• Les Anglo-Normandes sous l’occupation allemande

     

     

     

    Les Anglo-Normandes sous l’occupation allemande

     

     

    Situées face à la côte ouest du Cotentin, les Anglo-Normandes sont composées de onze petites îles dont les principales sont : Guernesey, Jersey, Aurigny et Sark. Ces îles appartiennent à deux baillages indépendants, celui de Guernesey et celui de Jersey. L’archipel recouvre environ 220km2 au total. On y parle l’anglais et le patois, un mélange de vieux français et d’anglais.

    Dès l’an 150, les îles sont colonisées par les Romains, puis en 867 elles sont envahies par les Vikings alors qu’elles font partie de la Grande Bretagne. En 950 elles deviennent possession de la Normandie, puis, sont définitivement récupérées par les Britanniques en 1204.

    Après un court séjour sur l’île de Jersey, le célèbre écrivain français Victor Hugo fut accueilli à Guernesey lors de son exil. Il y resta 15 ans, de 1855 à 1870, et y écrivit le roman « Les Travailleurs de la mer », en hommage aux habitants.

    Les îles anglo-normandes possèdent un statut particulier. Elles ne font pas partie du Royaume-Uni mais sont toutefois dépendantes de la couronne britannique. Chaque île possède sa propre autorité, sa propre monnaie ainsi que ses propres timbres.

     

    Anglo-Normandes sous l’occupation allemande

     

    En 1940, les troupes allemandes avancent rapidement vers le nord. En juin, St Malo est quasiment aux mains des allemands. Alexandre Coutanche, gouverneur de Jersey et Ambrose Sherwill bailli de Guernesey se renseignent alors auprès de la Grande-Bretagne afin de savoir si les îles sont menacées, quelles mesures sont à prévoir et surtout faut-il évacuer. Mais les îles ne paraissent pas importantes d’un point de vue politique et militaire aux yeux de Winston Churchill, c’est pourquoi Le War Office et Home office les encouragent à procéder uniquement à la démilitarisation des îles. Les autorités de l’Archipel se mettent donc d’accord, ils démilitarisent les îles, des bateaux anglais sont mis à disposition des habitants qui souhaitent être évacués en Angleterre.

     

    Anglo-Normandes sous l’occupation allemande

     

    Les îliens ne savent pas à quoi s’attendre ni comment réagir. Ils n’ont que vingt-quatre heures pour se décider à rester dans leur petit paradis qui n’allait pas le rester longtemps, ou quitter leur île pour l’Angleterre qui n’est pas forcément plus sûre. Un vent de panique et de confusion souffle dans les rues. Beaucoup de parents se séparent de leurs enfants sans avoir la certitude de les revoir un jour mais pensant qu’ils seraient plus en sécurité de l’autre côté de la Manche. Après l’évacuation, il ne reste plus beaucoup d’enfants. Les adultes séparés de leur progéniture prennent soin de ceux des autres, souvent ils leur offrent des vêtements ayant appartenu à leur propres enfants partis pour l’Angleterre.

     

    L’invasion du territoire

     

    Le 28 juin 1940, les Allemands envahissent les îles de la Manche, il s’agît de l’opération « Grüne Pfeile » (Flèche Verte) menée par Hitler. La population est en état de choc, les allemands n’étant pas au courant de la démilitarisation de l’archipel bombardent les ports de Guernesey et de Jersey. Le spectacle est impressionnant, des vitres volent en éclat, des camions sont en feu et les pavés du port sont couverts d’épaisses flaques rouges. (Des camions chargés de tomates ont été bombardés par erreur par les Allemands).

     

    Après le débarquement, les britanniques recrutent des jeunes gens originaires des îles, afin de les envoyer en espionnage sur les lieux. Ces missions sont particulièrement dangereuses. Ils rapportent à l’armée qu’étonnamment les habitants ne se plaignent de rien sauf du couvre-feu instauré par les allemands.

     

    Déterminé à combattre l’ennemi, le 1er ministre W.Churchill planifie plusieurs missions commandos avec les responsables de l’armée britannique. Le 14 juillet 1940 a lieu l’opération « Ambassador » qui consiste à attaquer l’aéroport de Guernesey, prendre possession d’un poste de mitrailleuses et faire des prisonniers allemands dans le but de les interroger en Angleterre. L’opération échoue. Les conditions météorologiques empêchent les bateaux de débarquer et ceux qui y parviennent ne trouvent pas les allemands ; ils finissent par se rendre et sont faits prisonniers de guerre. « Basalt », une « mini- opération » mobilisant seulement dix hommes est entreprise sur la petite île de Sark en octobre 1942. Seul un Allemand est fait prisonnier et ramené en Angleterre pour être questionné.

     

    Ces petites infiltrations infructueuses sont qualifiées d’échecs stupides par Churchill. Par leur faute, les autorités des îles perdent la confiance qu’ils avaient obtenue auprès des dirigeants allemands et les îliens en subissent les conséquences.

