurs du Soleil de leurs offrandes si promptement parvenues à destination, que de reproduire une lettre adressée à mon rédacteur en chef par le Comité de sauvetage de Barfleur, et que voici :

    Barfleur, le 29 janvier 1881,

    Monsieur le rédacteur en chef,

    Ainsi que l’a publié votre estimable journal, sous la date du 27 courant, le sieur Louis Crestey père de sept petits-enfants, et l’un de nos pêcheurs les plus indigents, mais non le moins courageux, faisait partie de l’équipage du canot de sauvetage, quand ce bateau prit la mer dans l’horrible nuit du 19 au 20 dernier, pour se porter au secours de l’équipage anglais du Bolivia composé de seize hommes, que l’ouragan de vents déchaînés et de neige venait de jeter sous notre côte, et qui courait le plus grand péril.

    Comme l’a très bien imprimé le Soleil, rentré chez lui, les membres glacés, Crestey, moins robuste que ses camarades, par dénuement et par épuisement, est tombé inanimé, et depuis sa vie est restée en danger.

    Ces faits, portés à la connaissance de M. Charles Canivet, ont ému son cœur généreux, et, avec votre sympathique concours, il a fait appel, dans le journal le Soleil, à la charité des lecteurs qui lisent toujours avec un grand intérêt les articles signés « Jean de Nivelle ». La parole aimée de M. Charles Canivet a été entendue, et déjà, de notre côté, nous avons reçu une somme s’élevant à trois cent quarante-sept francs, produite par un bon nombre de souscriptions.

    Ce pauvre Crestey ! Du lit où le tient aujourd’hui malade son dévouement, il vient de voir mourir l’une de ses petites filles, décédée avant-hier des suites d’une bronchite1. Il a fallu, jusqu’ici, que les plus grandes douleurs l’accablent !

    « Mais, courage, lui disons-nous, vos autres enfants vous seront conservés ; vous allez revenir à la santé, et une petite aisance va paraître chez vous. Un génie bienfaisant, le journal le Soleil, vous apporte l’espérance. »

    Au nom de l’humanité la plus sacrée, nous membres du comité de sauvetage de Barfleur, nous vous prions, M. le rédacteur en chef, d’agréer l’expression de notre reconnaissance, pour l’œuvre généreuse que vous venez d’entreprendre, et de 1’offrir pour nous à M. Charles Canivet, et vous prions encore d’employer de nouveau la voix de votre journal estimable, pour remercier également toutes les personnes bienfaisantes qui nous ont envoyé leur souscription, en faveur do notre pauvre pêcheur, en regrettant de ne pouvoir publier leurs noms, leurs offrandes étant presque toutes anonymes.

    Signé : Lépine, président du comité, chevalier de la Légion d’honneur ; L. Gaillard, secrétaire ; Lepart, chevalier de la Légion d’honneur, syndic des gens de mer ; M. Alexandre, notaire, membre du comité.

    Ainsi, du jour au lendemain, les lecteurs du Soleil, touchés par cette infortune, ont adressé directement, au capitaine Lépine, des souscriptions, dont le chiffre atteint la somme de 347 fr. Hier, j’ai fait parvenir, à la même adresse, cent francs qui m’avaient été personnellement remis par des lecteurs de Paris, et enfin, aujourd’hui encore, je reçois de Toulouse et de Bordeaux quelques offrandes qui, ajoutées aux précédentes, formeront un total d’environ cinq cents francs. Ce serait, trop de dire qu’avec cette petite fortune inespérée, la joie va rentrer dans le pauvre logis ; mais le père, encore très malade, avec le soulagement apporté à sa situation par cette manne inattendue, aura aussi le soulagement moral de voir la nombreuse famille, dont il était le seul pourvoyeur, momentanément à l’abri du besoin.

    Le petit bien-être que vous faites tomber chez lui, m’écrit le capitaine Lépine, assure la vie à ses autres enfants. Aujourd’hui, nous leur achetons des chaussettes de laine, des sabots de bois ; nous commandons pour eux une fourniture de pain, de graisse à soupe, etc. Nous allons faire sécher l’aire humide et malsaine de la maison. Bref, voilà un sauveteur sauvé !

