• Droit de bris, de gravage, d’épave, de lagan ou de varech

     

     

     

    Droit de bris, de gravage, d’épave, de lagan ou de varech

     

     

    Le droit de bris, autrefois appelé aussi droit d’épave, droit de lagan ou droit de varech était le droit donnant la propriété des épaves et des cargaisons des navires naufragés au seigneur sur les terres duquel l’épave s’échouait. En fait, ce droit de bris faisait l’objet de négociations, de marchandages ou d’entorses nombreuses. Ainsi, il pouvait être donné par les seigneurs aux militaires ou religieux en échange de l’entretien et du fonctionnement du phare (fanal placé au sommet d’une tour à feu au Moyen-Âge). Dans la plupart des cas, les populations, qui vivaient dans des conditions misérables, ne respectaient pas ce privilège seigneurial et profitaient des naufrages pour aller piller les bateaux.

     

    droit de bris

     

    Dès qu’il y eut des vaisseaux sur mer, il y eut des naufrages ; de là des débris, des marchandises, épaves ballottées par les vents, poussées à terre et déposées sur le rivage par les flots, sans être l’objet d’aucune réclamation de la part du propriétaire légitime ; et la propension innée en l’homme, soit qu’il vive dans l’état de nature, soit qu’il existe en société, de s’approprier ce qui est à sa convenance, dut nécessairement porter les riverains à s’emparer des objets naufragés sur leurs côtes. Ils s’accoutumèrent insensiblement à les regarder comme une proie qui leur était dévolue par le hasard, et ce sentiment négatif du droit de propriété s’enracinant en eux, devint bientôt assez puissant pour pousser leur avarice à les disputer par la force à quiconque venait les réclamer.

    Cette rapine s’étendant de rivage en rivage, les habitants de toutes les côtes maritimes furent dominés par ce sauvage préjugé, que quand la fureur de la mer disperse sur ses bords les débris d’un navire, ces lambeaux de la fortune des malheureuses victimes de la tempête appartiennent au premier individu qui les trouve. Une barbarie bien plus cruelle s’alliant à ce brigandage, on crut ne devoir ni justice ni pitié aux naufragés étrangers avec qui l’on n’était uni par aucune communication de droit civil, et l’inhumanité les dépouilla de tout, de leurs vêtements même ; on alla quelques parts jusqu’à les assommer ou les mettre en esclavage, leur refusant ainsi le droit naturel qui lie tous les hommes et fait une famille du genre humain.

     

    Le pillage des effets provenant des naufrages était pratiqué chez tous les anciens peuples. Cet état de choses existait au temps d’Homère ; on en trouve de fréquents exemples dans Hérodote et dans Pline. Virgile fait dire à Palinure, cet infortuné pilote du vaisseau d’Enée, tombé à la mer et luttant à la nage depuis trois jours contre les flots orageux :

    « J’aperçois des humains, j’implore leurs secours, et leur lâche avarice a terminé mes jours. »

     

    Dans les îles de la Méditerranée, sur les plages de la Grèce, chez les Romains et les Carthaginois, aux rivages de l’Ibérie et des Gaules, sur toutes les côtes, enfin, cet odieux brigandage s’exerçait avec impunité. Il était admis en principe que les épaves maritimes appartenaient au premier trouvant : elles devenaient la proie du plus habile, elles restaient la propriété du plus fort.

    Selden accuse les Rhodiens d’avoir introduit dans le monde maritime l’abominable coutume de piller les naufragés et de s’emparer de leurs effets, comme en vertu d’un droit de terrage ; J. Selden a peut-être raison, et Loccenius, qui est d’un sentiment contraire, pourrait bien avoir tort. Quoi qu’il en soit, les Rhodiens furent les premiers qui rendirent des lois sur les naufrages, et leur code naval, fondé sur l’équité naturelle, devint autorité sur la Méditerranée, et passa dans la législation des autres peuples. Les lois rhodiennes, antérieures au règne de Salomon, sont le berceau de la jurisprudence nautique de l’antiquité.

