• 1500 ans d’histoire au fil de la Dielette, acte 1

     

     

     

    1500 ans d’histoire au fil de la Dielette, acte 1

     

     

    Ce n’est pas l’histoire de Dielette pour les Nuls, mais plus un condensé d’histoire, pour éviter de lire des dizaines d’articles, mais à lire tranquillement au fil de la Dielette, acte 1.

     

    Le petit havre qui forme le port de Diélette est une conquête relativement toute récente de la mer. Ceux que passionne l’étude de la lutte incessante de l’océan contre le rivage pourraient y faire nombre d’observations intéressantes. Ils y trouveraient des preuves de l’affaissement de notre sol dans ces racines d’arbres mises à jour en grand nombre et à diverses reprises dans le port et près de l’embouchure de la rivière, et qui, maintenant ensevelies sous la grève, étaient jadis au-dessus du niveau de la mer. Mais surtout, ils pourraient y suivre presque année par année, le lent émiettement de notre littoral par suite de l’action érosive des marées.

     

    Dans les premiers siècles de notre ère, et jusqu’à une période assez avancée du Moyen Âge, la vallée de la petite rivière « La Diélette » se prolongeait au loin dans l’océan. Son cours tranquille se poursuivait entre les rives boisées protégées au sud par les hauteurs granitiques de Flamanville, et au nord par des collines peu élevées dont les rochers dévoniens de Siouville nous offrent encore le squelette.

    C’est sur ce rivage, aujourd’hui disparu, que, venant d’Angleterre, Saint Germain d’Écosse atterrit au 5ème siècle. La légende nous le montre traversant la mer sur une roue de charrue et abordant près du trou Baligan dont un dragon avait fait son repaire.

     

    Saint Germain

     

    Après avoir tué le monstre d’un coup de crosse, Saint Germain évangélisa le pays où il est demeuré en grande vénération. Dans la suite, la localité qui avait vu cet évènement merveilleux prit le nom de Saint Germain de la Mer et, aujourd’hui encore, Flamanville est placé sous le patronage de « Saint Germain de la Rouelle ».

     

    La paroisse de Saint Germain de la Mer occupait tout le littoral compris entre Les Pieux et Siouville, isolant complètement de la mer la paroisse de Tréauville qui en est actuellement riveraine.

    Si l’on en croit l’abbé Le Canu, l’église primitive aurait été engloutie sous les flots, mais ce n’est là qu’une hypothèse qu’il est aussi difficile de soutenir que de combattre.

    Quoi qu’il en soit, après l’occupation normande, nous trouvons une église construite, près de Diélette, tout à fait aux confins de la paroisse, sur les flancs du Mont Saint Gilles, comme si l’on eût voulu la soustraire au danger de la mer.

     

    Toute la vallée, aujourd’hui submergée, faisait partie du grand fief de Direte qui a donné son nom à notre petit port. (On entend souvent prononcer, dans le pays, « Diérette ».)

     

    Au 11ème siècle, Néel, vicomte du Cotentin, donna l’église de Saint Germain de la Mer et la dîme de toute la paroisse à l’Abbaye de Saint Sauveur qu’il avait fondée. Comme l’église avait été élevée à Diélette, la paroisse prit au commencement du 12ème siècle, le nom de Saint Germain de Direte.

     

    Au 14ème siècle, sans doute à la suite de nouveaux empiètements de l’océan, qui avaient diminué l’importance territoriale de Diélette et augmenté, par comparaison, celle du fief de Flamanville, la paroisse s’appela Flamanville de Direte.

     

    Enfin, au 17ème siècle, la mer avait pénétré si profondément dans la vallée qu’elle était parvenue jusqu’à la limite de Tréauville, coupant ainsi la paroisse de Flamanville en deux tronçons inégaux dont l’un possédait une église sans fidèles, et l’autre de nombreux fidèles sans église.

     

    Les terres submergées continuèrent naturellement d’appartenir à la paroisse de Flamanville de Direte.

    Mais les phénomènes qui avaient présidé à cette dislocation de notre paroisse, ne tardèrent pas à être oubliés, et alors les conséquences qui seules apparaissaient aux yeux des populations voisines les frappèrent comme une profonde iniquité.

    Les habitants de Siouville considérèrent volontiers l’enclave du Mont Saint Gilles comme une part qui aurait été distraite de leur légitime héritage.

    Ceux de Tréauville se croyaient victimes d’une spoliation plus odieuse encore. Alors que toutes les paroisses « bordantes de la mer » jouissaient d’un droit exclusif à la coupe du « varech de rocher », ils voyaient sans le comprendre, la paroisse de Flamanville, riche déjà de plus de trois lieues de côte, accaparer encore les quelques toises de rivage qui limitaient leur vallée.