    Permettez, capitaine, ce n’est point à moi que ce discours s’adresse. Je n’ai été ici que l’intermédiaire, et cette petite pluie d’or, comme vous le dites, qui est spontanément tombée dans vos mains, et un peu dans les miennes, ce n’est pas à moi que vous la devez, mais à ceux de mes chers lecteurs qui ont entendu mon appel et qui nous ont adressé ou remis, qui vingt francs, qui dix ou cinq francs, qui cinquante centimes, assez enfin, pour parfaire cette somme qui, pendant quelque temps, va faire bouillir la marmite. Savez-vous ce que j’ai tout simplement fait pour cela ? Eh, mon Dieu ! une manœuvre que vous connaissez. Le péril étant pressant, je me suis mis à sonner l’alarme, dans les colonnes du journal, comme le patron du canot de sauvetage sonnait de la trompe dans les rues de Barfleur, pour rassembler les hommes, et les lecteurs sont arrivés, non point avec des ceintures de sauvetage, mais avec ces souscriptions si empressées, qui vont apporter quelque bien être et rappeler peut-être la vie dans le logis du vaillant marin. C’est à cela que se borne tout mon mérite, et c’est à cela que se bornerait toute ma peine, s’il ne me restait à remercier, du fond du cœur, et mon rédacteur en chef qui m’a donné carte blanche dans son journal, et tous les amis anonymes et autres, qui m’ont si bien compris, dans une circonstance aussi intéressante, et auxquels j’adresse l’expression la plus vive de ma gratitude émue et de ma profonde reconnaissance.

    Jean de Nivelle.

     

     

     

    Le Soleil 03/02/1881

    La souscription en faveur du marin de Barfleur a dépassé toutes mes espérances. J’en donnerai le chiffre exact aussitôt qu’il sera parvenu à ma connaissance, chiffre qui augmente tous les jours puisque des lecteurs du Soleil les plus éloignés font encore parvenir leurs offrandes. Tout en leur adressant les remerciements qu’ils méritent, je leur demande de modérer leur zèle charitable, maintenant que, grâce à eux, l’espoir et l’aisance relative sont entrés dans le pauvre logis1. De toutes parts, sur nos côtes, les sinistres se succèdent. Aux Sables d’Olonne, vingt-six pêcheurs ont péri dans un ouragan. Combien de pères de famille dans le nombre ? On n’ose y penser. Il est certain que, d’une façon ou d’une autre, il sera fait appel à la charité publique, pour venir en aide aux veuves et aux orphelins. Et puisque le nécessaire est fait là-bas, que ceux qui avaient encore l’intention de me faire parvenir leur obole, veuillent bien la tenir en réserve. Les occasions ne leur manqueront pas de la placer. Ces deux affreux mois de décembre et de janvier ont fait une telle besogne de malheur sur la mer, que le gouffre de la misère sera bien difficile à combler.

    Jean de Nivelle

    Charles CANIVET (alias Jean de Nivelle)

     

