• La pêche sous l’occupation dans l’Ouest-Cotentin

     

     

     

    La pêche sous l’occupation dans l’Ouest-Cotentin

     

     

    Si l’histoire de la pêche maritime française est riche, elle fait quasi systématiquement l’impasse sur la Seconde Guerre mondiale. C’est un champ qui demeure pionnier pour les chercheurs en histoire contemporaine. Toutefois, quelques travaux apparaissent notamment dans l’Ouest sur la pêche durant l’Occupation, ou à travers l’histoire d’une région. Cette contribution vise donc à étoffer quelque peu ce plan de l’histoire par trop négligé. Les sources sont essentiellement administratives, à savoir que ce sont les notes et circulaires couramment utilisées par mes prédécesseurs fonctionnaires des Affaires maritimes de Granville (Manche) qui ont servi pour l’élaboration de la thèse et de cet article.

     

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    Les outils de la recherche en histoire maritime sont des documents officiels propres à l’Inscription maritime : les rôles d’équipage, les registres d’armement, la matricule des gens de mer et les statistiques des pêches maritimes, pour ne citer que les plus importants. Ces archives, désormais déposées au Service historique de la Marine à Cherbourg, nourrissent l’histoire maritime contemporaine du quartier de Granville, mais ne sont ni classées, ni répertoriées.

     

    La pêche et l’agriculture sont étroitement liées dans la mesure où elles participent de manière basique à l’alimentation du pays et à la contribution française au ravitaillement du Reich. C’est donc un secteur sensible qui dépasse le seul aspect économique puisqu’il embrasse une thématique matérielle mais également et surtout humaine. Peut-on encore parler de producteurs et de consommateurs dans la mesure où l’occupant et le gouvernement vichyssois imposent des conditions telles qu’elles ne peuvent engendrer qu’insuffisances et frustrations affectant les relations humaines ?

     

    L’histoire maritime et principalement halieutique de Granville est représentative de celle des autres ports français de l’Ouest qui ont connu la bipolarité grande pêche/pêche côtière jusqu’aux années 1930 et qui n’exercent plus qu’une pêche de proximité durant la guerre. C’est le cas de Port-en-Bessin, Grandcamp (Calvados), Dunkerque (Nord) ou encore Cancale (Ille-et-Vilaine) et Paimpol (Côtes-du-Nord). Le particularisme de Granville réside dans sa position géographique. En effet, sur la côte Ouest-Cotentin, c’est le port le plus proche des îles anglo-normandes envahies par les Allemands. Cette situation en fait le premier port de ravitaillement, Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), plus éloigné, étant réservé au transport de matériels lourds et à celui des hommes. Il s’agit ici d’appréhender les conditions administratives et matérielles de l’exercice du métier de marin-pêcheur et d’analyser les conséquences qu’elles entraînent sur le contingent de marins, la flottille et la production halieutique.

     

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    Les conditions de pêche dans l’Ouest-Cotentin

     

    Les troupes allemandes ont envahi la région granvillaise le 17 juin 1940, sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré. L’importance stratégique de la zone littorale et la proximité des îles anglo-normandes font de la côte ouest du Cotentin une région particulièrement sensible. Du seul point de vue halieutique, malgré les traditions inhérentes en la matière, la Basse-Normandie ne doit pas faire illusion. En effet, la flottille régionale ne représente que 5% des navires français et 2% de leur tonnage total. Quant aux effectifs, ils ne rassemblent que 3% du contingent national. La flotte granvillaise, qui par le passé a été un des fleurons de la pêche française, ne représente plus guère que 0,5% de celle-ci. Ce déclin essentiellement lié à celui de la grande pêche est de portée nationale. En 20 ans, Granville et sa région ont perdu un quart de leurs navires et n’en arment plus que 113 à la veille du conflit. C’est une flottille qui pratique une pêche exclusivement côtière, composée de petites unités montées le plus souvent par un équipage artisanal et de structure familiale. Bien que cette coutume de travail en famille tende à s’estomper, elle n’en demeure pas moins l’une des caractéristiques des gens de mer. Les marins granvillais au sens large du terme sont issus de grandes lignées et originaires d’une aire géographique locale.