     

    Les Romains, qui faisaient des lois pour l’univers, en firent, dit Montesquieu, de très -humaines sur les naufrages : ils réprimèrent, à cet égard, les brigandages de ceux qui habitaient les côtes, et, ce qui était plus fort, la rapacité de leur propre fisc.  Mais avant de donner ces lois, ils avaient toléré longtemps la barbarie des abus qu’elles étaient appelées à détruire ; ils l’avaient en quelque sorte autorisée, puisque l’Etat lui-même y prenait part depuis des siècles au profit du trésor public. Adrien et son successeur Tite Antonin ont été les premiers empereurs qui aient renoncé au droit de naufrage qu’exerçait le fisc. Ils reconnurent que les débris d’un navire à la côte et son chargement n’étaient point un bien abandonné, mais une propriété particulière qui devait être rendue à celui qui en était possesseur avant le naufrage, à qui on ne pouvait la ravir sans le rendre victime de la plus injuste des spoliations. Ils firent en conséquence les lois humaines dont parle Montesquieu ; mais cette législation en faveur des naufragés fut négligée dans son exécution, tant le mal était invétéré, puis elle tomba tout à fait en désuétude. Pendant la décadence de l’empire, le pouvoir ne pensant qu’à l’or et s’inquiétant peu de faire régner l’équité, la fiscalité qui dîmait sur tout, s’arrogea de nouveau son immoral droit de naufrage, prérogative qu’elle fut impuissante pour défendre, et que les populations maritimes arrachèrent à sa faiblesse.

     

    L’invasion des Barbares ayant substitué le règne de la force brutale à celui des lois, l’anarchie favorisa le pillage des effets naufragés ; cette féroce coutume devint comme un mal endémique qui se propagea partout, qui s’étendit jusque dans les cités et sur les quais des ports. Les riches et les pauvres, les soldats, les chefs d’armées, les gouverneurs de provinces même firent leur profit des désastres maritimes, en se jetant à l’envi sur les épaves comme autant de loups affamés. En ces temps de confusion où le fer, gouvernant les hommes, mettait seul un frein aux excès du désordre social, on avait fréquemment l’exemple de naufrages qui occasionnaient des luttes sanglantes, acharnées, entre les brigands qui s’en disputaient les débris sur la plage.

    Ce siècle féroce engendra la féodalité, qui n’eut pas des mœurs moins sauvages. Une multitude de petits despotes, plus ou moins puissants, disséminés de toutes parts, s’établirent dans des châteaux forts, repaires d’iniquités, d’où ils se jouaient arrogamment du genre humain spolié du sol et privé de ses droits naturels. Ces tyranneaux appelés seigneurs, ces cœurs de fer, étrangers à la compassion, se firent un droit exclusif, un privilège seigneurial du pillage des navires assez malheureux pour s’échouer sur les côtes de leurs domaines. Souvent pauvres, toujours rapaces, ces barbares titrés s’emparaient de tout avec une ardeur dévorante, et traitaient sans miséricorde les équipages qui n’échappaient aux dangers de la tempête que pour tomber dans une dure servitude.

     

    droit de bris

     

    Sur ces entrefaites arrivèrent les Normands.

    Ces pirates, nés sur des bords orageux où l’on poussait aussi l’inhumanité jusqu’à tirer parti des écueils de la mer, n’apportèrent aucun changement dans la sauvage coutume de voler les marins malheureux.

    Ce brigandage en vint à se régulariser, autant toutefois qu’un brigandage peut être régulier. Les seigneurs, comme on vient de le dire, s’arrogèrent la propriété des naufrages, sous le nom de droit de bris, et ce fut certainement un des plus odieux des droits féodaux. Ils se mirent également en possession des épaves maritimes appelées harpes marines, du gaulois harpir, prendre, parce qu’on les fit appartenir au roi ou au seigneur du lieu, qui pouvait les faire enlever, sans que les propriétaires eussent le moindre recours contre ce vol manifeste.

     

    Un droit barbare de naufrage était reçu alors, chez la plupart des peuples de l’Europe, sous le nom français de lagan, laga maris, loi de mer, et consistait à rendre propriétés de l’Etat ou du seigneur les navires qui se mettaient à la côte, ainsi que leurs équipages, leurs marchandises, en un mot le vaisseau et tout ce qui était à bord. On rencontre une foule d’exemples de l’exercice de ce droit dans les écrivains du moyen âge. Il était en vigueur sur les rivages de la Méditerranée et de la péninsule Hispanique, dans le Nord, en Angleterre, en Allemagne, en Hollande, et sur plusieurs points de la France, en Gascogne, en Bretagne, mais notamment dans le petit comté de Ponthieu, où, pendant le Xème et le XIème siècle, on poussait la férocité jusqu’à réduire à la condition de captifs les pauvres mariniers qui naufrageaient sur ses grèves, sans avoir le moyen de payer une rançon pour recouvrer leur liberté. Ailleurs, il arrivait souvent qu’on assommait les naufragés.

