• Des galères en baie de Vauville et à Cherbourg en juillet 1690

     

     

     

    Des galères en baie de Vauville et à Cherbourg en juillet 1690

     

     

    Route des galères, sur la carte hollandaise de Visscher 1694

     

    Quelle stupeur, en cette belle fin de matinée du 12 juillet 1690, quand les habitants de l’île de Batz ont aperçu, arrivant de l’ouest, faisant route dans le chenal, une flotte étrange.

     

    Bien sur, les marins, les pêcheurs, les pilotes de l’île de Batz ont l’habitude de tirer sur les avirons.  Mais là, même les plus anciens qui ont navigué sur les vaisseaux du roi, n’ont, certainement, jamais vu cela, quinze grands navires, bas sur l’eau, avançant rapidement, propulsés par une cinquantaine de rames de plus de douze mètres, chacune mue par la force de cinq gaillards. Sur l’ensemble de ces navires on peut compter plus de 5000 hommes.

     

    C’est une flotte de quinze galères faisant route, par étapes, de Rochefort à Cherbourg. 

     

    Bâtiments spécifiques de la marine du levant, que font ses galères en manche ?

     

    Depuis 1689, une coalition des royaumes d’Angleterre, de Hollande et D’Espagne est en guerre contre le royaume de France de louis XIV. Le secrétaire d’état à la marine, Seignelay,  concentre les forces maritimes  sur les côtes du ponant.

     

    Un projet d’amener quinze galères  depuis Marseille est lancé, ce projet ne peut aboutir, car la navigation des galères exige de fréquentes escales et l’Espagne est en guerre. Les galères seront, alors, construites à Rochefort. L’ordre est donné, la construction ne doit pas durer plus de dix mois.

     

    L’arsenal de Rochefort et ses charpentiers n’ont jamais  construit de Galère. Jean baptiste Chabert maitre constructeur des galères du roi à Marseille arrive avec ses équipes de charpentier à Rochefort.

    La quantité de matériaux nécessaires est énorme, Mille rames de 12,60m seront réalisées en hêtre sous la direction de charpentiers spécialisés, les rémolats. Pour le gréement chaque galère a huit voiles soit un total de 120 voiles qui seront réalisées en deux mois en cotonnine, grosse toile de coton utilisée uniquement en méditerranée, sous la direction de trois comités marseillais.

    De 550 personnes à 700 personnes travaillent, à l’arsenal de Rochefort à la construction de ces galères.

    Dix mois après de début de la construction, début mai 1690 les 15 galères sont prêtes.

     

    La chiourme

     

    La chiourme, le moteur principal des galères, est réglée : 295 hommes par galère : 80 mariniers volontaires, 75 Turcs, réputés pour leur force et leur expérience et 140 forçats. C’est en tout plus de 5000 hommes qui viendront de Marseille pour armer cette flotte.

     

    Les galères appareillent de Rochefort, le 14 juin, la remontée vers Cherbourg sera lente, elles ne naviguent que par beau temps, et le maitre de l’escadre est très prudent, les côtes ont d’ailleurs été spécialement décrites et cartographiées pour cette expédition, lors de missions préalables.

     

    Le 10 juillet elles appareillent de Brest.  Elles rateront, ce jour, la bataille navale de Béveziers gagnée, sans gloire par les Français. Le sort de cette bataille navale aurait pu être différent si quelques galères y avaient participé.

     

    Elles étaient prévues pour remorquer les vaisseaux, pendant les combats en cas de calme ainsi que le remorquage rapide de chaloupes pour le débarquement de troupe en territoire ennemi. Ce sera d’ailleurs la seule action glorieuse de cette flotte avec un débarquement de 1000 soldats en rade de Torbay le 31 juillet.

     

     

    Cette flotte de galère peu adaptée aux conditions de navigation en Manche et mal utilisée sera désarmée à Rouen et les chiourmes reconduites en méditerranée.

    Seule deux galères seront réarmées, après modification pour pouvoir fonctionner avec 150 rameurs, à Saint-Malo contre les corsaires Jersiais.

     

    Ces deux galères, la Sublime et la Constance  arrivent à Saint Malo le 17 mai 1693 accompagnées par la frégate la Gentille , le recrutement des deux équipages pose de gros problème. Le 2 septembre, elles seront désarmées en Rance à terre de l’ile Chevret. Elles seront réarmées tous les étés jusqu’en 1698

    En 1698 la décision est prise de reconduire les deux galères à Rochefort. Elles partent le 18 octobre 1698 mais certainement contrainte par du mauvais temps elles se réfugient en rivière de Tréguier, où elles sont alors désarmées pour l’hiver, elles ne repartiront vers Rochefort qu’au printemps suivant.

