• L’exploitation du granite à Dielette au 19ème siècle

     

     

     

    L’exploitation du granite à Dielette au 19ème siècle

     

     

    L’aménagement de ports en eaux profondes, de vastes rades susceptibles d’abriter des navires aux dimensions de plus en plus importantes, d’arsenaux militaires aux fortifications compliquées, nécessita des cubages énormes de blocs de pierre de très bonne qualité. Le cap de Flamanville allait apporter sa contribution.

    A une époque où manquaient les moyens modernes de levage et de transport, il était nécessaire de rechercher la matière première le plus près possible des lieux où l’on devait la mettre en œuvre et, si tel n’était pas le cas, il était recommandé de l’obtenir le plus près possible des lieux d’embarquement.

     

    En 1820, l’ingénieur des Travaux Maritimes, Groult, fut appelé à opérer une reconnaissance du cap de Flamanville. Il signalait les difficultés pour échouer les bâtiments de transport susceptibles de procéder à l’enlèvement du granite extrait au pied même de la falaise. La violence avec laquelle se brise la mer sur les écueils menaçait les bateaux de graves avaries. Pourtant, aux périodes calmes, une telle exploitation dut se faire à marée basse. C’est ainsi qu’aurait disparu, au pied du « Trou Baligan », l’énorme bloc de granite veiné d’aplite rose, dans lequel, selon la légende, se serait incrusté le dragon terrassé par St-Germain.

     

     

    Depuis Diélette jusqu’au vallon de Guerfa, on trouve un grand nombre de carrières anciennement ouvertes pour la fourniture des matériaux employés aux travaux du Havre et Fécamp. (Carrières du Bec, Cambenard, la Mare du Rey. Les installations de la mine de fer dont il ne reste que le bâtiment dit la Cantine étaient implantées dans le vallon de Guerfa.)

    Cette fourniture qui exigeait l’emploi de trois ou quatre gabarres a eu lieu à une époque où la côte du Val de Saire ne pouvait suffire aux besoins du service. La pierre était transportée au moyen de triqueballes jusqu’au port de Diélette qui doit être regardé comme le seul point où l’embarquement peut s’effectuer d’une manière sûre et commode…

    Depuis le vallon de Guerfa jusqu’à Sciotot, il n’existe point le long de la côte de chemin praticable pour les voitures et l’on ne trouve que les carrières de Sciotot qui sont ordinairement exploitées par deux ou trois ouvriers qui satisfont aux besoins du pays…

    Puis il s’est occupé de visiter les carrières à terre et de chercher s’il ne serait pas possible d’en ouvrir à peu de distance du lieu d’embarquement.

    Dans le vallon de Guerfa, on a ouvert plusieurs carrières qui sont exploitées par deux ou trois ouvriers qui ne travaillent que pour les lieux environnants…

     

    Il serait facile d’extraire un cubage considérable de granite en ouvrant des carrières dans le hameau Arthur, le champ dit Les Fosses, dans les hougues de Métau, l’hôtel Cosnefroy et autres endroits éloignés de mille à deux mille mètres du port…

    …Le pays ne fournit que très peu d’ouvriers mais on pourrait aisément s’en procurer en dehors et particulièrement dans l’arrondissement de Vire…

    …Les matériaux de la côte de l’ouest du Cotentin reviendront à un prix beaucoup plus élevé que ceux provenant de l’est » … (transport par terre des carrières au port, difficultés d’embarquement en morte-eau, navigation seulement possible en belle saison…)

    Au total, on concluait que le fournisseur devait s’engager à livrer 1000 m3 pour 1821.

    De fait, une exploitation de granite avait bien eu lieu pour l’aménagement des ports de Haute-Normandie, région dépourvue de roches dures et compactes. Mais cela remontait à près d’une quarantaine d’années.

     

     

    En 1788, suite aux travaux du port du Havre, un état des indemnités dues sur les paroisses ayant subi des extractions de granite, et notamment Tréauville (à cette époque Diélette en faisait partie) avait été dressé indiquant que : »François Leboulanger possède un terrain le long de la mer, près le petit port de Diélette. Ce terrain forme une côte très rapide, des rochers en occupent à peu près le dixième de la surface, ce granite a été extrait pour les travaux qu’on exécute au Havre de Grâce.

    Des découvertes ont été faites autour de ces rochers…des déblais et décombres ont été jetés sur les terrains adjacents. Pour perte de jouissance de près de deux vergées de pâturages et remise en état il doit recevoir une indemnité de 100 livres.