     

    La pêche côtière traditionnelle dans l’Ouest-Cotentin se pratique à une distance maximale de 20 milles, les marées n’excédant pas 24 heures. Les fonds marins sont riches et diversifiés, ce qui fait de Granville un port de pêche polyvalent. De fait, poissons (soles, raies, maquereaux, etc.), coquillages (coques, moules, praires, amandes, etc.), crustacés (crevettes, homards, bouquets, etc.) et céphalopodes (seiches, calmars, etc.) sont présents sur cette portion du littoral. Ils offrent un panel intéressant sur le plan alimentaire mais également sur le plan professionnel, ces différentes pêches générant des métiers diversifiés et une flottille structurellement variées. Le plus souvent les activités ne sont pas cloisonnées mais complémentaires, un pécheur exerçant plusieurs types de pêche saisonnière. Cette richesse ichtyologique ne suffit pas à préserver Granville de la crise des années 1930 et de l’effondrement des cours du poisson. Bien que relativement épargné, le port affiche un déclin économique du point de vue halieutique.

     

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    Les Allemands occupent Granville et sa région en juin 1940 et, en vainqueurs, se servent autant que de besoin des navires grands ou petits, qu’ils considèrent comme prises de guerre. Il y a confusion de droit entre butin de guerre et réquisition. Les embarcations contraintes d’être mises à la disposition de Reich ne le sont que pour le transport des pionniers (soldats du génie) et du matériel, très rarement à des fins de capture de pêche.

     

    Les conditions imposées par le régime de Vichy et l’occupant obèrent considérablement une activité déjà fortement réglementée en temps de paix. En effet, avant la défaite de juin 1940, les métiers de marin-pêcheur et de pêcheur à pied sont déjà très encadrés, et ce depuis le décret-loi de 1852. Les raisons de cet encadrement sont doubles. D’une part, pour des objectifs militaires : les inscrits maritimes doivent être identifiés, dénombrés et classés suivant leurs capacités professionnelles afin de pouvoir être affectés dans les meilleurs délais en cas de conflit. D’autre part, pour des raisons d’approvisionnement alimentaire : les ressources nutritionnelles viennent de l’agriculture et de la pêche. Une seule administration, l’Inscription maritime, gère de manière transversale l’ensemble du domaine maritime : hommes, navires, pêche, domanialité et conchyliculture. L’administration, bien structurée, est présente, de manière très dense, au sein du quartier maritime de Granville ainsi qu’en différents points de la côte. Il n’y a jamais plus de 10 km entre chaque garderie maritime.

     

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    La pêche dans l’Ouest-Cotentin

     

    Les conditions de l’exercice de la pêche sont lourdes à supporter. Les forces occupantes créent le 20 octobre 1941 la zone côtière interdite dans le département de la Manche. Elle comprend tout le Nord-Cotentin et les bandes littorales des arrondissements de Coutances et d’Avranches. Durant une année, les manchois peuvent néanmoins y pénétrer sous réserve qu’ils présentent une attestation de domicile établie par le maire. La pression ne tarde pas à devenir plus pesante et, à compter du 1er octobre 1942, il faut être détenteur d’un laissez-passer délivré par les Allemands. À l’intérieur de cette zone côtière, l’accès aux ports comme Granville et au littoral est de plus en plus surveillé. La pêche proprement dite devient très réglementée à partir de mai 1941. Elle doit s’exercer obligatoirement dans une zone de 3 milles large calculée à partir du niveau des plus basses mers. C’est une aberration écologique dans la mesure où c’est là que se situe la frayère. À contrario, c’est évidemment un endroit poissonneux. Il s’agit en fait de conserver les navires à portée de vue et d’éviter d’éventuelles fuites vers Jersey puis vers l’Angleterre comme cela s’est produit au tout début de l’Occupation.

     

    Par ailleurs, les pêcheurs ne doivent travailler que de jour et, selon les termes de l’occupant, « par temps maniable » ! Cette notion, parfaitement subjective, ne signifie pas grand-chose dans la mesure où interfèrent la force du vent, la taille du bateau, la nature de la pêche pratiquée et les qualités de navigateur du patron. Si les navires doivent impérativement rentrer avant la tombée de la nuit, en cas d’avarie ou de danger, l’atterrissage dans un autre port que le port d’attache est néanmoins autorisé. Le cas échéant, le patron doit alors se rendre au poste de la marine allemande le plus proche afin d’y signaler sa position et la durée de son séjour.

