• Les vieux métiers de la mer : les marins pêcheurs

     

     

     

    Les vieux métiers de la mer : les marins pêcheurs

     

     

    marin pêcheurs

     

    Les marins pêcheurs ne se sont jamais constitués en métier statué avec jurande. Cependant, placées sous la tutelle des amirautés, leurs prud’homies en occitan et confréries sur le reste du territoire national veillaient au bon déroulement de la pêche en plus de leurs fonctions pieuses et charitables. La prud’homie de Marseille subvenait aux besoins des filles des pêcheurs les plus pauvres du port et entretenait des chapelains dans l’église Saint Laurent ; par ailleurs, élus chaque année, ses quatre consuls tenaient audience chaque dimanche pour régler les litiges en matière de pêche.

    Pour donner une idée de l’importance de l’érosion des effectifs, en 1868, on recensait 85.065 marins pêcheurs et 18.276 bateaux de pêche. Un siècle plus tard, en 1970, la flottille de pêche française n’employait plus que 37.000 pêcheurs embarqués sur 13.500 unités.

    Les rias bretons méridionaux abritaient de véritables armadas de bateaux de pêche à la sardine. Selon Dubuisson-Aubenay, en 1638, Port-Louis abritait déjà plus de trois cents chaloupes pour cette activité. Henri Sée a estimé, au cours du siècle suivant, que l’industrie sardinière morbihannaise faisait vivre entre 15 et 20.000 personnes. Le port de Concarneau abritait 650 chaloupes avec 3.250 marins en 1870 et celui de Douarnenez abritait une flottille de taille comparable. A cette date, la pêche à la sardine occupait plus de 2.000 embarcations du 1er mai au mois de novembre.

    En 1905, l’estuaire d’un petit ruisseau près de Douëlan n’abritait en 1905 pas moins de 305 embarcations qui livrèrent 200 tonnes de poissons à quatre confiseries et deux salaisonneries. Le port de Concarneau abritait 730 bateaux montés par 3.770 marins ; près de 300 bateaux de pêche à la sardine mouillaient dans le port d’Etel. Mais les armateurs s’opposèrent avec succès à toute création de coopérative de pêcheurs ou de syndicat qui leur aurait permis d’acquérir leur propre embarcation ou de grouper les achats de rogue pour les appâts. A certaines périodes, comme en août 1908, ces misérables pêcheurs ne survécurent qu’en consommant les coquillages trouvés sur les rochers. A la même date, Port Louis abritait dans le mouillage de Locmalo 274 bateaux de pêche montés par 1.370 marins qui livrèrent 610 tonnes de sardines aux six confiseries locales.

     

    Marins pêcheurs

     

    A bord de grands canots de 7 à 10 mètres de long avec deux mats gréés d’une voile au tiers, les 6 ou 7 marins sardiniers étaient payés à la part : une fois les frais déduits, un tiers des prises était prélevé pour l’armateur et le reste partagé entre les membres de l’équipage. Arrivés en caravane sur le lieu de pêche, les canots étaient démâtés et, tandis que des marins tenaient avec les avirons le canot face à la lame, les autres jetaient le filet par l’arrière en répandant la rogue, un appât constitué d’œufs salés de morue ou de maquereau. Au retour le soir, la pêche était comptée par paniers de 300 sardines et portée aux confiseries pour y être arrimée.

    En Méditerranée, le filet de dérive dans lequel les sardines viennent mailler était nommé un  » sardinal « , l’équipage des  » mourés de pouar  » ne comportant qu’un patron sardinaire et trois matelots. En fait, ceux de Collioure pêchaient surtout les anchois. Toutefois, à la différence des sardines, cette pêche se pratiquait surtout la nuit à l’aide d’un filet traînant, appelé  » anchoubet « , largué d’une  » catalane  » sur laquelle était allumé un brasier pour attirer les bancs d’anchois. Mais, bien souvent, le filet était déchiré par les bandes de marsouins à la poursuite des bancs d’anchois.