    Pour 15 perches (environ 750 m2) de terre transformée en chemin d’accès et qu’il est impossible de remettre en pâturage il doit recevoir 3000 livres plus 40 autres pour reconstruction d’un mur de clôture. Son frère Guillaume recevra 160 livres pour 8 perches perdues et 20 pour un mur » …

    Après 1820, le granite de Flamanville allait donc être appelé à connaître une nouvelle exploitation très active.

     

    Le 17 février 1821 était érigé sur la Place d’Armes de Cherbourg un obélisque qui … « consiste en une aiguille de granite de 25 pieds de haut s’élevant au centre d’une vasque circulaire servant de bassin à une fontaine. La pierre avec laquelle on forma l’aiguille fut extraite des carrières du bout de la Chasse Férey de Flamanville et amenée brute à Cherbourg…Et ce ne fut qu’en surmontant les plus grandes difficultés qu’on parvint à l’embarquer et à la transporter » …

    Cet obélisque était destiné à rappeler le débarquement à Cherbourg, le 13 avril 1814, du Duc de Berry, second fils du futur Charles X, qui attendait à Jersey l’abdication de Napoléon et que diverses personnalités de la ville allèrent chercher dans sa résidence provisoire.

     

    Réalisant le bénéfice qu’il pouvait tirer de cette activité florissante, le conseil municipal de Flamanville réglementa l’exploitation des carrières qu’il possédait sur le pourtour des falaises. Chaque adjudicataire de carrière était libre d’employer sur chaque lieu d’exploitation le nombre d’ouvriers qu’il jugerait convenable. Mais, outre le prix de l’adjudication, il devait verser à la mairie, par avance et par ouvrier ou travailleur employé, de 1,50 F à 2 F par mois selon les années.

    Afin d’éviter la fraude, sans doute, tout ouvrier devait être porteur d’une carte individuelle de carrier signée du Maire, sous peine des tribunaux et de 10 F de dommages et intérêts.

    A l’origine on en compta 120. Le maximum fut atteint en 1852, soit 203, la moyenne jusqu’en 1866 ayant été de 164.

    A ces nombres il ne faut pas négliger d’ajouter les rouliers, charretiers, forgerons dont une quinzaine au moins travaillant sans relâche à réparer les outils des carriers. Il n’est donc pas exagéré d’évaluer à 300 ouvriers au moins le nombre de ceux que faisait vivre le travail du granite.

    Représentée par M.Mocquet du Longpré, maire, la commune adjugeait à l’année, en 1833, les carrières de granite non encore louées situées sur la ligne de la falaise.

     

     

    En 1837, le cahier des charges pour l’adjudication des carrières appartenant à la commune ajoute : « La commune se réserve le droit d’enlever les débris de carrière pour l’entretien de ses chemins.

    Chaque ouvrier ou travailleur qui sera employé dans les dîtes carrières sera tenu de fournir, en sus les prix principaux de la location, une pierre de granite, en une seule pièce, sur 1m de longueur, 59 cm de largeur, en dessous formant par chaque bout une gorge de pigeon de 11 cm de hauteur et d’une saillie de 14 cm. La pierre n’aura pas moins, entre les deux gorges, de 16 cm d’épaisseur. Les parties vues et les deux gorges seront piquées à burin fin et parfaitement à l’équerre ainsi que les deux bouts qui seront bien piqués en donnant à chaque bout un faux équerre pour que les deux pierres voisines se joignent parfaitement en dessus.

    Ladite pierre sera conforme au patron ou gabarit qui sera remis à chaque chef de carrière. La pierre que chaque ouvrier doit fournir à la commune, il sera tenu de la faire transporter à ses frais dans le cimetière de ladite commune, saine et sans défaut. Il aura soin aussi d’inscrire son nom sur la pierre par des lettres initiales et d’y mettre le numéro correspondant de sa carte » …

    A quoi furent employées ces pierres ? ? …

     

    L’activité était telle qu’en 1839 on dut prolonger de 20 m la vieille jetée et construire un musoir ou épi long de 40 m, le Caucheton (maintenant disparu), face à celle-ci, barrant partiellement l’ouverture du port vers l’est.

    On vit passer 139 bateaux en 1842. En 1845, 282 navires, presque tous chargés de granite, sortirent du port. En 1859, on en compta 336.

    Parallèlement aux fournitures pour la Marine, les ouvriers taillaient pavés de granite, bornes, bordures de trottoirs …expédiés par mer principalement vers Paris. En 1837, on pavait la Place de la Concorde. En 1845, des expéditions pour l’aménagement de la capitale se faisaient régulièrement par bateaux livrant leur marchandise aux ports de Rouen ou d’Honfleur.