    Il n’y a pas de véritable résistance de la part des habitants, et il est trop risqué d’entreprendre de telles opérations sur un si petit territoire peuplé d’autant d’allemands.  Il faut plutôt parler de résistance passive. Il s’agît surtout de propagande, publication de documents clandestins et tout au plus quelques actes de sabotage. Surtout à l’approche de la victoire anglaise, les habitants recouvraient les enseignes nazies avec le « V » de la Victoire de Winston Churchill. Ces actes sont tous passibles de peine de mort ou d’internement en camp.

     

    Anglo-Normandes sous l’occupation allemande

     

    L’occupation

     

    Les troupes allemandes débarquent d’abord dans un état d’esprit très positif : pour le moment, c’est l’Allemagne qui mène la guerre et ils n’ont pas été envoyés pour combattre sur le front, mais sur des îles paradisiaques à l’écart des bombardements et des désastres de la guerre. Des îles où l’on trouve tout en abondance, où l’air de la mer est doux et les paysages magnifiques. Ils étaient ravis d’être envoyés dans un pays qui partage une culture proche de la leur d’autant plus qu’une grande partie des Allemands possèdent les bases de la langue anglaise. Ce sont presque des vacances pour les soldats de la Wehrmacht.

    Les habitants, eux, ne voient pas de réel danger, mais restent toutefois sur leurs gardes ne sachant pas trop à quoi s’attendre. Malgré les efforts d’intégration       et la gentillesse dont fait preuve l’occupant, ils entretiennent des rapports très respectueux tout en restant méfiants.

    La première année se déroule relativement bien, à part quelques cas isolés. Les Allemands sont toujours aussi respectueux, ils veulent montrer qu’ils sont des occupants modèles. Les seules contraintes imposées aux îliens sont l’instauration d’un couvre-feu et les règles de circulation européennes. En général, les îliens ne se plaignent pas, car il s’agit tout de même d’une guerre et ils sont conscients d’être des privilégiés en cette période mouvementée.

     

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    La population a accès aux informations diffusées par la BBC mais la presse locale est contrôlée par les allemands. Cependant, les habitants parviennent facilement à repérer les articles rédigés par les ennemis grâce aux responsables du journal qui y laissent intentionnellement quelques erreurs de traduction.

    Après les premiers mois de cohabitation (d’occupation), les règles commencent à se renforcer. Le style d’occupation change radicalement en 1942 avec l’arrivée de la Gestapo et des soldats SS. On estime la présence allemande à environ 37 000 durant ces 5 ans dans tout l’archipel.

    Tous les habitants ont interdiction de circuler à bicyclette, et ceux qui possèdent une quelconque arme doivent la remettre aux officiers allemands. Les plages sont rapidement minées (on recensa plus de 117 000 mines dans tout l’archipel) et il est interdit de prendre la mer sans surveillance d’un allemand. Malgré le danger, certaines personnes s’y risquent tout de même, certaines sont arrêtées et envoyées dans des camps. D’autres réussissent l’exploit de s’enfuir pour s’engager dans l’armée britannique.

     

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    Après les diverses tentatives d’infiltration anglaises, les postes de radio sont confisqués mais beaucoup d’habitants parviennent à en cacher et rester ainsi informés clandestinement. Certains Allemands le savent mais renoncent à les dénoncer, d’autres écoutent discrètement les dernières nouvelles de la guerre venant d’Angleterre en compagnie des îliens.

     

    La situation s’aggrave encore lorsqu’à la fin de l’année 1942, les vivres viennent à manquer. Jusque-là, on trouve de tout en abondance car les îles sont très prospères, elles vivent principalement de la culture des pommes de terre et de tomates. De plus, la fuite de près d’un tiers de la population laissa des vivres en grande quantité. Mais, une fois ces provisions consommées, l’arrivée de nombreuses troupes allemandes, des SS et de prisonniers de guerre détériore la situation. Les baillages de Guernesey et de Jersey arrivent à conclure un arrangement avec la France afin d’en importer de la nourriture. Mais, ces manœuvres sont hautement surveillées.

     

    Certaines femmes n’hésitent pas à sortir avec des soldats allemands, elles obtiennent ainsi de la distraction ainsi que des produits de luxe, tels que champagne, cigarettes, bas de soie etc. Ces femmes, surnommées filles à boches, sont généralement mal vues par la population qui voient en ce rapprochement avec l’ennemi une sorte de trahison, tout en suscitant la jalousie.

     

    Dans le cadre de l’organisation Todt qui est à l’origine du Mur de l’Atlantique visant à fortifier le territoire, quatre camps de concentration sont construits sur l’île d’Aurigny.  Ils sont liés au camp de Neuengamme en Allemagne et exploitent plusieurs milliers de prisonniers de guerre.

     

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    Beaucoup de témoignages décrivent les conditions choquantes auxquelles  sont soumis les prisonniers. Principalement d’origine russe et polonaise, les prisonniers sont contraints de collaborer avec les allemands dans la construction de blockhaus servant de fortification des îles anglo-normandes. Ils n’ont que quelques heures de sommeil par nuit et leur ration quotidienne de nourriture sont très réduites car les SS en prélèvent une partie, profitant ainsi d’une ration double.