    Vers 1900, les marins pêcheurs du Grau-du-Roi ramenaient 300 tonnes de poissons chaque année. Les uns pêchaient le maquereau et la sardine à bord d’une trentaine de grosses embarcations qui naviguaient deux à deux en traînant un filet, ce qui leur valut d’être qualifiées de  » bœufs  » ; les autres pêchaient le thon sur une soixantaine d’embarcations plus petites dites  » mourres-de-porcs « . A Sète, 240 patrons pêcheurs embarqués sur leur nacelle à fond plat, draguaient 1.600 hectolitres de clovisses dans l’étang de Thau avec des filets tendus sur une sorte de râteau muni d’une longue perche pour le traîner sur le fond.

     

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    Une autre espèce de poissons fréquente en abondance les côtes bretonnes, mais cette fois septentrionales ; il s’agit des bancs migrateurs de maquereaux qui passent au large d’avril à juin. C’est au XVIIe que leur pêche prit un grand développement, en particulier de Roscoff jusqu’aux environs de Dinard. A cette époque, les pêcheurs les plus modestes capturaient ces poissons à l’aide d’une ligne munie de sept hameçons à plume et disposaient leurs prises en demi-cercle dans des cageots pour les distinguer des poissons pêchés au filet. Lors du siècle suivant, une centaine de voiliers s’adonnaient à cette pêche très saisonnière.

     

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    Au XVIIIe siècle, la nuit, les marins pêcheurs des Sables d’Olonne, de l’île d’Yeu et de Noirmoutier pêchaient la sole, avec de petites embarcations de deux ou trois tonneaux, dans la baie de Bourgneuf et autour des îles de Bouin et de Noirmoutier.

    Les équipages de harengeux, constitué de 18 à 25 hommes, pêchaient au Nord de l’Ecosse en été et le long des côtes de la Manche l’hiver avec de grands dundees, dénommés également ‘caches’, avec un grand  » mat à pible  » pouvant s’abattre sur l’arrière à l’aide d’un  » cayorne « , sorte de gros palan, pour ne garder que la voile arrière et permettre le chalutage. . S’ils travaillaient également le jour, les prises étaient plus abondantes la nuit. Ils utilisaient un filet soutenu près de la surface par de petits barils ; tendu verticalement, ce filet appelé  » tessure « , pouvait atteindre dix kilomètres pour les plus grands bateaux.

    En 1868, on comptait 6.845 marins embarqués sur 534 bateaux armés pour la pêche au hareng près des côtes d’Ecosse, des îles Orcades et Man en été et des côtes françaises de la Manche d’octobre à la fin décembre. Dès leur retour à terre, les harengs étaient vendus et des caqueurs les éviscéraient dans des mannes ou dans des auges de trois à quatre mètres de longueur appelées « mées » Les harengs étaient versés à une extrémité et un ouvrier les retournaient à l’aide d’une pelle constituée d’une fourche à deux dents reliées par trois ou quatre cordes pendant qu’un second ouvrier les saupoudraient de sel. A l’autre extrémité de la mée, les harengs tombaient dans de grandes cuves maçonnées. Lorsque celles-ci étaient pleines, un autre ouvrier « faisait le couvercle » avec une épaisse couche de sel. Dix jours plus tard, les ouvriers extrayaient les harengs qui baignaient dans le sang saumuré pour les remettre dans la mée où des femmes les triaient avant de les mettre en tonneaux pour l’expédition.

    Lorsque le hareng devait être sauris, il était simplement « brayé à la mer », c’est–dire salé sur le pont du bateau dans de petites mées posées sur deux tonneaux. Munis de gants de toile sans doigts, les marins retournaient les harengs dans la mée en les salant. Après le débarquement, des ouvriers lavaient le poisson dans plusieurs eaux pour le dessaler. Des femmes enfilaient ensuite les harengs par la tête sur des baguettes appelées « hénets » et les suspendaient dans des cheminées dites « bouffisseries » où était entretenu un feu de bois de hêtre. Au bout d’une semaine, les ouvrières triaient les harengs sauris et les mettaient en tonneaux pour l’expédition.

     

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    Avant la Grande Guerre, on pouvait voir dans le petit port de Roche-Maurice, sur l’embouchure de la Loire, des toues. Les propriétaires utilisaient ces barques, longues de 7 à 10 mètres et dotées à l’avant d’un carrelet à bascule, pour pêcher des aloses. Ceux qui avaient des embarcations plus petites, comme les flûteaux longs de 5 à 7 mètres, pêchaient à la senne.