    En 1846, M.Guérard, adjudicataire du marché de la Marine, fournissait à Cherbourg 4638 blocs, d’une moyenne cubique de 0,308 m3, qu’il avait obtenus dans environ 45 carrières en activité à Flamanville-Diélette. Certaines fonctionnaient dans le port même de Diélette, tirant du granit de la falaise puisque la route longeant le vieux port n’existait pas encore. (Il fallait alors monter par la Jalousie et redescendre à la vieille jetée.)

    L’aménagement des digues, quais, bassins, formes de radoub et fortifications de l’arsenal de Cherbourg nécessitait d’importants cubages de blocs de pierre.

    Liais frères tirant du granit sur les côtes sud-ouest de Cherbourg, y compris les îles Chausey, fournissent, de 1846 à 1852, 13 300 m3 de granite valant 618 420 F et, de 1854 à 1860, 26 456 m3 pour 1 189 150 F.

     

     

    Plus que jamais la loi de l’offre et de la demande allait devoir s’appliquer entre l’adjudicataire et les carriers de qui il dépendait pour satisfaire ses engagements. (En majorité, les carrières étaient exploitées par des patrons carriers indépendants employant chacun quelques ouvriers.)

    Hairon et Leroy qui avaient soumissionné pour 1853 et 54 devaient livrer chaque année 2000 m3, plus 900 m3 pour un second marché. Ils firent état de leurs problèmes dans une lettre adressée le 17 février 1853 au Commissaire des approvisionnements de la Marine.

     

    Les ouvriers de la côte ouest ont eu connaissance de l’importance des commandes de la Marine et ils ont résolu de faire monter les prix des granites.

    Une première augmentation demandée leur avait été immédiatement accordée sans pouvoir arriver à obtenir d’eux une livraison suffisante. Une deuxième augmentation n’a pas produit un meilleur effet, au contraire, ils ont pensé qu’on était pressé d’avoir des pierres, alors leurs prétentions n’ont plus eu de bornes, et ils se sont livrés au débauchage.

    De là, M. le Commissaire, l’impossibilité momentanée d’activer mes 1ivraisons. J’ai dû aviser à d’autres expédients. J’ai parcouru la côte de l’est (de Cherbourg) afin d’embaucher un certain nombre d’ouvriers, d’y acheter des bateaux, en même temps que je faisais confectionner des attelages et que je me munissais de chevaux et de voituriers. Mais sur la côte de l’est, aussi, j’ai trouvé les ouvriers prévenus et qui s’exagéraient même l’immensité des commandes faites de ce côté. Ce n’est qu’à des conditions très onéreuses que j’ai pu me procurer l’espoir de livrer les commandes que vous m’avez fait.

    En ce moment, trois nouveaux ateliers sont ouverts à Diélette, munis de tout ce qui leur est nécessaire, et travaillent avec activité.

    D’un autre côté, les ouvriers indigènes, par suite, vont revenir au travail, je l’espère, et à des conditions qui me permettront de les employer.

    La commande supplémentaire m’est, relativement plutôt désavantageuse que profitable, puisque je suis obligé, pour arriver à la fournir, d’élever le prix et d’employer des moyens extraordinaires.

    Nul, en effet, n’eût pu l’exécuter sans une augmentation de prix assez considérable.

    Ce qui m’engage à l’accepter sans demander cette augmentation c’est que j’aurais été obligé de la consacrer tout entière à élever le salaire des ouvriers. Mais au lieu de travailler tous les jours, comme un salaire modique leur en fait la nécessité, ceux-ci auraient alors déserté le travail pour la débauche, puisque le paiement de quelques journées à un taux élevé aurait suffi à leur existence quotidienne tout en leur procurant la possibilité de rester une partie du temps sans travailler » …

    Malheureusement, quelques années plus tard, l’industrie du granite commençait à décliner, concurrencée par le granite de la région de Vire qui était amené à la mer grâce à la canalisation de la haute Vire et qui était d’un prix de revient moindre.

     

     

    En 1861, les extractions commençaient enfin à reprendre un certain essor à Diélette, mais les chemins, à cette époque en réparation et dès lors très difficiles d’accès, empêchaient ou du moins paralysaient beaucoup les arrivages dans le port où les navires pouvaient seulement charger.

    Peu après, la mévente des pierres de granite s’amorça et l’écoulement de cette marchandise se fit difficile d’où un mécontentement et une certaine agitation dans le monde ouvrier.