    Cette inhumanité presque anthropophagique, ces droits de lagan, de bris et d’épaves, droits aussi iniques que sauvages, quoiqu’universellement répandus, attirèrent enfin l’attention des amis de l’humanité et de la justice. Le concile tenu dans la basilique de Latran à Rome, en 1179, défendit ce brigandage en frappant d’excommunication ceux qui s’en rendraient coupables. Mais il fallait autre chose que l’anathème de l’Eglise pour faire cesser un désordre qu’une âpre avarice avait intérêt de maintenir ; il eût fallu des lois sévères et la force pour les appuyer. Pour leur part, les rois de France n’étaient guère en état de réprimer ce débordement, eux qui avaient peine à faire respecter leur autorité à tout moment méconnue par des vassaux indociles. Cependant Philippe-Auguste fit, à cet égard, quelque chose pour rétablir l’ordre de la justice. En 1191, il amena les comtes de Flandre et de l’Ponthieu, la comtesse de Boulogne et le seigneur de Saint- Valery-sur-Somme, à signer à Amiens un traité par lequel ils abolirent conjointement le droit de naufrage dans leurs Etats respectifs, pour eux et leurs sujets, ainsi que le voulaient les canons du concile de Latran. Mais cette convention ne fut probablement qu’un acte de déférence donné à la cour de Rome ; du moins elle n’eut aucun effet ; ses signataires même ne l’observèrent pas : ce fut un traité mort-né.

     

    Déjà l’empereur Andronic Comnène, indigné du pillage qui se faisait des navires brisés ou échoués, au mépris des défenses expresses des souverains ses prédécesseurs, venait d’interdire par des lois sévères le droit de naufrage dans l’empire d’Orient. Les transgresseurs devaient être pendus sur-le-champ au plus haut des mâts, ou, à défaut des mâtures, accrochés à l’arbre le plus élevé de la forêt voisine. Non-seulement les pillards étaient punis, mais il y avait un châtiment rigoureux pour ceux qui auraient pu les empêcher et ne l’auraient point fait. Ces lois de répression furent exécutées ponctuellement du vivant de leur auteur, homme, ferme et dont la volonté ployait les obstacles ; mais après sa mort le brigandage reprit son cours, favorisé par les sénateurs eux-mêmes, qui étaient assez lâches pour s’en faire un revenu.

    Le roi de France Louis IX reconnaissait aussi combien était injuste le droit de naufrage ; et, en 1231, à la sollicitation du commerce maritime, il fit un traité avec Pierre Mauclerc, duc de Bretagne, par lequel celui-ci renonça au droit de bris, qu’il exerçait impitoyablement. Mais cette renonciation, que la justice naturelle voulait pure et simple, fut conditionnelle ; elle n’eut lieu que moyennant certaines taxes à percevoir sur les navigateurs, à qui Mauclerc se réserva de vendre des brefs ou sauf-conduits pour naviguer sur les côtes de son duché. C’était remplacer un acte de barbarie par un acte d’iniquité, et substituer une rapine à une autre. Quoi qu’il en soit, Louis IX sanctionna les prétentions du duc. II est à remarquer que Louis, tout suzerain qu’il était, crut plus sage d’entrer en composition avec son vassal, que de proscrire l’exercice du droit de naufrage par des ordonnances qu’eussent méconnues les seigneurs ses sujets. Cela nous fait voir combien était bornée alors l’autorité des rois de France.

     

    Vers la même époque parurent les jugements d’Oléron, rendus bien antérieurement pour la plupart, mais réunis en code au 13ème siècle. Les règlements d’Oléron, modification présumée des lois rhodiennes, sont le point de départ de la législation maritime française. On voit dans ces jugements que le brigandage exercé sur les naufrages n’était pas uniforme partout dans son caractère d’inhumanité : ici, pour ne rencontrer aucun obstacle dans le pillage, on assommait les naufragés ; là, on en faisait des esclaves ; ailleurs, on se contentait de les abandonner à leurs misères après les avoir volés ; autre part, le seigneur féodal, par un reste de pitié, partageait avec eux leurs dépouilles, mais ce cas était le plus rare. Les lois d’Oléron ordonnaient de porter secours aux naufragés, et de leur laisser tous leurs effets, sans pouvoir rien exiger de la cargaison et du navire que les frais de sauvetage, sous peine d’être excommunié et traité comme voleur. La même peine était portée contre le seigneur qui, à défaut de réclamation des propriétaires dans le terme d’une année, aurait fait son profit d’objets provenant d’un naufrage, au lieu d’en consacrer la valeur en aumônes. Elles abrogeaient ainsi explicitement le droit de bris, et interdisaient aux seigneurs de bénéficier du droit d’épaves ; il n’y avait d’exception que pour les pirates et les ennemis de la religion catholique. Des dispositions générales rigoureuses étaient portées contre ceux qui s’arrogeaient la propriété des navires mis à la côte sur leurs domaines, et ceux qui dépouillaient les naufragés : on devait tremper ces brigands dans la mer jusqu’à ce qu’ils fussent à demi morts, et les assommer ensuite avec une masse comme des loups enragés.