     

    À Granville, en dehors des heures ouvrables du port, les Allemands tendent à l’entrée de celui-ci une sorte d’immense filet aux mailles d’acier interdisant ainsi tout trafic. Enfin, presque, car les petites unités du type canot ou dors passent à travers les mailles que les marins français n’ont pas manqué d’agrandir. En bravant l’interdiction allemande, ils prennent le risque de se faire mitrailler sans sommations, mais fort heureusement aucun accident de ce genre n’a été déploré.

     

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    D’autre part, le mur de l’Atlantique qui s’étend des pays Scandinaves à l’Espagne apporte une gêne considérable aux pêcheurs qu’ils soient à pied ou en bateau. En effet, l’estran est truffé de champs de mines, de dents de dragons, de palissades de tout genre et des fameuses « asperges de Rommel », pieux de bois destinés à interdire un éventuel débarquement.

     

    Considérablement entravés dans la pratique de leur travail, les hommes, les chevaux et les embarcations. Les marins sont requis pour la surveillance des côtes et des lignes de chemin de fer pour prévenir les actions de sabotage, mais aussi pour conduire les voitures à chevaux et faire du terrassement. Il faudra à plusieurs reprises l’intervention des édiles et de l’administration pour que cette catégorie socioprofessionnelle que forment les inscrits maritimes puisse se consacrer essentiellement à son métier. Il y a à cet égard une très forte contradiction entre les demandes allemandes établies sans discernement et le précepte vichyssois qui souhaite le retour à la terre pour les paysans et le plein et unique exercice de la pêche pour les marins-pêcheurs dans le cadre de la Révolution nationale.

     

    À toutes ces contraintes matérielles des forces occupantes viennent se greffer des obligations administratives supplémentaires. Pour pratiquer la pêche, les professionnels doivent être désormais en possession d’un certificat d’autorisation, délivré par les Hafenüberwachungsstellen, bureau de contrôle communément appelés Hust, sur présentation du permis de navigation, du rôle d’équipage, des pièces d’identité de tous les membres d’équipage et du livret de pêche. Toutes ces pièces sont établies par l’inscription maritime locale. Il y a collusion entre les deux administrations, étant entendu que la seconde n’adhère pas par conviction, comme le reste de l’administration, aux vues du régime des forces occupantes. Seuls les pêcheurs d’huîtres et ceux qui pratiquent la pêche de manière sportive et ludique (si tant est qu’il y en ait !) ne sont pas astreints à la présentation du livret professionnel. En cas de contrôle, le patron du navire, s’il ne veut pas être reconduit manu militari au port le plus proche et subir les sanctions inhérentes à l’infraction, doit avoir à son bord le certificat d’autorisation de pêche, le rôle d’équipage, le livret de pêche et un laissez-passer avec photographie et empreinte du pouce droit de chaque homme embarqué. Le patron est responsable de la bonne garde des documents qu’il doit ramener à terre lorsqu’il rentre au port. Les résultats de la pêche quotidienne doivent être consignés sur le livret qui est transmis mensuellement aux autorités allemandes par l’intermédiaire de l’inscription maritime.

     

    Dans ce contexte, le quartier maritime de Granville voit sa flottille s’amenuiser. De quelques 150 navires armés de Regnéville au nord au Mont-Saint-Michel au sud en 1940, la flotte tombe à un peu plus de la moitié en 1943. C’est plus que jamais une flottille de navire au tonnage modeste : doris et warys représentent 40% des navires en fonction et les sloops moins de 30%. Ils sont armés majoritairement par des pensionnées, des demi-soldiers, qui reprennent pour des raisons de subsistance une activité halieutique. Ils montent des doris ou des canots qui servaient auparavant de navires de plaisance ou qui étaient relégués dans un hangar. Ce phénomène n’est pas propre à l’Ouest-Cotentin, il répète sur l’ensemble du littoral français et est symptomatique des périodes de crise et d’incertitude. Tous les pêcheurs ont à faire face aux problèmes liés au rationnement et particulièrement ceux qui ont abandonné la voile au profit du moteur. L’approvisionnement en combustible devient de plus en plus problématique, même si l’activité halieutique est prioritaire en matière de carburant.