    Aux élections municipales de 1866, M.Jean Lecacheux succéda à M.Gilles, le régisseur du château qui s’était fait construire la belle maison à proximité du hameau Viel.

    Il fut reconduit chez lui en triomphateur, drapeau en tête, mais dut démissionner en 1868. Il fut remplacé d’office par M.Gilles que le Sous-Préfet de Cherbourg dut venir installer lui-même.

    Mesure qui souleva des mouvements populaires traduits lors du plébiscite devant approuver la nouvelle Constitution soumise par l’Empereur Napoléon III au jugement du peuple français.

    Le 8 mai 1870, sur 505 électeurs, il y eut 349 votants,239 oui contre 107 non et 3 nuls, proportion d’opposants très forte si on la compare avec celle des autres communes de France en général et de la Manche en particulier. Le canton des Pieux totalisait 2377 oui contre 223 non et 61 voix perdues, soit 2661 votants sur 3396 inscrits.

    Si, en 1863, il était encore sorti 223 navires à voiles, représentant 9777 tonneaux, il n’y en eut plus, en 1874, que 64 pour un tonnage de 2528 tonneaux et ce mouvement de recul se poursuivit dans le dernier quart du 19ème.

    Parallèlement, le personnel décrut brusquement, la moyenne des ouvriers carriers fut de 120 de 1867 à 1872, avec un minimum de 99 en 1870. Après une légère reprise les années suivantes pour atteindre 130 aux environs de 1880, ce fut la chute brutale, vers 1892,il ne restait que 25 carriers.

    Vers 1900, une dizaine de carrières avaient encore quelque activité employant une cinquantaine de travailleurs. Est-il besoin de souligner qu’à cette époque il n’existait aucun système officiel de protection des individus et de leur famille contre un certain nombre d’éventualités susceptibles, soit de réduire ou de supprimer leurs ressources, soit de leur imposer des charges supplémentaires ?

    Il faut attendre le milieu du 19ème pour que commencent à être pris en considération, mais dans certains cas bien précis et peu nombreux, les deux groupes de risques qui sont, d’une part, l’accident de travail et la maladie professionnelle, et de l’autre, l’invalidité, la maladie, la vieillesse, non liées à l’activité professionnelle.

    Encore faut-il ajouter que les textes garantissant les droits de l’ouvrier ne furent que très rares avant 1898. Durant la seconde moitié du 19ème, le rôle de l’initiative privée fut primordial. Peu à peu, surtout après 1848, le monde ouvrier va s’organiser et rapidement vont se créer des associations d’entraide propres à chacune des catégories de travailleurs.

    Ces actions humanitaires recevront peu à peu l’appui des collectivités et c’est ainsi que le conseil municipal de Flamanville votait, en 1855, une subvention de 200 F pour l’établissement d’une Société de Secours mutuel alimentée par les cotisations volontaires de ses membres.

    Mais, sans nul doute, cette œuvre de bienfaisance ne pouvait intervenir que ponctuellement et ne pouvait prétendre couvrir les besoins de l’ensemble des miséreux de cette commune. En 1862, sur une population de 1480 habitants, on comptait 93 indigents, dont 23 chefs de famille ayant 70 enfants,15 mendiants valides et 13 mendiants âgés ou invalides.

    A.Hamel

    Lebosco

     

     

     

     

    3 commentaires ont été rédigés, ajoutez le votre.

    1. Val
      Publié dans 19/02/2017 le 11:00

      J’ai lu votre article avec un grand intérêt. Dans ma région, les habitants étaient aussi liés au granit car ils étaient «paveurs migrants». Ils ont pavé entre autres les plus belles avenues de Paris. Lorsque nous regardons les éléments de notre patrimoine et que nous connaissons la rudesse du travail des ouvriers cela ne peut manifester qu’un profond respect. Merci pour votre article et ce moment d’histoire partagé et à partager.

    2. Marc
      Publié dans 18/02/2017 le 20:32

      Bonsoir
      l’un des mineurs, arrives du piémont, stefano tibi est arrivé en 1878 a dielette et a été victime d un accident mortel en 1882 il me semble
      Nous avions vu au musée un document déclarant cette chute échafaudage. Pourrions nous avoir une copie de ce déclaration?je vous remercie

      • DURELLI
        Publié dans 04/03/2019 le 19:02

        la petite soeur de Stephano est mon arrière arrière grand mère : Elena TIBI. Le document concernant l’accident de 1882 m’intéresse au plus haut point et ne parviens pas à le trouver dans aucune presse …..

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