     

    droit de bris

     

    Les règlements d’Oléron, exécutés d’abord sur les côtes de l’Aunis, de la Guienne et du Poitou, parurent empreints de tant d’équité, qu’ils ont servi de base à la législation maritime de la plupart des nations modernes de l’Europe.

    Henri III, roi d’Angleterre, duc de Normandie et souverain d’Aquitaine, mit en vigueur dans ses Etats, en 1226, les lois navales d’Oléron, sauf la dérogation qu’il y apporta à l’égard des navires dont tout l’équipage aurait péri ; ces bâtiments étaient alors acquis au fisc ou au seigneur tenant du roi le droit de bris. C’était là faire revivre la sordide cupidité des barons, et introduire dans la loi un élément de fraude qui ne dut pas manquer d’être exploité aux dépens des navigateurs. Et cependant cet édit fit loi en Angleterre plus de deux cent soixante ans.

    Le droit de naufrage, montré dans toute sa laideur et exposé dans ce qu’il avait de plus hideux par les rôles de l’île d’Oléron, commença bientôt à devenir odieux aux peuples maritimes les plus opposés. La ville de Valence en Espagne en décréta l’abrogation dans la seconde moitié du 13ème siècle, et les peines qu’elle porta contre les transgresseurs furent à peu près les mêmes que celles prononcées par les jugements d’Oléron.

    Vers la fin du même siècle, la ville de Wisby, en Gothland, promulgua aussi des lois, premier code naval qui ait existé dans le Nord, où il fut fait défense aux riverains soumis à sa juridiction de s’approprier les vaisseaux jetés par la mer sur les côtes ou d’en piller les effets, déclarant criminels et punissant comme tels ceux qui usurperaient ce droit contre nature.

     

    En 1405, l’édit de Henri III fut abrogé en Angleterre par les dispositions du traité de commerce conclu entre Henri VII et le duc de Bourgogne, où les contractants stipulèrent l’abolition la plus absolue du droit de bris. Cette déclaration solennelle du droit commun abrogea toute confiscation de navires et d’effets naufragés, soit au profit du trésor public, soit au bénéfice des particuliers. Elle prescrivit que ces objets, s’ils n’étaient point reconnus, seraient recueillis et mis sous bonne garde pendant un an et un jour, pour être rendus intégralement à ceux qui, dans cet intervalle, en feraient la réclamation et justifieraient de leurs droits. Ils étaient tenus seulement à payer les frais qu’aurait occasionnés l’opération du sauvetage, condition dont on ne peut contester l’équité.

    Ce fut là, sur cette matière, le premier règlement fait depuis le moyen âge en conformité des principes sacrés du droit humain. La justice de ce code maritime devait prévaloir enfin contre la loi brutale du plus fort et faire règle chez tous les peuples ; c’est ce qui arriva.

     

    En France, où le pillage des bâtiments brisés sur les côtes s’exerçait encore généralement, malgré les lois d’Oléron, seule autorité en cette matière, François 1er, introduisit dans la législation navale qu’il créa les principes de la convention de Henri VII. Par son édit de 1543, il abolit le droit de naufrage dans ses Etats, exactement d’après les stipulations de 1495. Il entendait que le tiers des effets non réclamés dans un an et un jour appartint à ceux qui les auraient sauvés, un tiers à l’amiral, et l’autre tiers au roi, ou au seigneur à qui il aurait cédé ce privilège ; mais le parlement, en enregistrant cette ordonnance, limita injustement à deux mois le temps de la réclamation, et voulut que dans tous les cas le tiers des objets naufragés fût dévolu à ceux qui en auraient opéré le sauvement. Ces modifications, apportées dans cet édit par le parlement, furent de nouveau consacrées par les dispositions réglementaires de l’ordonnance de 1584, rendue par Henri III.