     

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    Le gouvernement de Vichy souhaite que la pêche soit exercée avec un maximum d’intensité et crée à la fin 1940 un comité d’organisation de la construction navale qui a pour mission d’approvisionner les chantiers navals en matériaux. Dans les faits, les procédures en paperassières et le manque réel de bois rendent ce comité inopérant et les chantiers ont recours tant bien que mal au système « D » très en vigueur dans ces sombres années. Dans le même esprit, le gouvernement encourage la construction navale par le biais de prêts qui s’échelonnent de la façon suivante :

    • 2 720 F pour un canot à moteur ;
    • 1 360 F pour un canot à voile ;
    • 680 F pour un doris.

    Il s’agit bien d’une mesure incitative, mais elle ne rencontre pas le succès escompté et le chantier Servain, à Granville, n’enregistre pas de nouvelles commandes. Afin d’éviter les tracasseries administratives, les pêcheurs, lorsqu’ils le peuvent, construisent eux-mêmes leur doris.

     

    La révolution nationale que Pétain et ses féaux entreprennent comprend la suppression du parlementarisme et du syndicalisme, le développement de la bureaucratie, et, pour ce qui nous intéresse, l’instauration d’un corporatisme halieutique officiel. En effet, la loi du 13 mars 1941, portant sur l’organisation corporative des pêches, règle l’organisation sociale de la profession au niveau national. Elle se décline suivant l’article 2 en syndicats locaux, en unions régionales des syndicats, en comités interprofessionnels de pêche et en un Comité central corporatif des pêches maritimes. Granville et les ports qui en dépendant se voient donc imposer la création d’un syndicat qui prend le nom de Communauté des pêcheurs artisans du port de Granville. Cette communauté regroupe tous les armateurs, patrons-pêcheurs, propriétaires et marins pêcheurs pratiquant la pêche artisanale. Elle comprend des sections différenciant les armateurs et les marins-pêcheurs. L’adhésion et le paiement de la cotisation sont obligatoires. Le marin, matelot ou patron, doit justifier de son appartenance à la Communauté avant de pouvoir embarquer. Ce syndicat corporatiste a pour objet de « représenter ses membres au sein de la corporation et devant les services publics et les collectivités publiques ou privées, d’assurer la défense de leurs intérêts et de veiller en général à l’observation de toutes les décisions des organismes corporatifs et de contribuer à en faire respecter l’exécution ». La présidence du syndicat est assurée par un patron pêcheur granvillais et la représentation des pêcheurs de la côte effectuée par des délégués implantés à Regnéville, Bricqueville, Saint-Pair, Jullouville et Vains. Toutefois, il ne faut pas se méprendre sur cette organisation. La contrainte fait qu’elle existe, mais, à contrario, elle fait aussi qu’elle ne fonctionne pas en dehors de ce qui lui est imposé. Elle ne sollicite aucun engouement particulier chez les professionnels jusqu’à sa dissolution en décembre 1944.

     

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    Parmi les clauses de l’Armistice, la « participation » alimentaire de la France à l’égard du Reich pèse lourdement. L’amiral Darlan, chef du gouvernement, considère et fait savoir aux pêcheurs que le ravitaillement de la nation en poisson est une question de plus en plus vitale. L’activité de pêche dans l’Ouest-Cotentin lui apparaît même comme « un devoir patriotique pour les pêcheurs » qui, selon lui, « doivent s’abstenir rigoureusement de toute action étrangère à leur activité légitime ». « Le meilleur moyen de suivre la voie nationale tracée par le chef de l’État est d’exercer honnêtement son métier en s’y adonnant avec courage et abnégation ». Le produit des pêches est géré sur l’ensemble du pays par le Bureau national du poisson (BNP) qui dépend directement du secrétaire d’État au Ravitaillement. Son rôle consiste à répartir, après contrôle, tous les produits de la mer mais aussi les poissons d’eau douce. Dans ce cadre, l’interventionnisme étatique se manifeste concrètement dans un premier temps par l’interdiction de la vente aux enchères du poisson, puis par l’imposition unique d’un lieu de transaction. La halle à marées est donc réouverte à Granville à la fin du mois de septembre 1941. Le BNP a pour mission de répartir les espèces en fonction de leur qualité potentielle de conservation. Une partie est donc destinée à être conditionnée et l’autre à être mise sur le marché en tant que denrée fraîche.