    Le Soleil 08/02/1881

    UN DERNIER MOT SUR BARFLEUR
    Je pense qu’il est intéressant, pour les lecteurs du Soleil qui ont si spontanément apporté leur offrande au pauvre et vaillant marin de Barfleur, de savoir comment les fonds mis par eux à la disposition du comité local de sauvetage, ont été répartis. J’ai reçu, à cet égard, tous les renseignements désirables, et je m’empresse de les porter à leur connaissance. Dans une petite localité maritime comme Barfleur, les hommes honorables qui font partie du comité connaissent exactement la situation des pêcheurs qui forment l’équipage de leur canot de sauvetage et sont à même de savoir la somme de leurs besoins et la mesure de leur détresse, détresse parfois affreuse et que, bien peu de chose aidant, il est facile de transformer sinon en aisance, du moins en sécurité pour le lendemain.
    C’est ce que les lecteurs du Soleil viennent de faire, et amplement, en faveur de ce marin courageux, père d’une famille nombreuse et qui, victime de la morte saison et de la maladie, voyait, chaque jour, se creuser, sous ses pieds, un gouffre de plus en plus profond. Chez ces pauvres gens, dont les besoins sont cependant si modestes, l’arriéré, si mince qu’il soit, au point de départ, est un peu comme le temps, impossible à rattraper. Et pourtant, croirait-on que les dépenses du ménage n’excèdent pas cinq sous par jour et par personne. C’est la fortune du Juif-Errant, avec cette différence que les cinq sous une fois partis, ne se renouvellent point, et que le Juif-Errant avait les moyens de ne pas faire de dettes. Rien de terrible comme la dette, pour ces prolétaires de la mer, si sobres et si économes ! Les célibataires s’en tirent encore, mais quand il faut subvenir aux besoins d’une famille nombreuse, c’est à désespérer et, malgré tous les efforts, les plus courageux ne remontent pas toujours la pente descendue.
    La plupart du temps, cependant, il ne faudrait pas grand’ chose, pour rétablir l’équilibre, mais les nécessités de la vie sont là ; il faut manger, se loger, se vêtir, et comment ? C’est dans un local de 60 francs par an que toute la famille du pauvre Crestey est entassée, et la plupart de ses camarades sont logés à la même enseigne. Aussi quand cette manne est tombée, en moins d’une semaine, entre les mains du comité de Barfleur, les membres ont-ils pensé qu’avec la somme recueillie, il leur était possible de faire face à quelques infortunes dignes du plus grand intérêt, après avoir mis complètement à l’abri du besoin le marin en faveur duquel la souscription avait été entreprise. Et en effet, parmi ces hommes, qui affrontent tous le danger avec la même audace et le même désintéressement, dès qu’il s’agit de porter secours à leurs semblables, quelques-uns sont dans la situation la plus précaire, et tous sont dignes de sollicitude.
    Voilà ce que le comité nous a exposé en nous demandant si la situation de Crestey, une fois mise au clair, il n’y aurait point lieu de répartir le surplus entre ces braves gens, au prorata de leurs besoins et en se réglant sur le nombre de leurs enfants. Lorsque j’ai fait appel, en faveur de ce digne homme, aux lecteurs du Soleil, j’ai eu la prétention, je dois le dire, de compter sur une somme de cinq cents francs, et, ce qui ne prouve pas en faveur de ma perspicacité, c’est que mes prévisions ont été dépassées, comme je l’ai dit, de plus du double. C’est une erreur d’appréciation dont je me félicite. Dans de telles conditions, et après en avoir conféré avec mon rédacteur en chef, nous avons autorisé le comité, au nom des souscripteurs, à agir au mieux des intérêts de tous, la situation du principal sujet réservée, et voici ce qui a été fait. En ce qui concerne Crestey, le comité de Barfleur a pris les précautions qui suivent :
    Bois 40 fr.
    Un mois de pain 50
    Paiement du loyer de l’an dernier 60
    Un mois de viande 40
    Chaussures 45
    25 bouteilles de vin 15
    Vêtements chauds 30