    En conclusion, malgré une construction superbement menée presque sous forme d’un projet industriel, l’utilisation de cette flotte de galère du ponant sera un échec.

     

    Pour imaginer le fonctionnement d’une galère, cette superbe animation en images de synthèses :

     

     

     

    Navigation en escadre des galères 

     

    Les galères naviguèrent de cette manière :

     

    La Glorieuse

    Commandante, au milieu de toutes, avancée des autres d’un corps de Galère

     

    La Triomphante La sublime
    La Constante La Palme
    La Bellone La Martiale
    La Prudente La Combattante
    La précieuse L’Heureuse
    La Néreide L’Emeraude
    La Marquise La Sensible

     Extrait du journal de bord de juillet 1690 : 

     

    «  le 7ème,à neuf heures du matin, les galères partirent de la rade de Camaret, les vents estans S-E, temps pluvieux mais point de mer. A deux heures, mouillé à Abbrevack, dans la rivière, à sept brasses. Le vent de N-E les y arresta jusqu’au 12ème.

     

    Le 12ème, à quatre heures et demy, les galères sortirent d’Abbreuvak, le vent estant au S-E. On trouva dehors à l’E-S-E. On porta par E-N-E avec la mestre jusqu’à l’isle de Bas. On passa entre la terre et cette isle environ dans la pleine mer, et l’on vint mouiller dans la rivière de Morlaix à deux heures d’après-midi; affourché par cinq et six brasses, fond de sable.

     

    Le 13ème, on partit de Morlais à quatre heures du matin, calme ; le vent se mit à E-S-E foible. On ne laissa pas de gagner la rivière de Pontrieu, où l’on mouilla à trois heures de l’après-midy, par neuf brasses, au S-E de l’Isle au Bois. Cinq Galères allèrent mouiller dans la rivière de Aquatmen  par les quatre et cinq brasses. Les galères, avec une chiourme fatiguée par six heure de vogue continuelle, ne laissèrent pas de faire deux lieues et demi en quatre heures de temps, contre un vent par proue à quatre miles par heures et contre la marée.

     

    Le 16ème  à quatre heures du matin, les galères partirent de la rivière de Pontrieu et se mirent en route pour aller au raz Blanchart, par N-E ¼ N, à cinq heures, vent foible de S-O mestre et trinquet, vogue à quartier, quatre à cinq miles par heure ; à six heures, vent de S-E, même estime.

    Les galères en baie de Vauville

    A six heures trente du soir, les galères mouillèrent à la grande anse de Vauville, au large, le jusant commençant et les empêchant de passer le raz.

     

    Elle serpèrent le 17ème à deux heures du matin, pour aller à la rade de Cherbourg où elles mouillèrent à cinq heures trente, par les quatre brasses et demie. »

    « Elle serpèrent à deux heures du matin » : Serper est lever l’ancre , mais ce mot est affecté à la navigation des galères ( dictionnaire de l’Homme d’épée chapitre navigation 1680)

    Quelques commentaires sur le journal de Bord.

     

    L’aberwrac’h est orthographié successivement : Abbrevack et Abbreuvak.

    En rade de Morlaix les galères ont certainement mouillé dans le sud du château du Taureau.

    Le jour suivant, les galères mouillent à l’embouchure du Trieux, 10 galères mouillent à proximité de l’île à bois, les 5 autres, un peu plus en amont dans la rivière, à Coatmer (Aquatmen dans le journal de bord)

    Le mestre est le nom de la grand-voile latine d’une une galère , le trinquet celui de la voile latine de l’avant de surface moindre au mestre.

    La vogue à quartier est la marche économique des galères : seule la moitié des rames sont en action, l’équipage, divisé en deux, rame en alternance avec un repos d’une heure à une heure et demie.

     

    Galères au mouillage

     

    Une petite analyse des marées, et de la navigation avec les courants de marée

     

    Le 7 juillet

    la basse mer du Conquet est à 11h47

    La pleine mer de l’aberwrach est à   coef 96

    La galères partent donc deux heure avant la basse mer et prennent le chenal du four avec le courant de flot.  Et arrive à mis-marée à l’aberwrach

     

    Le 12 juillet

    la basse mer de Roscoff est à 4h31

    La pleine mer est  10h27 à coef 64

    Les galères partent à basse mer de l’aberwrach , naviguent avec le flot, passent dans le chenal de l’ile de Batz peu après la pleine mer. Elle affrontent le début de jusant pour aller mouiller en baie de Morlaix

     

    Le 13 juillet

    la basse mer de Ploumanac’h est à 5h30

    La pleine mer de Ploumanac’h est  à 11h35  coef 58

    Elles partent à basse mer de Morlaix et arrive à l’embouchure du Trieux   3 heures après la pleine mer , elle affronte le courant de jusant certainement depuis  les Épées de Tréguier ou les Héaux de Bréhat.