     

    Pour le département de la Manche, les sprats puis les civelles sont réparties pour moitié entre les conserveries et les marchés locaux. Les poissons ne faisant pas la taille marchande réglementaire doivent, théoriquement, être remis gratuitement au Secours national ou aux établissements hospitaliers. Cette clause n’est appliquée que sous la pression coercitive de l’administration, lorsqu’elle peut l’exercer. Concrètement, les pêcheurs doivent remettre intégralement le produit de leur pêche à la halle à marée où il est pris en charge par le comité de répartition, sous le contrôle du délégué local du BNP. La Poissonnerie, autre appellation de la halle à marée, enregistre la totalité de la pêche puis en rétrocède 50kg au pêcheur qui peut en disposer à sa guise. Ils sont pris après le prélèvement allemand de 10% sur la totalité de la marée. Ces 50kg constituent la « godaille », qui prend le nom de chaudrée ou de cautriade dans d’autres régions. Le patron-pêcheur doit acquitter une taxe de 3% sur l’ensemble de la valeur de sa production à la poissonnerie municipale. Le responsable de la halle à marée, un mareyeur-expéditeur désigné par ses pairs, est chargé de la répartition de la pêche. Il a à sa charge la redistribution des poissons, coquillages et autres crustacés en parts égales entre les différents mareyeurs qui doivent eux-mêmes revendre 60% de leur quota aux petits marchands locaux qualifiés, le reste étant expédié vers la capitale ou des villes comme Caen.

     

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    L’obligation de passer l’intégralité de la pêche en un lieu unique a été prise par le secrétariat d’État à la Marine pour tenter de faire cesser la fraude dont se rendaient coupables les pêcheurs français. En effet, ces derniers, jugeant inadmissible l’atteinte portée au droit ancestral du pêcheur à vendre lui-même le produit de sa pêche, s’arrangent pour bloquer le système de répartition, ce qui ridiculise l’administration. La technique est simple. Ils refusent de déclarer leur pêche et de la laisser contrôler et sélectionnent avec soin les espèces réservées à la godaille. Certains pêcheurs affichent même des pêches toujours inférieures aux 50kg réservés. Cet avantage, dit colbertiste, est fortement critiqué dans les villes, notamment Rennes ou Caen, qui dépendent directement de l’approvisionnement de la mer, où l’on soupçonne (souvent avec raison) les pêcheurs de tirer un profit maximum de leur situation privilégiée. Mais il est reproché, à juste titre, à l’ensemble de la profession de vendre directement dans les cafés locaux une partie de la marée où les petits commerçants viennent prendre livraison de leur marchandise payée bien au-dessus des prix imposés. Les mesures prises par l’administration réduisent la fraude mais ne l’éradiquent pas, les agents de l’administration ne déployant pas un zèle excessif dans l’exercice de leurs fonctions… Il ne s’agit pas véritablement d’un marché noir, mais d’un marché « gris » se référant aux traditions maritimes que la conjoncture ne peut qu’encourager.

     

    L’impact de l’occupation sur la flottille ne se fait véritablement sentir qu’à compter de 1941. Le nombre de navires chute de 20% cette année-là. La chute s’accentue, mais à la marge, durant l’année 1942. Or, cette diminution quantitative n’est pas subordonnée à une destruction aérienne mais à un repli des pêcheurs français sur eux-mêmes. Le nombre de bateaux de pêche est officiellement à la baisse alors que rien ne l’y contraint a priori. En fait, il est vraisemblable que l’administration tutélaire a omis de comptabiliser l’ensemble des composants de sa flottille, permettant ainsi l’organisation d’une économie parallèle. En effet, avec moins de navires, le quartier maritime de Granville affiche officiellement en 1942 et 1943 un volume de captures supérieur à 1939, 1940 et 1941. Et il s’agit là de chiffres officiels ! Il est vrai que les riverains redécouvrent un produit local peu prisé hors d’une frange littorale d’une dizaine de kilomètres, la « margate ». C’est un céphalopode connu sous le nom de seiche ou encornet, qui présente l’avantage d’être présent en abondance d’avril à août, et d’une capture, par casiers, filets ou chaluts, aisée.

