• Dielette et les milices, face à l’anglais

     

     

     

    Dielette et les milices, face à l’anglais

     

     

    La levée des cultivateurs pour former les milices de mer et de terre est très mal venue …  » Ils doivent laisser leurs terres incultes et sans soutien leurs parents, infortunées victimes de la cruelle indigence, parce que leur subsistance dépendait uniquement des mains de ce fils qu’on leur ravit… pour connaître, loin de chez eux, une vie d’oisiveté démoralisante »…

    Au Rozel, on voudrait… « que le tirage pour former les milices de terre et de mer, si funeste à l’agriculture, soit converti en une contribution pécuniaire dont le fond serait destiné à payer les enrôlements volontaires …Et comme l’objet des milices est de donner des défenseurs à l’État et à la Chose publique, que les citoyens des ordres privilégiés y contribuent proportionnellement « …

    Les côtes du Cotentin ont, durant des siècles, connu de multiples incursions. Pendant très longtemps, les habitants du littoral n’eurent d’autre solution que de fuir, emportant le peu de ce qu’ils possédaient, lorsque des envahisseurs étaient signalés. Puis la défense s’organisa très localement et c’est sous le règne de François 1er  que l’on vit créer le « guet de mer».

    Mais les milices paroissiales, jusqu’à la fin du XVIIème siècle, n’avaient pu rendre tous les services qu’on en espérait. Dès les premières années du XVIIIème on vit se faire jour le souci d’organiser, de discipliner et d’instruire ces groupes locaux d’auto-défense. Et c’est en 1705 que le littoral fut divisé en capitaineries de gardes côtes infanterie d’environ mille hommes ayant à leur tête un capitaine-général, un major et un aide-major, subdivisées théoriquement elles-mêmes en dix compagnies commandées par un capitaine.

    De la capitainerie de la Hague dépendait la côte du canton des Pieux, de Vauville à Baubigny. Au nord était la capitainerie de Cherbourg, au sud, celle de Carteret. Toutes les paroisses situées à deux lieues de la mer étaient soumises « au guet et à la garde» et de ce fait étaient exemptées du service des milices proprement dites. Tous les habitants, sauf les marins inscrits, étaient astreints à figurer, de 18 à 60 ans, sur un rôle général à partir duquel on choisissait un nombre déterminé d’hommes. Chaque année étaient prévues deux « revues ou montres» à effectifs complets, en mai et en novembre.

    En plus de l’astreinte au guet par roulement, le règlement faisait obligation pécuniaire à chaque milicien, à peine de cent sols d’amende, d’avoir en tout temps chez lui ses armes et munitions (quitte à conclure un accord devant notaire pour partager les frais d’acquisition entre amis ou parents non astreints au même tour de garde). Michel Lemartrier, tanneur à Tréauville, étant décédé le 17janvier 1652, sa veuve requit François Fortin, sergent royal, de dresser l’inventaire de ses biens le 8 avril suivant. Parmi lesquels biens nous découvrons :… « une vieille harquebuse à rouet, un mousquet avec fourchette et baudrillier, une espez qui sont les armes qui estoient enjoinctes audit deffunct pour faire le guet et monte à la coste »…

    Une assemblée générale de la capitainerie de la Hague fut tenue le 15 décembre 1625 devant l’église de Helleville par Jacques de Grimouville, sieur des Marests (à Nacqueville), capitaine garde-côte, assisté du capitaine G. Fabien. Le contingent du canton des Pieux était ainsi formé:

     

    Milices

     

    1778 vit la suppression de l’infanterie garde-côte et son remplacement par des compagnies de 50 canonniers qui subsistèrent jusqu’en 1815. La durée du service était de cinq ans avec renouvellement par cinquième chaque année.

    La capitainerie de la Hague dut compter onze compagnies parmi lesquelles étaient celles de Baubigny et Notre-Dame d’Allonne, détachées de la capitainerie de Carteret.