     

    au fil de la Dielette,acte 1au fil de la Dielette,acte 1

     

    Ces griefs apparents causèrent maintes batailles entre les habitants des paroisses rivales. Ils transparaissent encore, en 1789, dans le « Cahier des doléances de Tréauville » : … »Ladite communauté enjoint à ses députés de représenter que les varechs sont les meilleurs engrais pour faire produire les terrains sablonneux comme sont la plupart de ceux du bord des mers, et cependant qu’on ne peut en avoir parce que les voisins, ennemis de tout autre travail coupent et arrachent celui des rochers et rassemblent ce que les flots jettent pour brûler et convertir en soude… »

     

    au fil de la Dielette,acte 1

     

    Bien qu’expliquée par le passé cette situation ne pouvait cependant pas s’éterniser. Les communes de Flamanville et de Tréauville ont fini par s’entendre dans le courant du 19ème siècle.

    La première a renoncé aux droits qu’elle possédait sur le rivage bordant Tréauville, ainsi que sur le Mont Saint Gilles. (1823)

    La seconde, bénéficiaire de ces renonciations, a cédé à Flamanville tout ce qu’elle pouvait posséder à l’ouest de la route de Diélette à Flamanville, et particulièrement le hameau Blondel, forte agglomération qui touche et domine Diélette.

     

    au fil de la Dielette,acte 1

     

    Les collines qui couronnaient les Rochers de Siouville résistèrent plus longtemps. Elles furent peu à peu séparées de la terre ferme et transformées en ilots dont le dernier, l »Ile de Corb » figure encore sur la plupart des cartes du 18ème siècle. Mentionnée par Mariette en 1689, Cassini en 1733 et 1780, Clermont en 1780…etc…, on ne la trouve plus sur la carte de Méchain et La Bretonnière en 1792. L’île de Corb, dernier vestige de la pointe de Siouville a donc disparu vraisemblablement quelques années avant la révolution.

    De nos jours encore, la mer continue sa lente conquête, il suffit pour s’en convaincre de suivre la petite falaise du Platet, entre Diélette et l’anse de Vauville, où, presque chaque année le sentier des douaniers doit être reporté en arrière.

     

    Nous avons vu qu’au 17ème siècle, l’église construite sur le Mont Saint Gilles était complètement séparée du reste de la paroisse.

    Pour mettre fin à cette situation fâcheuse, le marquis de Flamanville, Hervieu Bazan, grand bailli du Cotentin, légua dans son testament, en 1666, la somme nécessaire pour édifier l’église actuelle au village même de Flamanville.

    L’abbaye de Saint Sauveur consentit à cette construction sous condition qu’il ne lui incomberait aucune charge d’entretien.

    L’ancienne église fut transformée en chapelle où, certains jours de fête les fidèles de Flamanville se rendaient en procession, ainsi qu’au calvaire érigé sur le sommet du Mont Saint Gilles et qui dominait tout le pays.

    C’est ainsi que Diélette cessa d’être le centre religieux de la paroisse.

     

    1789 La Révolution

     

    La révolution fut accueillie avec enthousiasme dans nos campagnes, et particulièrement à Flamanville dont le curé n’était autre que le frère du Conventionnel Lecarpentier. Il faut bien le dire cependant, l’ardeur du patriotisme fut souvent tempérée par le désir de profiter des circonstances pour faire de bonnes affaires. Le port de Diélette n’avait jamais cessé d’être un centre actif de contrebande et les lois destinées à prévenir les accaparements vinrent donner un nouvel essor à ce genre de spéculations. On trouvait facilement, aux Îles anglaises, l’occasion de vendre les denrées un prix plus élevé que le maximum fixé par la loi.

     

    En 1793, le Comité de Salut Public, à la suite des dénonciations qui lui parvenaient chaque jour, signala aux représentants Lecarpentier et Garnier de Saintes, alors en mission à Cherbourg, la fraude qui se faisait particulièrement sur les grains « que l’on assurait être transportés même en gerbe à Jersey et à Guernesey ». Quelques jours après, le 15 octobre 1793, Garnier de Saintes, au cours d’une tournée d’inspection, faisait saisir à Diélette le petit aviso « Le Pérou », dont l’équipage avait des intelligences continuelles avec Jersey, Guernesey et Aurigny. Les hommes qui le composaient furent conduits à Cherbourg, excepté un seul duquel on avait parlé avantageusement au représentant du peuple.

    À la suite de cette inspection Garnier de Saintes demanda que l’on envoyât deux frégates pour garder la côte.

    Les populations riveraines de la mer vivaient en effet dans un état d’inquiétude constant causé par la présence continuelle de navires de guerre anglais dans le passage de la Déroute où ils guettaient l’arrivée des convois obligés de le traverser. Mr Legrin a raconté comment en 1795, un de ces convois fut pris sur la côte de Surtainville, et aussi comment le maire de cette commune « montra le courage d’un vrai défenseur de la patrie ».

    Ces opérations n’étaient pas rares bien que jusqu’ici elles n’aient pas été relatées.

     

    Dans les jours qui suivirent la fuite de Louis XVI, les anglais tentèrent un débarquement sur la côte du Rozel et durent y renoncer devant l’attitude énergique de la Garde Nationale de cette commune et de celle des Pieux.