     

    L e 16 juillet

    La basse mer des Héaux de Bréhat est à 8h25

    La pleine mer des Héaux est à 14h44  mais le coefficient est faible de 40, les galères partent à 4h du matin profite du jusant pour sortir du chenal du Trieux  puis du  flot pour faire cap au NE

     

    Le 17 juillet

    la basse mer de Cherbourg est à 0h03

    la pleine mer de Cherbourg est à 5h25 avec un coef de 44. Ce qui explique cette navigation nocturne.

     

    Plan de Gérard Delacroix

     

    Galère par Pierre Puget 1655

     

    Le 10 juillet, quand elles appareillent de Brest, elles ratent, ce jour, la bataille navale de Béveziers gagnée, sans gloire par les Français. Le sort de cette bataille navale aurait pu être différent si quelques galères y avaient participé : pourquoi ?

    Chabert arriva à Rochefort fin juillet 1689 et les galères appareillèrent le 10 et le 14 juin 1690. Le défilé sur la Charente dut être impressionnant.

    L’ordre reçu par le chevalier de Noailles, chef d’escadre, était de rejoindre Tourville qui, venant de quitter Brest, gagnait la Manche.

    La remontée fut lente : la fatigue de la chiourme s’habituant difficilement à naviguer sur une nouvelle mer, la nécessité de rester groupé et beaucoup de mauvais temps, allongèrent les escales. Le 27 juin, après plusieurs relâches, les galères mouillèrent devant Brest qu’elles quittèrent le 3 juillet. Le 10 juillet, le grand jour de la bataille de Béveziers, elles ne seront qu’au large de l’île de Bréhat. Elles ne joignirent donc pas Tourville à temps pour participer à l’engagement pour lequel elles étaient destinées.

    Elles trouveront Tourville, le 30 juillet, au cap de la Hague, pour prendre la direction de la côte anglaise où elles mouilleront, le 31 juillet, dans la rade de Torbay, les vaisseaux français s’étant arrêtés à 4 lieues au large. Dans cette opération, le rôle dévolu aux galères était de remorquer jusqu’à la côte les chaloupes des vaisseaux sur lesquelles avaient été embarqués 1000 soldats. Cette opération « coup de main » s’étant terminée à l’approche de l’armée anglaise et le projet de bombardement de Plymouth ayant été annulé, le chevalier de Noailles reçut l’ordre de se rendre à Rouen pour que les 15 galères y soient désarmées.

     

    Burlet René, Verne José-Paul. Essais de pratique industrielle dans la construction navale au XVIIe siècle. In: Histoire, économie et société. 1997, 16e année, n°1. La Marine XVIIe-XXe siècle. pp. 63-97.

    https://www.histoiremaritimebretagnenord.fr/

     

    Site de Gérard Delacroix, auteur de monographies et modéliste naval émérite

    http://gerard.delacroix.pagesperso-orange.fr/sommaire.htm

     

    La victoire en demi-teinte  des Français à la bataille de Bévéziers

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_du_cap_B%C3%A9veziers

     

     

     

     

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    1. LEGROS, épouse PIERROT
      Publié dans 30/08/2017 le 18:37

      Un de mes ancêtres, François NEGREAU, était second maître sur la galère LA SUBLIME en 1693. Cette galère est arrivée à St.Malo en mai 1693…..et il s’est marié le 11 août 1693 à St.Malo avec une bretonne Jeanne HOUEZ. Ils ont eu des enfants, et donc je suppose qu’il a abandonné la navigation après son mariage??? Dans l’acte de mariage, on lit qu' » Il s’est marié avec le consentement de M. le Chevalier DESMAINVILLE, commandant de la galère ».. Mais dans certains documents de la Marine, on trouve le nom du Chevalier d’ESCRAINVILLE. Je peux supposer que le prêtre officiant lors du mariage a mal orthographié le nom, car cet ancêtre NEGREAU est devenu NEGROS puis enfin LEGROS comme moi au cours des actes paroissiaux.

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