• Les droits de pêche dans le cotentin jusqu’au 14ème siècle

     

     

     

    Les droits de pêche dans le cotentin jusqu’au 14ème siècle

     

     

    Les droits de pêche se divisaient en deux classes :

    les uns s’exerçaient directement par les hommes dépendant du fief ou par des fermiers auxquels le seigneur louait la pêche faite dans des établissements spéciaux et fixes, les autres se percevaient sur les bateaux pêcheurs allant en mer. Dans le premier cas, il s’agissait du droit de pêcherie, ou, dans certaines parties de la Normandie du droit d’esperquerie (lieu où on suspend le poisson pour le faire sécher), et dans le second, de la coutume des maquereaux, et de la coutume des poissons.

     

    L’existence des établissements nommés pêcheries remontait à une époque fort reculée et probablement antérieure aux souvenirs que l’histoire a recueillis. Dès le VIème siècle, la légende de saint Magloire nous parle d’un seigneur breton, le comte Loïescon, qui en possédait d’importantes dans l’une des îles du Cotentin, désignée sous le nom de Sargia, et qui est la petite île de Serck. Il en tirait, d’après cette légende, des produits considérables, dont il faisait commerce.

     

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    (Saint Magloire guérit de la lèpre un comte, un riche chef breton appelé Loïescon, qui possédait trois vastes domaines, trois îles de la Manche, une, entre autres, appelée Sargia, aujourd’hui l’île de Sark ou Serk, à peu de distance de Guernesei (Guernesey), dans l’Est, où il y avait alors la plus belle pêche, la plus belle chasse d’oiseaux de mer qu’on pût rêver. En retour de sa guérison, Loïescon donna à Magloire la moitié de cette île et se réserva l’autre moitié. Dès lors, au-dessus de la région réservée par le comte, pas un oiseau, dans les eaux qui baignent ses rivages, pas un poisson ; tous les poissons et tous les oiseaux émigrent dans la moitié attribuée au saint. Sur les instances de sa femme, Loïescon reprend pour lui cette dernière moitié et cède l’autre à Magloire : aussitôt, tous les oiseaux et tous les poissons de repasser dans celle-ci. Loïescon prit le parti de donner au saint l’île entière, alors tout rentra dans l’ordre, et Magloire y établit un grand monastère où il résida jusqu’à sa mort.)

     

    En 832, une charte de Louis le Pieux confirmait aux moines de St-Denis la propriété des établissements qu’ils avaient dans le Cotentin et dans le Bessin. (Cette charte fera l’objet d’un article prochainement)

     

    Les pêcheries de notre littoral consistaient, comme celles que l’on voit encore de nos jours, dans des enceintes circulaires d’une certaine étendue, construites soit avec des pierres ou rochers, soit avec des pieux enfoncés dans le sable et garnis de filets, dans lesquels le poisson qui entrait avec la marée montante se trouvait retenu lorsque le flot se retirait.

     

    pecheries-mancheReconstitution d’une scène de pêche sur la pêcherie de Saint-Jean-le-Thomas au début de l’âge du Bronze (illustration Laurent Juhel)

     

    Il y avait le long de nos côtes un grand nombre de ces pêcheries. Quelques-unes d’entre elles, quoique ayant reçu une destination différente (Ces pêcheries sont devenues à Saint Vaast des parcs à huîtres), ont été conservées avec les noms qu’elles avaient au moyen âge.

    Il y en avait qui constituaient une valeur assez importante pour être partagées entre plusieurs propriétaires. Ces tenanciers les exploitaient en commun et payaient une redevance au seigneur féodal auquel appartenait la baronnie ou la sieurie dont elles étaient une dépendance. Le suzerain avait la propriété de certaines autres, qui étaient affermées à des tiers et qui étaient construites et entretenues par des hommes du fief chargés de fournir et d’apporter les quartiers de roches ou les pieux et clôtures dont elles étaient formées (Arrêt du Parlement de Normandie du 6 septembre 1549).

     

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    Quant à la pêche en mer, la redevance en était réglée d’après l’espèce et la quantité de poisson pêché.

     

    Les bateaux de pêche appartenaient, tantôt aux pêcheurs, qui, en quelques lieux, et notamment à St Marcouf, à Réville en Cotentin et à Dives (A Dives, il existait, dès le XIème siècle, une association pour la pêche du poisson a couenne, dite Sociétas Whalmannorum (de whal, baleine)), formaient des associations (ces associations existent encore sur les côtes du Calvados); tantôt aux seigneurs féodaux, qui possédaient un certain nombre de ces bateaux, comme l’abbaye de Cérisy , qui, en vertu de la donation qui lui avait été faite, vers la fin du XIème siècle, par Guillaume de Montfiquet, avait deux nefs sur la côte de la Hougue pour la pêche du poisson gras. D’autres fois encore, les chartes ne parlaient pas de bateaux, mais des pêcheurs eux-mêmes, avec la terre qui était attachée à leur tenure. L’abbaye de Troarn avait, dans chacun de ses fiefs de Lion sur Mer et de Réville, un pêcheur avec sa terre (Charte de donation vidimée de 1269). Dans ce cas, on pouvait considérer le pêcheur comme un tenancier qui, moyennant la concession d’une certaine étendue de terre, devait, à titre de service féodal, fournir une quantité de poisson déterminée par le contrat.