     

    Enfin, le 6 mars 1794, cinq mois après le passage de Garnier de Saintes, neuf frégates anglaises attaquèrent, à la hauteur du Nez de Flamanville, un convoi venant de Brest composé d’une corvette de seize pièces de canon et de quatre petits bâtiments chargés de cuivre et de sel… »Ils se sont rangés, dit le rapport de la municipalité, sous la volée du canon du fort de Diélette qui les a sauvés conjointement avec notre corvette. La canonnade a commencé sur les cinq heures de l’après-midi jusqu’à environ six heures et demie que les bâtiments anglais ont pris la fuite au sur-surouet. Un grand nombre de citoyens de notre Garde Nationale s’y étaient transportés avec nous dans le commencement de la canonnade pour donner main-forte en cas de besoin… »

    Comme on le voit, à Diélette, comme sur toute la côte, aux heures de danger, la population montrait le plus grand patriotisme.

     

    Dans ces conditions, on a de la peine à admettre comme absolument véridique l’amusante anecdote rapportée, d’après le récit d’un témoin (?) par le commandant Jouan.

    Dans le courant de l’année 1795, dit-il, plusieurs navires anglais restèrent, pendant plusieurs semaines, embossés devant l’entrée du port de Diélette, à portée de canon du fort, sans que ni d’un côté, ni de l’autre on éprouvât le désir de commencer l’attaque. Un soldat qui revenait de l’armée du Rhin manifesta vivement sa surprise d’une telle inaction :

    -« La ! – lui répondit-on, avec flegme – les anglais sont là bien tranquilles, ils ne font de mal à pièches, cha serait par trop innochent de les émôquier » – (ils ne font de mal à personne, ce serait trop sot à nous de les exciter.)

    Si on peut douter de cette entente, qui n’était pas encore cordiale, il est cependant certain que pendant toute la durée de la révolution et de l’Empire, Diélette fut constamment en relations avec les émigrés des Îles anglaises.

    C’est ainsi que pendant le blocus continental – d’après un rapport de l’Inspecteur des Douanes Boucher de Précourt – à diverses reprises, « des libelles furent jetés à l’extrémité de l’anse de Vauville, sur la côte de Diélette ».

     

    Le 10 septembre 1813 eut lieu le combat du Renard de Surcouf et l’Alphéa corvette anglaise, près des côtes anglaises. Le Renard vint chercher refuge à Diélette et les blessés y furent descendus.

     

    Voir les articles :

    Le Renard cotre corsaire malouin

    Le dernier Combat du corsaire le Renard

     

    En 1816, il survint à Diélette un petit évènement qui produisit un gros émoi à la cour de Louis XVIII et qui pendant près de quatre années causa beaucoup d’ennuis à la maréchaussée de notre département.

    Le 11 mars, le bateau l' »Argus » venant de Guernesey, avait déposé dans le port, en même temps que sa cargaison de charbon, un homme âgé d’une soixantaine d’années, très maigre et ayant très mauvaise mine et qui, n’ayant pu montrer, en guise de passeport, que des papiers informes et écrits en anglais, fut immédiatement enfermé au « Petit Château » dans un local servant ordinairement de prison.

    Le lendemain matin, lorsqu’on vint pour l’interroger, cet homme qui paraissait presque incapable de se traîner, avait disparu. Comme dans les romans, les draps de son lit pendaient en dehors de sa fenêtre, si invraisemblable que cela parût, le fugitif avait pris ce chemin pour recouvrer sa liberté.

    L’émotion fut grande et le regret, dans les milieux officiels lorsqu’on connut la qualité du gibier qui s’était ainsi dérobé. Mr Welvert, dans la Revue Bleue, a publié le récit de la « Chasse au Conventionnel » qui suivit. Il s’agissait en effet de Jean Baptiste Lecarpentier, représentant de la Manche à la Convention, banni comme régicide. Cet ancien conventionnel, vieux avant l’âge et malade, préférant les inquiétudes et les misères d’un homme hors la loi aux tristesses de l’exil, avait résolu de revenir mourir dans son pays natal.

    Le mystère qui enveloppait sa fuite s’éclaircit un peu lorsqu’on sut que, la nuit de l’évasion, il était resté sous la seule garde du gendarme Gauvin, un ancien élève de l’abbé Lecarpentier, frère du représentant. Arrêté et traduit devant un conseil de guerre, Gauvin, après une année d’emprisonnement revint faire valoir son petit bien du « Pré Bellet » à Flamanville.

    Longtemps après ces évènements, il racontait volontiers que, non seulement il avait ouvert les portes de la prison à l’ancien conventionnel, mais qu’il l’avait lui-même conduit à une maison amie et qu’il avait dû, tant était grande la fatigue du fugitif à diverses reprises, le porter sur son dos.

    Nous ne suivrons pas Lecarpentier dans sa lamentable odyssée qui se termina par son arrestation à la fin de 1819 et sa mort dans les prisons du Mont Saint Michel, en 1829.

    Au fil de la Dielette, acte 1

    L’acte 2 concerna le port et l’acte 3 Les industries à Dielette

     

    Lebosco