    Soit, en nature, un total de… 280 fr.
    En outre, il lui a remis, en espèces, la somme de 220 fr. Pour cet homme économe, cette avance est presque l’aisance dans le travail. Quant aux vingt autres canotiers du bateau de sauvetage, ils ont reçu chacun 20 fr., soit une somme de 400 fr. entre tous, dans laquelle il faut faire entrer les 200 fr. si généreusement envoyés, à leur intention, par une dame anglaise qui habite les environs d’Avranches, comme un témoignage de sa gratitude, en faveur des sauveteurs de ses com patriotes. Mais, le comité ayant jugé, avec beaucoup d’à-propos, que les parts ainsi faites n’étaient pas tout à fait équitables, eu égard aux situations particulières, a fait entrer les enfants en ligne de compte, et chacun des canotiers, père de famille, a reçu, par tête d’enfant, 10 fr. pour le premier, 8 fr. pour le second, 6 fr. pour le troisième et 4 fr. pour chacun des autres. Dans ces conditions, le chiffre total s’est monté à 134 fr., et le comité a pu remettre à un simple matelot de pêche, comme Crestey, et comme lui père de sept enfants, la somme de 60 fr.
    Comment ne pas approuver un emploi aussi judicieux de cette petite fortune? Mais ce n’est pas encore tout, et tout eu montrant combien les lecteurs du Soleil ont été généreux et empressés, il est bon aussi de faire voir les soins et l’économie apportés, par le comité de Barfleur, dans la distribution des secours qui ne sont pas épuisés et qui laissent, entre ses mains, un reliquat de 205 fr., qu’il réserve, en cas d’une misère inopinée, sur laquelle, hélas ! il faut compter peut-être, dans une saison aussi malheureuse. Comment, au nom des souscripteurs du Soleil, n’aurions-nous pas, M. Édouard Hervé et moi, donné notre adhésion entière à une répartition si judicieusement faite et à une économie si bien entendue ?
    Et maintenant que la misère la plus noire est éloignée du logis de ce pauvre et vaillant homme, victime de son dévouement et qui a vu la mort de si près, il ne me reste plus qu’à remercier, une dernière fois, en son nom, au nom de ses camarades et aussi au nom du Comité de sauvetage de Barfleur, tous les souscripteurs, la plupart anonymes, qui, touchés par une telle pénurie et aussi par sympathie pour ce journal et pour celui de ses rédacteurs qui les a sollicités, se sont réunis dans une même pensée de bienfaisance et se sont entendus pour mettre spontanément à l’abri du besoin, toute une famille réduite aux extrêmes limites de la nécessité. Ils ne trouveront pas mauvais que quelques gouttes de cette pluie salutaire aient été recueillies et dispersées ailleurs, où le besoin se faisait sentir d’une manière urgente, et qu’une partie de leurs offrandes aient été répartie entre les hommes dévoués qui, sans en être à la même extrême misère, sont loin d’être à l’aise, et de plus ont couru les mêmes dangers.
    J’ai signalé, il y a quelques jours, les souscriptions généreuses remises au capitaine Lépine. Comme les plus modestes, elles se sont dérobées, pour la plupart, sous le voile de l’anonyme. Mais ce qu’il y a de plus particulièrement touchant, dans ces nombreux envois, ce sont ces petites offrandes adressées, qui par un matelot, qui par un soldat, dignes et braves gens qui ont pris sur leur solde pour apporter une part de soulagement à cette misère, peut-être même vidé leur bourse, pour envoyer, sous forme de quelques timbres-poste, leur offrande si modeste et si grande par le cœur, ou pour remettre, comme ce caporal de l’intendance, qui a refusé son nom, un franc, au bureau du journal. Pour qui sait ce qu’est un franc, ce que sont cinquante centimes, dans la poche d’un matelot ou d’un soldat, l’offrande ici prend les proportions d’un sacrifice. Eh bien, ils sont une douzaine qui ont fait cela, tout simplement, et c’est bien la moindre des choses qu’ils sachent notre gratitude et qu’ils puissent recevoir, par le journal, l’expression de tous les remerciements auxquels ils ont droit.
    Jean de Nivelle.