    Si les Basques découvrirent l’île de Terre-Neuve à la fin du premier millénaire, puis les Normands au XIIe siècle, les pêcheurs basques ne s’établirent que deux siècles plus tard sur l’île du Cap Breton et sur les côtes de Terre-Neuve. Suivant, à partir de 1506, les traces du honfleurais Jean Denys et du dieppois Thomas Aubert, des marins pêcheurs qu’on qualifiait de  » terre-neuvas  » embarquèrent régulièrement pour le Grand Banc à bord de caravelles puis, au XVIIe siècle, de flibots et de pinasses, puis de hourques, de galiotes, de frégates et, au siècle dernier, de bricks et de bricks-goélettes qualifiés en ce cas de terre-neuviers. Le départ des terre-neuvas avait lieu du premier au quinze mars et le retour en octobre –novembre, après environ un mois de traversée.

    Les terre-neuvas pratiquaient la pêche à la morue sèche ou la pêche à la morue verte. Ils partaient entre le 10 et le 30 mars pour une traversée qui, selon l’état de la mer et le sens du vent, durait entre dix et trente jours. La pêche pouvait être sédentaire, le long des côtes de Saint Pierre et Miquelon, de Terre-Neuve ou d’Islande. Dans ce cas, le terre-neuvier, chargé de sel, mouillait dans une baie abritée et était presque totalement dégréé par sécurité. Alors que le mousse et quelques hommes restaient à bord pour saler le poisson, l’essentiel de la cinquantaine de terre-neuvas constituant l’équipage débarquait et construisait à terre des cabanes pour se loger ainsi qu’une jetée de bois pour permettre aux chaloupes d’accoster à marée haute comme à marée basse.

    La moitié des terre-neuviers étaient armés pour la pêche avec sécherie. Dans ce cas, chaque navire avait deux chaloupes manœuvrées par cinq ou six hommes pour la pêche proprement dite. En fin de journée, ceux-ci posaient une ligne grosse comme le doigt de deux ou trois kilomètres, lestée d’un plomb de quatre kilos avec un lançon ou un capelan au bout de l’hameçon. Ils relevaient leur ligne le lendemain matin. De retour à terre, ils flaquaient les cabillauds – nom du poisson à l’état frais – en enlevant la tête, les intestins et une partie de l’arête avant de les étaler pour les sécher sur des  » échafauds  » aménagés sur la grève. Ils empilaient ensuite les morues séchées dans les cales des terre-neuviers qui livraient leur cargaison sur les côtes africaines ou qui rentraient directement à leur port d’attache vers la fin du mois d’août.

     

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    Pour l’autre moitié des patrons de pêche faisaient un aller et retour au début de la campagne avec de la morue verte qui avait fait l’objet d’une préparation particulière : la pêche errante du poisson était pratiquée en pleine mer sur les hauts fonds rocheux, une ligne à la main ; lorsque le marin sortait la morue de l’eau, il lui ôtait la langue, lui faisait une saignée au cou et la jetait dans un bac sur le pont. Lorsqu’il y avait une certaine quantité de poissons, le patron criait « pêche et édmaque » ; chaque marin, revêtu d’un grand tablier de cuir, était posté devant une rangée de demi-barils alignés sur le bord du navire mis à la dérive ; il lavait chaque poisson de toute trace de sang et le passait au saleur qui saisissait l’aileron et y faisait un pli dans lequel il jetait une poignée de sel puis la plaçait dans un tonneau en la contournant et en la recouvrant de sel. Après deux ou trois jours, le tonnelier ressortait les morues pour les laver dans la saumure et les salait à nouveau dans un autre tonneau. Après avoir « étanché le tonneau », c’est-à-dire évacué l’exsudat salé pour éviter que la morue jaunisse, le tonnelier le descendait à fond de cale. Une fois débarquées, des ouvrières lavaient et brossaient les morues à l’eau douce, puis les remettaient dans les tonneaux après les avoir triées et resalées.