    Nonobstant les lois, et quelle que fût la sanction pénale, qui leur prêtât force, les naufragés n’obtenaient pas toujours justice sur nos côtes ; leurs réclamations étaient rarement écoutées : on éludait contre eux des règlements sans autorité devant une coutume en vigueur depuis des siècles, et dont l’usage semblait à ceux qui en tiraient profit un droit légitimé par le temps. Aussi voit-on dans Bodin, que le connétable de Montmorency répondit à l’ambassadeur de Charles-Quint, réclamant deux bâtiments échoués sur les côtes de France, qu’il était d’usage, chez toutes les nations, que ce qui était jeté par la mer à la côte appartenait de plein droit au souverain. Ceci se passait sous Henri II, vers le milieu du 16ème siècle. La réponse du connétable, justement qualifiée, de barbare par Loccenius, resta sans réplique et satisfit l’ambassadeur. En effet, tel paraît être encore le droit maritime à cette époque, puisque Doria crut inutile de réclamer des navires naufragés sur les côtes de Provence, persuadé que sa demande n’aurait pas de succès. Ces faits sont des exemples frappants de l’inexécution de l’ordonnance de 1543, et du peu de crédit dont jouissait alors en France l’abolition du droit de naufrage. Si les réclamations portées par des ambassadeurs n’obtenaient pas justice, que pouvaient obtenir de simples particuliers ? Rien, assurément : on ne donnait aucune suite à leurs plaintes : on ne daignait même pas leur permettre d’exposer leurs griefs.

     

    Cependant, l’autorité royale, prenant de la prépondérance sur les grands vassaux de la couronne, devenait en état de forcer les seigneurs à l’obéissance, de réprimer leurs prétentions arbitraires, et de les contraindre à abandonner l’exercice des droits abusifs qu’ils avaient usurpés au temps de leur puissance. L’édit de 1584, en attribuant à la juridiction de l’amirauté le droit exclusif de connaître des naufrages, ainsi que des réclamations et des différends qu’ils pourraient occasionner, fit beaucoup en faveur de la justice due aux gens de mer, en ce qu’il priva le pouvoir seigneurial d’intervenir dans les bris, et lui enleva à cet égard toute occasion de rapine.

     

    A l’étranger, le brigandage qu’on se permettait sur les choses naufragées excitait également l’indignation du législateur ; partout le droit de bris était frappé de réprobation : la Suède, le Danemark et les, villes hanséatiques l’avaient aboli ; la chambre impériale l’avait prohibé deux fois ; Sigismond III l’abrogea en Pologne, en 1598 ; les Hollandais, les Portugais et les Espagnols ne l’exerçaient plus ; il était anathématisé depuis fort longtemps dans les Etats du pape, et on le réputait vol manifeste sur les côtes de Toscane et du royaume de Naples ; enfin Gênes et la république de Venise l’avaient formellement interdit.

     

    droit de bris

     

    Tel était l’état de droit du naufrage en Europe, lorsque le cardinal de Richelieu fit rendre à Louis XIII l’édit de 1629, confirmant les précédentes abolitions de ce droit.

    Il était réservé à Louis XIV de régler par le ministère de Colbert tout ce qui concerne les naufrages, le bris, l’échouement des navires et les épaves maritimes ; c’est ce que fit son Ordonnance de la marine de 1681. Par cette loi, monument de sagesse et d’intelligence, le souverain prend sous sa protection et sauvegarde les vaisseaux, leur équipage et chargement, qui auront été jetés par la mer sur les côtes de son royaume, ou qui autrement y auront échoué, généralement tout ce qui sera échappé du naufrage. Ainsi le pillage des objets naufragés ne fut plus défendu comme un acte d’inhumanité, comme un vol ordinaire ; il fut en quelque sorte assimilé aux crimes de lèse-majesté. Cette ordonnance prescrivit de donner secours aux bâtiments en détresse, et prononça la peine de mort, sans recours en grâce, contre ceux qui auraient attenté à la vie ou aux biens des naufragés.