     

     

    Apparemment, l’aide apportée à Louis CRESTEY avait généré quelques jalousies et incompréhensions. Il faudrait trouver l’autre son de cloche pour se forger une opinion.

    Le Soleil 26/11/1890
    ÇA VA TRÈS BIEN
    C’est plaisir de s’adresser aux lecteurs du Soleil dans les occasions, toujours trop fréquentes, où la mer aveugle fait des victimes. Autant qu’il m’en souvient il y a aujourd’hui neuf ans passés que nous avons commencé la campagne, à propos d’un sinistre dans les parages de Barfleur. Je m’étais dit, en racontant la détresse survenue aussitôt après le naufrage, que quelques centaines de francs seraient les bienvenus chez un pauvre homme qui avait tout perdu, et auquel ne restait plus, pour toute fortune, que sept ou huit enfants, tous en bas âge. Alors, comme aujourd’hui, nous lui donnâmes, non seulement ce qu’il fallait pour réparer une barque bien endommagée, mais encore des vêtements, du bois et des vivres pour le reste de la saison d’hiver. C’est dans les premiers jours de janvier que cela se passait.
    Mais alors, les dissentiments politiques étaient plus aigres encore qu’aujourd’hui, et d’autant plus qu’il y avait une élection prochaine dans l’air, et qu’il se trouvait là, comme dans toutes les petites localités, quelques hommes plus royalistes que le roi, et que les bienfaits apportés par le Soleil, gênaient un peu. Pour être plus exact, leur importance en était relativement diminuée, et il s’en trouva pour affirmer que tout cet argent devait revenir au bureau de bienfaisance. Au nom des souscripteurs du journal, j’affirmai très nettement que l’argent recueilli ayant une destination précise, ni eux ni moi n’avions le droit d’en disposer d’une autre manière. Ils ne me le pardonnèrent point et se détournèrent de moi, petit à petit. C’était aussi grotesque que ridicule; mais, quand certaines gens sont travaillées par la tarentule politique, il n’y a rien à en faire.
    Ceux-ci furent admirables de sottise et d’ingratitude ; non qu’ils nous dussent quelque reconnaissance personnelle, mais enfin, c’était quelques-uns de leurs concitoyens que nous secourions; et comme ils ne pouvaient, eux, rien de ce qu’il fallait faire, et qui était tout à fait urgent, le fait lui-même, rien que le fait eût dû leur imposer quelque circonspection. Il n’en fut rien, et c’est alors qu’on me dit, de divers côtés : « Vous êtes vraiment bien bon de vous occuper de ces gens-là !» — « Permettez, repris-je, je ne m’occupe pas d’eux, le moins du monde, et je les laisse avec leurs vilaines consciences ; je ne vois, dans tout cela, que de malheureux diables très éprouvés, et qui ne se tireront pas de peine, si l’on ne vient à leur secours. » Nous y sommes allés et nous les avons tirés de peine. Qu’importe, après cela, je vous demande un peu, les grimaces des mécontents ? Cela ne nous empêcha point de recommencer depuis, et même de réussir très bien ailleurs.
    Le philosophe et l’homme d’expérience n’ont pas à tenir compte de ces quelques vilains côtés de la nature humaine ; tout au plus peuvent-ils s’en moquer, tout en les déplorant. Aujourd’hui, et après bien d’autres succès, nous allons rendre à un père de dix enfants, sans moyens d’existence, un instrument de travail coûteux, de sorte qu’une ruine, irréparable en apparence, va se trouver conjurée, grâce à nos lecteurs. Mais voici une autre musique, qui consiste à dire que tous ces efforts partiels ne signifient rien et qu’il devrait y avoir une caisse assez richement dotée pour conjurer tous ces malheurs de mer. Vous lisez bien : il devrait y avoir ! Mais il n’y a rien, et puisqu’il n’y a rien, il faut bien trouver quelque chose. Et encore, en supposant que cette caisse soit largement dotée, il surviendra toujours quelques sinistres de proportions telles qu’il ne sera pas possible de les conjurer sans le concours de la charité privée.
    Ici, le désastre est de bien moindres proportions, mais enfin, ladite caisse n’existant point, qu’est-ce que ferait ce pauvre homme ruiné, s’il lui fallait attendre qu’elle existe ? Le jour où notre Société de secours sera archi-millionnaire comme celle d’Angleterre, où l’argent tombe annuellement, à pleines mains, la besogne sera sans doute plus largement faite et mieux faite. Mais il n’en est rien, bien loin de là, et puis qu’il n’en est rien, comme dit le fabuliste, le moindre grain de mil ferait bien mieux l’affaire que les bons conseils. Et il en sera toujours ainsi, jusqu’à ce que par un moyen ou par un autre, on ne se trouve plus entièrement désarmé, en présence des désastres de mer. Et il ne faut pas oublier, dans la circonstance actuelle, que le patron de Douarnenez, ayant survécu au naufrage, n’avait rien à demander à qui que ce soit, pour que sa ruine fût atténuée.
    Au lieu de cela, nous nous sommes mis en tête de lui rendre la barque qu’il a perdue, et il l’aura. Aujourd’hui, notre souscription, à Paris, dépasse mille francs; avec ce qui a été recueilli là-bas, nous sommes au-dessus du chiffre de douze cents francs. C’est dire que la somme recueillie sera suffisante, et que nous n’aurons point prêché dans le désert. Quinze cents francs ne sont pas bons à mettre dans les mains d’un homme de la côte; si économe qu’il soit, il finirait par en voir le bout, et ce serait à recommencer. Tandis que la barque étant ainsi retrouvée, il va se remettre à la besogne et pêcher pour son compte, et le compte des siens. Il me semble bien que ce n’est pas avec les plus beaux projets du monde qu’il est possible de secourir de telles misères. Une fois réalisés, on verra bien; mais, en attendant, je ne crois pas que nous ayons à nous repentir de ce que nous avons fait. L’abondance des souscripteurs montre, de reste, que je ne suis pas seul de mon avis.
    Jean de Nivelle.

    Avec l’aimable concours de Christophe CANIVET

     

    Voir également l’article : Les Crestey, quatre générations de pêcheurs à Barfleur

     

    Lebosco

     

     

     

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