    Les mousses étaient chargés de vider et nettoyer les cabillauds avant de les envoyer à fond de cale où des saleurs les frottaient au sel et les empilaient en couches séparées d’un lit de sel en attendant de les débarquer à Saint-Pierre-et-Miquelon. Les mousses n’avaient pas le droit de descendre à terre et devaient donc rester en mer durant neuf mois jusqu’au retour au port.

    Vers 1780, certains terre-neuvas utilisèrent des lignes de fond dormantes munies de plombs et d’une vingtaine d’hameçons garnis d’appâts et qu’ils tendaient entre le navire et une chaloupe. Au XIXe siècle, les chaloupes furent remplacées par des  » doris « , embarcations plus légères maniées par deux marins qui pouvaient en être propriétaires. Ceux-ci posaient des lignes de trois kilomètres, armées de plus de 1.500 hameçons appâtés à la  » boëtte  » – appâts d’encornets ou de capelans – et tendues entre le doris et une bouée fixée au fond par une ancre.

     

    Marins pêcheursJean Baptiste Colbert  (1619-1683), contrôleur général des finances sous Louis XIV, encourage l’établissement français de Plaisance afin de renforcer la présence française dans les pêches Terre-neuviennes et consolider la présence française au Nouveau Monde.

     

    L’inventaire ordonné en 1667 par Colbert dénombra 1.805 terre-neuviers dont les trois quarts pratiquaient la pêche à la morue sèche. Ils étaient armés dans 17 ports dont Dunkerque, Dieppe, Le Havre, Honfleur, Cherbourg, St Malo, St Brieuc, Nantes, La Rochelle… Pour les protéger des pirates, la Royale implanta en 1763 une station sur l’archipel de Terre-Neuve avec des avisos et des canonnières. En 1868, on dénombrait 471 navires et 11.354 marins affectés à la pêche à la morue. Très longtemps St Malo fut le principal port morutier : les maloins virent partir jusqu’à 141 navires en 1852 pour Terre-Neuve, 146 en 1912 et 91 en 1923. En 1905, Fécamp abritait 67 navires qui appareillèrent avec 2.450 marins pour Terre-Neuve, d’où ils ramenèrent 6.620 tonnes de morue, 120 tonnes d’huile de foie de morue et 188 tonnes de rogues, alors que 4 autres navires se rendirent sur le Dogger-Bank d’Islande d’où ils ramenèrent 115 tonnes de morue.

    Au début du XXe siècle, outre un capitaine long-courrier, l’équipage d’un morutier comptait un second, deux lieutenants ou maîtres, 15 à 20 matelots, un tonnelier, un saleur et des mousses. Leur salaire se décomptait au mois ou à la part au ‘tiers’ (un tiers à l’armateur, un autre au capitaine et le dernier à l’équipage), soit à la morue prise. Des bateaux  » chasseurs  » amenaient les premières pêches de morues vertes vers les ports de Fécamp, Granville, Saint Malo, Rouen, Nantes, La Rochelle et, surtout, Bordeaux. Le déchargement prenait une huitaine de jours et toute présence de ‘rouge’ donnait lieu à des contestations sans fin avec les pointeurs des armateurs. Les morues étaient déchargées au port d’arrivée à la main et pesées par plateaux de 55 kilos de poids net, étant admis qu’il restait 5 kilos de sel par quintal de poisson. Les terre-neuviers malouins embarquaient également des pêcheurs-passagers qui armaient des goélettes à Saint Pierre et Miquelon pour pêcher sur place. Après la Seconde guerre mondiale, en 1950, seuls Fécamp, Bordeaux, La Rochelle et St Malo virent partir des terre-neuvas.

    Dispersés sur l’Atlantique Nord, quelquefois au milieu des icebergs dérivants, des centaines de doris se perdirent dans le brouillard, créant autant de veuves éplorées et totalement démunies, victimes de la  » fatalité « . Le port de Granville conserve le souvenir du naufrage de quatre morutiers en 1784 qui entraîna la mort de plus de cent marins pêcheurs ; 55 navires attachés à Paimpol et 389 marins disparurent entre 1864 et 1892.