    Ces prisonniers sont sauvagement battus et souvent exécutés sans raison. Sur les 40 000 travailleurs, il n’en reste que 245 à la fin de la guerre.

    Au fur et à mesure que les années passent, la nourriture, le bois et les vêtements se font de plus en plus rares, le savon est presque introuvable, et les bougies ne sont plus vendues en magasin. L’eau, l’électricité et le gaz sont soumis à des restrictions très sévères. Cette situation désastreuse entraîne beaucoup d’actes illégaux, tels que le marché noir et des vols, et même s’ils sont punissables de peine de mort. Les officiers allemands, qui souffrent eux aussi de cette situation, peuvent subir le même sort.

     

    En septembre 1942, Hitler ordonne que tous les habitants qui ne sont pas originaires des îles soient internés dans des camps. De même, tous les juifs ont l’ordre de se dénoncer et sont envoyés dans des camps de concentration en France et en Allemagne. Cette décision est prise en représailles aux déportations de travailleurs allemands par le gouvernement britannique en Iran en 1941. Au total, 2024 personnes quittent les anglo-normandes.

     

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    Désormais, autant les occupants que les occupés sont exposés aux mêmes difficultés. Mais ces conditions difficiles rapprochent les habitants et entraînent un fort mouvement de solidarité entre eux. Les habitants troquent leurs aliments contre ceux des autres, de manière à varier leur nourriture monotone qui se résume souvent à des navets et des pommes de terre, dont on conserve même les épluchures. Par des temps si durs, on ne peut se permettre de jeter quoi que ce soit. Même les animaux domestiques qui n’avaient pas été tués, sont mangés ou volés par des soldats affamés.

    A la campagne, les paysans doivent déclarer chaque animal, ainsi qu’annoncer leur mort. Les paysans réussissent souvent à ruser et sont parfois même complices avec les officiers. Pour pouvoir survivre il faut être ingénieux, utiliser l’eau de mer pour cuire les aliments, tailler des habits dans des rideaux, confectionner des chaussures à l’aide de pneus. Certains démontent même le plancher de leur maison pour avoir du bois de chauffage.

     

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    La faim, devenant une véritable obsession, il est primordial de se trouver une occupation. Les allemands organisent régulièrement des défilés, bals et autres spectacles où les habitants sont aussi conviés. Outre les divertissements organisés, beaucoup d’allemands s’occupent en apprenant l’anglais, en étudiant les végétaux locaux ou s’instruisant entre eux, selon leurs connaissances et professions.

    Beaucoup d’habitants parviennent à discuter entre eux sans être compris par les allemands.  Grâce au patois des îles, ils peuvent communiquer discrètement. Malheureusement l’usage de cette langue disparait progressivement, principalement depuis l’évacuation des îles. En revenant, les habitants en ont perdu l’usage.

    Le moral des troupes allemandes qui ne reçoivent plus aucune nouvelle officielle de défaite, chute de plus belle. On attend donc avec impatience ce fameux jour, le jour où enfin la misère finira, où l’on mangera à sa faim, où la vie reprendra son cours et où l’on retrouvera sa liberté, où les enfants de l’île et les troupes allemandes pourront rentrer chez eux et retrouver leurs proches.

     

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    Malheureusement ce jour n’est pas encore arrivé, l’approvisionnement venant de France est interrompu et l’on se prépare à vivre encore une longue période de pénurie. En novembre 1944, la faim, le manque de confort et d’hygiène commencent à faire des victimes, les baillages se doivent de réagir. Ils font donc appel à la Croix-Rouge suisse qui leur font parvenir les vivres demandés par bateau, le « SS Vega ». Les Allemands la laissent faire et les troupes ont même l’interdiction de toucher à la marchandise prévue pour les habitants. Ils sont seulement autorisés à ramasser tout ce qui tombe des colis. En les voyant affamés et très affaiblis, certains îliens n’hésitent pas à partager leurs biens avec l’ennemi.

     

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    En février 1945, le Vice-amiral Hüffmeier, un SS fanatique, prend le contrôle des îles anglo-normandes. Il croit fermement à la victoire de l’Allemagne, renforce les règles et intensifie les rituels nazis. Mais cela ne suffit pas à remotiver les troupes qui n’ont plus aucune envie de se battre, on parle même de mutinerie. En avril 1945, on apprend l’avancée des Alliés et le suicide d’Hitler : Cette fois ci on peut vraiment sentir que la libération est proche.

     

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    Le jour tant attendu arrive le 8 mai 1945, toutes les radios sont branchées, des hauts parleurs diffusent dans les rues le discours de Winston Churchill annonçant la libération : « Les hostilités s’arrêteront officiellement une minute après minuit ce soir, mais dans l’intérêt de sauver des vies, le « cessez-le-feu » a commencé à être annoncé depuis hier sur tous les fronts, et nos chères îles Anglo-Normandes sont aussi sur le point d’être libérées. »

    La foule affaiblie, se réjouit dans les rues de tout l’archipel, heureuse de sa liberté retrouvée. C’est un moment très émouvant. Guernesey offre même un feu d’artifice durant la nuit.

     

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