• Les activités du quartier de La Hougue et les Bellot, 1860-1890

     

     

     

    Les activités du quartier de La Hougue et les Bellot, 1860-1890

     

     

    Cet article est le premier d’une série consacrée à la famille Bellot, sur les articles suivants consacrés à la famille Bellot vous retrouverez les liens des articles déjà parus. Un grand article suivra consacré à « L’Ami Pierre ».

     

    En 1846, le quartier maritime de La Hougue regroupe les Syndicats de Barfleur et de La Hougue, ainsi que le sous-quartier d’Isigny (comprenant lui-même Grandcamp et Carentan). Cette division, qui court de Vierville à Réthoville, restera en vigueur jusqu’en 1922, date à laquelle Saint-Vaast et Barfleur seront rattachés au quartier de Cherbourg et Isigny et Grandcamp, à celui de Caen.

     

    Saint-Vaast et Barfleur

     

    Le rapport établi en 1876 par M. de St Amant, ingénieur des Ponts et Chaussées, pour le Ministère des Travaux publics, nous donne une idée de l’activité déployée par ces deux ports. A Saint-Vaast, dont la population s’élève alors à environ 3500 habitants, on lance, entre 1869 et 1871, 11 unités, pour un tonnage total de 952 tonneaux et un tonnage moyen de 86 tonneaux.

     

    Ces bateaux sont construits chez Levesque, Gilles Diguet, Adolphe Laverge, Prosper et Ernest Costey, Achille Bouillon et d’autres chantiers, tandis que leurs voiles ont pu être confectionnées par Louis ou Jean Maillard, Victor Langlois, Adolphe Chilard… On importe, toujours en 1869, pour 11 080 tonneaux de marchandises diverses (charbon de terre, bois du Nord, guano, fer, épicerie, spiritueux …) et on en exporte 171 tonneaux (pommes de terre, bestiaux, oléagineux).

     

    Barfleur voit ses activités commerciales, cabotage et long-cours, diminuer autour des années 1850-70, au profit de la pêche côtière. Vers 1875, « le nombre de bateaux qui se réfugient dans le port de Barfleur est presque nul. La cale de réparation qui est dans le fond du port ne sert plus guère qu’aux bateaux de la localité. En 1869, on exporte 4 864 tx de cultures maraîchères, graines oléagineuses, soude et « pierres ouvrées ». À cette date, la pêche côtière emploie 115 embarcations de pêche montées par 270 hommes (Saint-Vaast compte 72 embarcations pour 135 hommes), pratiquant » les filets et les cordes. À l’arrivée du chemin de fer, dans les années 1880, le poisson sera acheminé vers Cherbourg, Caen, Rouen ou Paris.

     

    bellot-1Le chantier de Charles Bellot, à Barfleur, vers 1910. Coll. André Paysant

     

    Rapport pour la pêche pour l’année 1874, de la pointe de Belgique à la pointe de Barfleur :

     

    150 bateaux ou canots armés à Barfleur ont pratiqué la pêche aux cordes, au maquereau au filet, au hareng frais à la ligne et à pied.

    Cordes : 20 bateaux d’environ 4 tonneaux armés par 4 ou 5 hommes ont fait la pêche aux cordes pendant l’été à mi-Manche et quelquefois dans les environs d’Aurigny.

    Maquereau au filet : quelques-uns de ces bateaux sont allés faire de mars à mai la pêche au maquereau au filet sur les côtes de Bretagne, dans les environs de Roscoff et quelques autres ont été pêcher à la drague à cette époque.

    Hareng frais : vers le 20 octobre, 13 d’entre eux sont allés pêcher le hareng du côté de Dieppe et devront être de retour à la fin de décembre.

    Pêches diverses : 155 canots jaugeant de 1,5 à 2 tonneaux montés par 1, 2 ou 3 hommes se livrent à diverses pêches mais surtout à celles de la brême et du maquereau à la ligne. Ils tendent aussi des filets et des casiers le long de la côte. Cette année ils ont pris beaucoup de morue dans le mois d’octobre, près de terre comme au large.

    Pêche à pied : Elle se fait aux grandes marées le long de la côte ici comme à Saint-Vaast.

     

    bellot-2La vente du poisson à Barfleur, sur le Querqueux. Coll. Le Goubey.