     

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    Il est vrai que, selon le rapport du sous-commissaire Jean-Marie Leissen, une véritable anarchie régnait sur ces goélettes surchargées. Ainsi, fréquemment, l’homme de corvée de vigie descendait se coucher sans attendre la relève et en déclarant, avec l’approbation de ses supérieurs,  » Veille qui a peur ! « . La raison en était simple : les armateurs nommaient capitaines de simples parents et amis ou les marins qui avaient ramené le plus de morues au cours de la campagne précédente, sans qu’ils aient besoin de savoir lire et écrire. Par ailleurs, ils refusaient, pour raison d’ « encombrement « , de fournir les ceintures et un second canot de sauvetage qui auraient permis aux naufragés de survivre. Ainsi, lors d’un naufrage en pleine rade de Paimpol le 8 juin 1891, 14 marins se sauvèrent dans la seule barque disponible, les 8 autres périssant noyés.

    Allant à contre-courant de l’image propagée par le roman de Pierre Loti publié cinq ans plus tôt, le rapport de Leissen souleva de telles réactions que le sous-commissaire fut rapidement muté. Mais celui-ci, revenant dès 1903 comme administrateur de l’inscription maritime –corps créé l’année précédente-, reprit son combat alors que cette année fut marquée par le triste record de 88 disparus en mer. Dans un second rapport, il cite une goélette qui, ayant perdu son capitaine, ne dut son salut qu’au mousse qui était seul à savoir lire le compas à bord et d’une autre qui, du large de Lisbonne, ne put rentrer que grâce à l’assistance d’un navire étranger, personne ne sachant lire à bord…

    Pour l’Exposition Universelle de 1900, l’un des morutiers de Granville, le trois-mâts-barque Deux-Empereurs, passa l’été sur la Seine au droit du quai d’Orsay. Agé de 48 ans, le terre-neuvas Encoignard qui accueillait les visiteurs s’enorgueillissait de trente campagnes de pêche. Selon ses dires, lorsque le morutier mouillait sur le banc de poissons, les terre-neuvas embarqués sur les doris pêchaient dix à douze heures par jour durant des mois ; après quoi ils s’occupaient de la ‘boette’ et préparaient les filets. Il leur restait à peine trois heures pour dormir. Le capitaine en second affirmait avoir embarqué dès l’âge de onze ans comme mousse. Celui-ci affirmait aux visiteurs :  » pourvu que les mousses travaillent leurs 12 heures par jour, on les traite bien. On ne les châtie que s’ils sont insolents et paresseux. Et parmi eux, il y en a qui ont du vice ! On ne peut pas les tirer du lit. Et quelquefois ils poussent la malice jusqu’à se jeter par-dessus bord. Tout cela pour attirer du désagrément au capitaine ! …  » Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le capitaine Lefauve qui tenait ce discours n’était pas spécialement cruel, mais il trouvait normal que les fils de pêcheurs souffrent ce que lui-même avait souffert. Le capitaine en second gagnait correctement sa vie en touchant, bon an mal an, un millier d’écus, c’est-à-dire de quoi s’acheter un petit commerce pour finir ses vieux jours. Par contre, le simple marin pêcheur était dans une position plus difficile : lors de son embarquement, l’armateur lui avançait 4 à 500 francs pour qu’il paie ses dettes de l’hiver et recevait à peu près autant au retour. Il louait alors ses services l’hiver pour restaurer les murs de clôture et nettoyer les cours de ferme. Mais, en l’absence d’assurances, s’il lui arrivait un accident ou tombait malade, s’était la misère noire pour lui et sa famille. Finalement, en dépit des multiples occasions de dépenses, l’exposition de Paris était une aubaine pour Encoignard : il reçut cent francs par semaine du 15 avril au 31 octobre.

     

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    La nourriture, à bord, n’était guère variée. Leissen précise l’ordinaire du pêcheur islandais : café, biscuit et un boujaron d’eau-de-vie le matin, une soupe au lard avec, lorsqu’il était sur le lieu de pêche, une demi-morue et deux quarts de vin comme déjeuner ; le soir, une soupe à la graisse de Normandie ou aux fayots et un quart de vin. Pour combattre les méfaits de l’alcoolisme, l’administrateur réussit, avec le concours des douanes, à réduire de 1.000 à 700 litres la quantité d’alcool embarquée par goélette, puis à ramener la ration individuelle de 20 à 4 cl d’alcool par jour.