     

    Quelquefois, enfin, les droits de pêche du possesseur du fief était renfermé dans des limites fixées le long du littoral. C’était une sorte de cantonnement, que les chartes désignent sous le nom de tractus maris.

     

    Les maquereaux étaient alors très abondants dans la Manche, ils faisaient l’objet d’une coutume spéciale. Les pêcheurs payaient un droit de deux sous tournois par centaine de maquereaux. Pour les autres poissons, les droits de pêche était aussi de deux sous tournois par chaque bateau chargé, qui se vendait en France ou dans d’autres contrées étrangères.

     

    Il y avait d’autres règles pour certaines espèces qui ont à peu près disparu de nos rivages et qui s’y voyaient alors assez fréquemment.

     

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    Lorsque des poissons gras à couenne ou craspois, c’est-à-dire des marsouins, ou des poissons nobles, comme les chaudrons, les esturgeons, les saumons, les aloses, les lamproies, etc., se trouvaient pris, ou, selon les termes en usage, asséchés et venus à varec, dans une pêcherie, on distinguait s’ils y étaient venus sans « hues ni cris » ou si, au contraire, ils y avaient été attirés par industrie humaine. Dans le premier cas, s’ils valaient moins de 50 livres, ils appartenaient exclusivement au seigneur du fief, et, s’ils dépassaient cette valeur, ils étaient au duc, et, dans le second cas, le seigneur ne percevait que le treizième poisson, ou le treizième de la valeur totale de la prise. Toutefois, d’après le coutumier « de tous les barons de Normandie, il n’y a que l’évêque de Bayeux et le comte de Cestre qui aient engins à prendre Craspois ». L’abbé de Cérisy jouissait aussi de ce privilège.

     

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    La baleine faisait exception, elle n’était qu’à moitié poisson royal. La tête seule, selon l’ancien usage, appartenait au roi et la queue à la reine. Mais tout en n’étant pas poisson royal, le prince en disposait volontiers au profit des monastères. Guillaume le Conquérant avait fait de nombreuses donations, soit de la dîme des baleines prises sur certains points des côtes du Cotentin, soit de la langue, de la queue ou des nageoires de ces cétacés, dont la pêche était fort active et probablement fort productive sur notre littoral.

     

    Enfin, autour des îles du Cotentin, les congres se pêchaient en telle abondance, qu’ils y étaient l’objet d’une industrie toute spéciale et très importante qui avait ses règlements particuliers, qui portait une dénomination qu’on ne retrouve nulle part ailleurs et c’était l’esperquerie des congres.

     

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    La saison de l’esperquerie commençait à Pâques et finissait à la fête St Michel. Tous les congres pêchés dans cet intervalle de temps devaient être vendus aux marchands désignés par le seigneur ou son prévôt et avec lesquels un marché avait été conclu au préalable. Les prix étaient fixés d’un commun accord, ou, en cas de difficulté, par des experts que les parties choisissaient. Les marchands avaient la faculté de ne pas accepter l’estimation, mais alors les pêcheurs devenaient libres de vendre à qui ils voulaient et aux conditions qui leur convenaient. Ces derniers, toutefois, disposaient à leur gré des petits congres qui pouvaient être pris par le milieu et tenir dans la main. Ils ne rendaient non plus aucun compte de ceux qui étaient destinés à la nourriture de leurs familles. Les congres étaient salés et remplissaient dans l’alimentation publique le rôle que remplissent aujourd’hui la morue et le hareng.

     

    Les harengs, qui se présentent naturellement à la pensée lorsqu’il s’agit de grande pêche, sont à peine mentionnés dans les titres du XIIème siècle, relatifs à la Basse-Normandie. Ils ne s’y pêchaient probablement pas en assez grande quantité, ou leur préparation n’y était pas encore, sinon connue, du moins pratiquée sur une assez large échelle pour y constituer un élément de commerce. Dans la Haute-Normandie, au contraire, il est souvent question, dans les chartes de cette époque, de rentes de harengs, ces poissons étaient un des aliments réglementaires en usage dans les couvents. On distinguait, dès cette époque, le hareng frais, le hareng salé et le hareng sec, ainsi que le hareng d’Angleterre et le hareng de Normandie.

     

    Vers 1334, un droit d’exportation de deux sous tournois frappait chaque congre salé. On voit que c’était presque la prohibition. À côté du droit de pêcherie et de pêche, il y avait un autre droit analogue et qui était, comme lui, une conséquence et un accessoire de la propriété du rivage maritime, on le désignait sous le nom de droit de tentes d’oiseaux, ou simplement de tentes. Dans les marais voisins de la mer, il y avait des mares qu’on appelait canardières. Près de ces mares, on établissait des abris, buttes ou tentes, où le chasseur se cachait pour attendre et tuer les oiseaux sauvages.

    Aujourd’hui, c’est la chasse dite au gabion.

     

    Enfin, le domaine maritime comprenait le droit d’exploiter les sables apportés par les marées, soit pour en extraire le sel, soit pour fertiliser les terres. Les salines étaient les établissements qui avaient la première destination, elles étaient fort nombreuses depuis la Dives jusqu’au Couesnon, et surtout le long de la baie du Mont-St-Michel.

    Quant à l’exploitation des sables fertilisants ou tangue, elle n’avait lieu que dans cette dernière baie, où s’étendent d’immenses grèves, et dans la baie des Veys.

     

     

     

     

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