    Dès lors le droit de bris n’exista plus que chez les peuples demi-barbares, sauf pourtant certaines contrées de l’Allemagne, où, en vertu des coutumes locales, on confisquait encore les navires et les effets naufragés, aubaine pour laquelle les intéressés avaient tant d’amour que des ministres de l’Evangile ne rougissaient pas de prier Dieu en chaire qu’il se mît beaucoup de bâtiments à la côte. Ces coutumes, qui rompaient ainsi l’harmonie de justice qui lie tous les hommes, ont été observées en partie jusqu’au règne de Frédéric le Grand. Mais ailleurs, si l’on pillait quelque part les navires naufragés, ce n’était plus un privilège, un droit, mais un crime qui encourait le châtiment qu’on inflige aux voleurs de grands chemins.

     

    Observons cependant que le droit de bris, abrogé dans le code maritime, n’était pas aboli dans les mœurs : car proscrire une chose par une loi n’est pas la proscrire dans l’opinion, surtout lorsqu’elle y est enracinée. Quelque sauvage et odieux qu’il fût, le pillage des objets naufragés a subsisté avec vigueur longtemps après avoir été réputé vol par la loi. C’est la civilisation seule qui a détruit graduellement ce brigandage légué aux siècles modernes par les siècles barbares.

    Pour ne parler que de la France, il est de notoriété qu’autrefois, sous Louis XV encore, et même sous Louis XVI, un naufrage était regardé comme une bonne aubaine par les riverains de plusieurs provinces. C’était à tel point, qu’un curé bas-normand, irrité contre ses ouailles indociles qui ne voulaient plus payer la dîme, leur disait en chaire que Dieu, en punition de leurs péchés, avait cessé depuis douze ans de jeter des navires et d’amener des épaves sur leur côte.

    En Bretagne surtout, où le droit de bris exista le plus longtemps, le vol des effets naufragés s’est perpétué jusqu’au-delà de la révolution. Sur les rivages de la baie d’Audierne, un bâtiment n’était pas plutôt à la côte, qu’une nuée de paysans des environs s’abattaient comme des vautours sur ses débris, dévoraient sa cargaison, et s’emparaient de tout ce qu’ils pouvaient emporter. Il fut une époque où ces Calabrais du Corentin massacraient de sang-froid les naufragés pour avoir les bardes, quelques vieilles qu’elles pussent être. Devenus moins féroces, mais non pas plus humains, ils se contentèrent par la suite de les dépouiller vivants, et de les abandonner, dans un état complet de nudité, sur une terre aride, inhospitalière, sans avoir autre chose que le creux des rochers pour se garantir de l’inclémence du temps, et des racines ou des herbes sauvages pour ne pas mourir de faim.

     

    droit de bris

     

    Sous la république, six bâtiments d’un convoi de l’Etat se mirent sur les récifs de ce dangereux rivage, et l’on fut obligé d’éloigner à coups de fusil les habitants qui venaient par bandes pour les piller, de faire feu sur eux comme on tire sur les tigres ou les panthères d’Afrique.

    On compte aussi parmi ces vampires qu’une honteuse cupidité portait à voler les biens naufragés, les populations quasi barbares des rives du Finistère depuis Pontusval jusqu’au Conquêt. Il y a moins d’un demi-siècle que les habitants de la côte de Plouguerneau, de Kersaint, de Porspoder, avaient encore la cruauté non seulement de piller tout navire qui se perdait sur leurs bords, mais d’arracher aux naufragés jusqu’aux habits qui couvraient leurs corps engourdis par le froid. De nos jours ces mœurs farouches se sont un peu adoucies ; on n’y dépouille peut-être plus les vivants, mais la propension au pillage existe encore, et l’on y continue toujours, quand la chose est possible, de faire sa proie des épaves que rejette la mer. Naguère encore les riverains de cette côte sauvage, dans le criminel espoir d’avoir à piller un naufrage, trompaient les navigateurs en promenant au milieu des nuits des feux perfides sur leurs rochers, des fanaux qu’ils balançaient au bout d’une perche, imitant les mouvements d’oscillation que présente la lumière d’un bâtiment ballotté sur les flots, afin de tromper ainsi les navires et de les amener à la côte.

    Les paysans des bords du golfe de Gascogne, depuis l’embouchure de la Gironde jusqu’à Santander en Espagne, ne sont guère plus humains ni moins brigands que les demi-barbares des côtes les moins sociables de la Basse-Bretagne : car, en général, s’ils ne ravissent rien d’un naufrage, c’est qu’il leur est impossible d’en prendre quelque chose.

     

    Alexis Gehyn

    Vous pouvez revoir l’article sur la grande histoire de la contrebande à Dielette et ses environs

    Lebosco