     

    Si la coutume des pêcheurs du Cotentin est de travailler avec les bisquines, on ressent la possibilité d’une évolution des bateaux car le même rapport de l’inscription maritime précise que « Saint-Vaast a la spécialité de la pêche aux huîtres. Les bateaux, de construction anglaise en général, ne laissent rien à désirer ». En effet, un certain nombre de sloops jersiais et guernesiais s’établiront à Saint-Vaast pendant l’âge d’or des huîtres, pour en effectuer le dragage, le cabotage… et même y gagner une régate, en 1875.

     

    « La seule industrie maritime qui puisse profiter à la population consiste dans le grand nombre de parcs à huîtres situés en rade de Saint-Vaast. Les huîtres y réussissent admirablement comme élevage ». C’est pour cette raison que l’on peut également voir, côtoyant les sloops, de grandes bisquines construites et armées à Saint-Vaast ou à Courseulles pour le transport des huîtres entre les deux ports et jusqu’en Angleterre.

     

    bellot-3Bisquine de Courseulles. Charles Mazin. Granville, Bibliothèque Municipale.

     

    bellot-4« Louis Fanny », bisquine de Saint-Vaast. Fontaine, 1859. Coll. Roger Lepelley.

     

    Grandes et petites bisquines du Calvados et du Cotentin

    Naissance de la bisquine.

     

    En 1710, P.J.Guéroult du Pas, inspecteur des Ponts et Chaussées, publie un « Recueil de vues de tous les différens bastimens de la Mer Méditerranée et de l’Océan ». On y trouve aussi bien des vaisseaux de guerre que des navires de pêche. Parmi eux, des bateaux de la Manche: « clinquarts et carvelles, batteaux harenguiers et batteaux pescheurs de la coste de Normandie ». Ces derniers sont de petite taille (environ 10 m) et portent des voiles carrées.

     

    À la fin du XVIIIe siècle, les bateaux de pêche des côtes de Picardie et de Normandie sont encore gréés de la même manière. Pourtant le gréement se modifie et il existe de nombreuses particularités suivant les ports : « Souvent, il y a encore vers l’avant un petit mât qui représente celui de misaine. On ajoute aussi quelquefois vers l’avant un bout de bois qui excède l’étrave …D’autres fois, mais rarement, on met à l’arrière une espèce de bâton de pavillon qui tient lieu d’un petit artimon.

     

    Cette voile carrée, dont le nom ancien est bourset, deviendra peu à peu (à la fin du XVIIIe ou au début du XIXe) une voile au tiers, selon l’évolution technique décrite par François Beaudouin (Bateaux des Côtes de France, p. 157-158). Réparties sur la mâture décrite par Duhamel du Monceau – un mât de misaine, un grand mât, un mât d’artimon (ou « tape-cul » sur les petites embarcations), ces voiles au tiers déterminent la silhouette du gréement dit de lougre, de chasse-marée ou de bisquine, dont on connaît les déclinaisons et les différentes désignations en Normandie, Nord et Bretagne. Les voiles du lougre sont toutes amurées sur le même bord, ce qui nécessite un équipage nombreux pour changer les amures à chaque virement. Sur les bisquines, misaine, grand voile et tape-cul sont amurées en quinconce et en pied de mâts, ce qui facilite la manœuvre et du même coup réduit l’équipage.

     

    L’introduction du mot « bisquine »en Basse-Normandie est peut-être le fait de l’influence des Basques et de leur usage de la biscayenne (François Renault, Bateaux de Normandie, p. 303). Dans la région, on utilise en même temps des évolutions de ce type de gréement (en bourcet-malet, en chicabot, en flambard, en sloop ou en barque).

     

    Les bisquines du Cotentin

     

    En Normandie, ce gréement a été adapté à des coques aux formes souvent très pleines et de tailles variant entre 6 et 18 mètres de long. Issues de chantiers de Courseulles, Saint-Vaast-la-Hougue ou Barfleur (Renault, op. cit, p. 309-313), ces bisquines pratiquent le cabotage ou la drague des huîtres. Parallèlement, et dès le début du XIXème siècle, Barfleur construit pour les ports du Nord Cotentin et de la Hague des petites bisquines jaugeant 3 à 10 tonneaux (contre 30 à 200 au cabotage), qui sont armées aux cordes, aux maquereaux et aux harengs. C’est à ce type de bateau qu’appartient l’Ami Pierre. Deux articles lui seront consacrés.