    A la fin du siècle dernier, près de 5.000 marins pêcheurs dont 1.200 Paimpolais partaient dès l’hiver pour l’Islande, chaque goélette embarquant 20 à 23 marins. Les ‘islandais’ de Paimpol faisaient précéder leur départ d’une bénédiction solennelle de leurs bateaux sous le regard d’une image vénérée de Notre-Dame de la Bonne-Nouvelle sortie en procession sous un dais. Les Paimpolaises devaient fréquemment l’invoquer les jours de tempête car plus de 2.000 marins sont morts en allant pêcher dans cette zone.

     

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    Durant longtemps, la capitale bretonne des thoniers fut le village de Port-Tudy, sur l’île de Groix. D’ailleurs, un thon couronne la flèche de l’église du village à la place du coq traditionnel. Le port de la Turballe ne date que du XIXe siècle, le premier ouvrage en brise-lames n’ayant été réalisé qu’entre 1857 et 1862 et le quai entre 1869 et 1872. Ce n’est qu’en 1893 que fut achevée la jetée qui a donné aux pêcheurs une certaine sécurité. A cette date, on dénombrait dans le port 115 chaloupes de pêche d’un tonnage moyen de dix tonneaux. Quelques caboteurs purent débarquer alors chaque année 80 tonnes de charbon pour les sept conserveries de poissons installées près du port. Ceux de l’île d’Yeu, dès le XVIIIe, s’étaient faits les spécialistes de la pêche au petit thon germon qu’ils surnommaient  » longue oreille « . En 1728, 19 caboteurs y étaient armés pour la campagne d’été et vendaient leurs prises sur les quais des Sables d’Olonne. L’installation de trois conserveries sur l’île entre 1867 et 1879 et l’adoption du  » dundee « , un voilier de cinquante à soixante tonneaux, spécialement conçu pour cette pêche avec cinq à six hommes d’équipage, permit un développement régulier de l’activité dans les ports de Croix d’Auray, du Croisic, de l’île d’Yeu, des Sables d’Olonne et de La Rochelle. Alors que la tournée durait de 15 à 20 jours, la pêche elle-même ne durait pas plus de quatre jours, l’essentiel du temps étant consacré à aller sur les lieux de pêche au large de l’Afrique et revenir.

    A l’époque de Rabelais, les gastronomes d’Aquitaine découvrirent l’intérêt culinaire du casseron, jeune seiche pêchée le long des côtes charentaises. En 1906, afin de conserver les seiches adultes de plus grande taille, les seicheurs de l’île de Ré suspendaient celles-ci en plein air à des cordes pour les faire sécher avant de les frotter et de les recouvrir de  » mointre « , mélange de cendres et de chaux à blanchir. Ainsi empilées dans des récipients, les seiches mointrées deviennent très tendres. Il suffisait ensuite de les faire gonfler dans l’eau bouillante avant de les faire frire.

    En 1905, les 576 marins dieppois embarqués sur 110 bateaux pratiquaient surtout la pêche au maquereau. Le développement des bains de mer à Cayeux avait créé un débouché régulier pour les marins-serruriers de l’arrière-pays picard et nombre de ceux-ci choisirent de devenir des marins-pêcheurs à plein temps.

    En 1907, le développement de la pêche des « sauterelles », surnom donné localement aux crevettes grises, était tel à l’embouchure de la Somme que 200 à 300 pêcheurs venus de Saint-Valery ou de Hourdel y échouaient leurs canots à voile. Parallèlement aux pêcheurs à pied, ces crevettiers pêchaient le bouquet au chalut à bâton embarqué sur des  » plates « , sorte de chaloupes avec 3 hommes d’équipage et un mousse. La plate avait à l’arrière un  » réserveux « , genre de vivier permettant de garder les crevettes vivantes durant la pêche jusqu’au retour au port.

     

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    Sources: les cartes postales sont issues de la collection LPM 1900

    et CAIRN-Info

     

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