     

    Quant au contingent maritime, il ne varie pas en proportion pour diverses raisons. La première est d’ordre technique. Il faut toujours un minimum de marins pour à la fois manœuvrer le navire et effectuer les techniques inhérentes à l’industrie halieutique. Le ratio reste donc aux alentours de l’ordre de 2 hommes par bateau, la flottille étant diminuée d’un point de vue volumétrique au profit d’embarcations de taille modeste. Ce sont en effet les doris, les waris et les canots, voire les bisquines de petite envergure, qui, n’étant pas ou peu soumis aux contraintes du carburant très contingenté, sont à même d’être les plus performants. La traction musculaire ou l’énergie vélique traditionnelles, certes obsolètes depuis la motorisation des années 1930, redeviennent de fait des atouts incontestables dès lors où elles peuvent s’exercer dans des parties limitrophes de la côte. Les pêcheurs qui abandonnent momentanément leur activité s’embauchent souvent en qualité de dockers. Granville est en effet également un port de commerce dont, en l’occurrence, l’activité est primordiale, puisque c’est à partir de ses quais que sont acheminées les marchandises indispensables au maintien des troupes allemandes dans les îles anglo-normandes voisines. Ce travail de manutention fournit un revenu fixe et permet de chaparder quelques denrées et de se procurer du charbon. Cependant, à partir de janvier 1943, les dockers ne sont plus employés par les autorités françaises, mais passent sous le contrôle des Allemands, ce qui obère leurs activités « annexes » et les incite à exercer la pêche soit à pied, soit en bateau sans être déclarés ou bien encore à travailler à la terre pour ceux qui résident dans les petits villages côtiers.

     

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    Si Granville ne subit pas de bombardements entre 1941 et 1944, les conditions de l’occupation sont néanmoins dures à supporter. L’histoire de l’industrie halieutique s’inscrit parfaitement dans l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale. Les causes conjoncturelles et les causes structurelles se conjuguent pour créer toutes les conditions de la pénurie et du blocage économique. Vichy n’est jamais parvenu à mener et encore moins à gagner cette bataille du quotidien que constitue le ravitaillement avec ses difficultés et ses lourdes contraintes. Il constitue un problème majeur pour le régime de Vichy qui, dès 1940, impose le rationnement en France. Comme le souligne Fabrice Grenard, le ravitaillement qui était une préoccupation strictement quotidienne, devient, avec la pénurie et la mauvaise répartition, « l’un des facteurs déterminants du processus de détachement de l’opinion au régime ».

     

    Vitale pour l’économie nationale, la pêche est particulièrement perturbée par la pénurie des matières premières et du carburant ainsi que par les mesures drastiques imposées à la fois par les forces d’occupation et par le gouvernement de Vichy. Déstabilisée, l’activité halieutique perdure néanmoins dans l’Ouest-Cotentin à partir des petites embarcations particulièrement maniables que sont doris et canots. Les problèmes liés au ravitaillement halieutique du pays s’inscrivent dans une perspective beaucoup plus large, celle de l’organisation et de l’économie sous l’occupation.

     

    A la libération, les Américains maintiennent durant quelques mois les mesures restrictives établies par les Allemands avant de laisser l’administration française gérer seule les conditions de l’exercice de la pêche maritime.

     

    Article de mon ami Dominique Confolent, docteur en Histoire Maire honoraire de Longueville Chevalier de l’Ordre du Mérite maritime, qui nous a quitté le 2 juillet 2015.

     

     

     

     

    2 commentaires ont été rédigés, ajoutez le votre.

    1. SCHOU Michel
      Publié dans 05/01/2017 le 23:04

      Bel article que je viens de découvrir par hasard…..
      Ces périodes d’occupations font encore froid dans le dos…
      J’habite en Haute_Savoie, et suis actuellement en Corse sur mon voilier VATUMATA….j’aime la mer et la vie des gens de mer, et c’est avec plaisir que j’ai lu votre texte…..je connais bien cette belle région maritime que j’ai appréciée ayant travaillé sur le chantier de La Hague durant 5ans.
      Bien cordialement

    2. Marie-Pierre Labonne
      Publié dans 19/10/2016 le 18:54

      Merci pour votre article. Dominique était un bon copain d’histoire maritime avec qui nous partagions de longues discussions à ce sujet au moment de la réalisation de ma propre thèse sur la pêche.
      Son aide me fut précieuse

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