     

    bellot-5Le port de Barfleur vers 1863. Coll. Bibliothèque Municipale de Cherbourg.

     

    Ce magnifique document met en scène plusieurs types de bateaux de pêche et de commerce des plus communs à cette époque. L’Ami Pierre est sans doute au premier plan, parmi les quatre petites bisquines désarmées aux côtés des culs-ronds aux mêmes proportions, utilisés pour les mêmes métiers (cordes, filets dérivants) et gréés de la même manière. Les deux types de construction ayant coexisté jusque dans les années 1870, on peut se demander sur quels critères se basaient les patrons et armateurs pour commander leurs bateaux aux constructeurs.

     

    La construction navale à Barfleur au milieu du XIXè siècle

     

    Au milieu du XIXe, différents types de bateaux de travail se rencontrent dans le port de Barfleur : des sloops de cabotage et des bateaux de pêche qui sont gréés en bisquine, en chicabot ou en flambart. Mais le gréement n’est pas la seule différence entre ces bateaux : certains ont un arrière à tableau et d’autres un « cul-rond ». Le »cul-rond » de petite taille est encore construit jusque dans les années 1870, « à clins » suivant la tradition scandinave. Jusqu’à environ 8 mètres, celui-ci est gréé en chicabot. Plus grand, il est gréé en bisquine ou en sloop. Tous ces bateaux sont l’oeuvre de familles de charpentiers qui travaillent sur la grève, avant l’achèvement des quais en 1870, puis autour du port : Pierre Fichaux, inscrit au registre du commerce comme ouvrier charpentier dès 1846, réalisera nombre de nos petites bisquines avant de laisser son chantier, après sa mort en 1870, à son petit-neveu, Charles Bellot. Celui-ci inaugurera une longue dynastie de constructeurs ayant travaillé sur la côte normande. En 1859, un certain Bon Lescellière est « maître constructeur », ce qui signifie sans doute qu’il possède assez de connaissance et de pratique pour être installé à son compte et employer d’autres ouvriers. Quelques années plus tard, c’est son frère, Romain Bienaimé Lescellière qui se distinguera en tant que constructeur mais aussi armateur d’une bisquine construite à Saint-Vaast! Ce sont donc Fichaux, puis Bellot, Lescellière et Célestin Paris qui produiront la plupart des bateaux de pêche barfleurais dans le dernier tiers du XIXème siècle.

     

    bellot-6Pierre-Emile Berthélémy nous a laissé une représentation de ce que pouvaient être ces petits culs-ronds construits à Barfleur jusqu’aux années 1870. Celui-ci, le Remplaçant, a été construit en 1842. Son gréement, misaine et grand voile au tiers, annonce celui des bisquines, auxquelles on ajoutera foc et tape-cul, ainsi qu’un hunier. Coll. Lehodey

     

    De 1850 à 1864, les chantiers de Barfleur ont fait vivre plus d’une soixantaine d’ouvriers, sans compter les ouvriers spécialisés, tels les scieurs de long, calfats, voiliers, cordiers, poulieurs et autres activités relatives à l’armement d’un navire. Leurs noms seront familiers aux habitants de Barfleur et Saint-Vaast : François AUVRAY, ouvrier voilier à Barfleur dans les années 1860 ; Jules OLONDE, scieur de long, en1859 à Barfleur également. Les maîtres voiliers Louis et Jean MAILLARD, Victor LANGLOIS, Adolphe CHILARD, sont tous en activité à Saint-Vaast dans les années 1855-65. Il est intéressant de constater que beaucoup de ces ouvriers sont régulièrement » levés » par la Direction de la Construction Navale à Cherbourg (l’Arsenal) ou partent apprendre le métier dans d’autres chantiers, par exemple au Havre et à Honfleur où la construction de grosses unités pour le commerce est florissante. Dans les années 1885-90, la construction de bisquines cesse à Barfleur pour laisser place aux fameux bautiers, ces beaux sloops à voûte pratiquant exclusivement les cordes et qui feront la renommée de Barfleur.

     

    bellot-7Le chantier des frères Lescellière à Barfleur. Destappe. Coll. Choisy

     

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    François Pochon

    Lebosco

     

     

     

     

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