    Le grand chef ayant titre de capitaine-général enfui, en 1755, Charles Jallot, seigneur de Beaumont-Hague, qui, huit ans plus tôt, demeurait encore à la Bourgeoiserie à Siouville. Il reçut pour adjoint Charles-Adrien Le Pelley, sieur de Rade à Tréauville, nommé maior en 1768. Volontaire au régiment Colonel-général-Dragons de 1743 à 1745, ce dernier était devenu capitaine de la compagnie des Pieux, en 1748, au décès de son père, Charles-Thomas Le Pelley de Rade, qui l’était depuis 1735.

     

    La France était alors en pleine guerre de Sept ans et l’Angleterre mettait tout en œuvre pour ruiner notre marine renaissante et imposer le blocus de toutes nos côtes. Au mois d’août 1758 un débarquement avait eu lieu sur les plages, à l’ouest de Cherbourg, et le commando anglais était entré sans résistance dans Cherbourg dont les travaux du port militaire avaient été interrompus, bouleversant le bassin, démolissant les forts et les môles, détruisant ou enlevant l’artillerie et brûlant vingt-sept navires marchands. L’année suivante, en Juillet, Charles-Adrien Le Pelley de Rade se rendit à Brest et s’y embarqua avec son détachement sur le vaisseau « Le Bizarre» pour une mission sur laquelle on manque d’information. Il termina sa carrière avec le grade de lieutenant-colonel d’infanterie.

    Louis-René-Cyprien Leroux, seigneur de Benoistville, fut lieutenant de la capitainerie de la Hague de 1755 à 1758. Auparavant il avait commandé la compagnie de Siouville pendant dix années à partir de 1745. (Dans le même temps, de 1758 à 1778, la compagnie de Helleville-Héauville fut commandée par son beau-frère, Jacques D’yvetot, sieur de Neuville, qui avait pour lieutenant Jean-Baptiste Langlois, sieur du Fresne, propriétaire à Raineville en Helleville).

    La plupart des commandements dans les diverses compagnies de la capitainerie de la Hague furent exercés par des membres de quelques familles nobles locales dont le métier des armes était la profession, les assurant de vivre noblement en leurs domaines tout en leur procurant quelque revenu complémentaire. Au temps de l’organisation de ce système de défense côtière, Jacques Langlois, écuyer, sieur des Coutures de Tréauville-Helleville, avait obtenu de Louis XIV, en 1710, des lettres de provision de lieutenant garde-costes de Normandie.

    Ayant d’abord servi dans les Gendarmes du Roy, Charles-Adrien Le Pelley, chevalier du Bois, sieur de la Houssairie à Tréauville (à ne pas confondre avec son cousin, sieur de Rade) fut pourvu du grade de capitaine de la compagnie de Tréauville le 11 avril 1731. Il dut abandonner cette charge en raison de ses infirmités en 1755. Il fut remplacé, pour trois ans, par Vincent-René de Fontaines, sieur de la Buhoterie, aux Pieux, ci-devant lieutenant à la même compagnie. Après un intermède de deux ans (1758-60) durant lequel la compagnie de Tréauville eut pour capitaine un Langlois, sieur de la Mare de Tréauville, qui avait auparavant servi trois ans dans les « troupes réglées » et vingt-quatre ans dans les gardes-côtes, un neveu pour Vincent-René lui succéda. Il s’agissait de Jacques-Philippe de Fontaines, sieur d’Aretot des Pieux (Ertot), ci-devant lieutenant de la compagnie de Baubigny qui dut commander celle de Tréauville jusqu’à sa dissolution en 1778. L’oncle de ce dernier, Jacques-Philippe de Fontaines, sieur de la Fage à Sotteville, avait servi pendant vingt-huit ans en qualité de lieutenant garde-côtes lorsqu’il fut signalé à la compagnie de Flamanville en 1758.

    Tout jeune volontaire au régiment d’Escurs de 1753 à 1757, Georges-Gilles Le Pelley, sieur deBoismarest de Tréauville (une troisième branche des Le Pelley) devint capitaine de la compagnie des Pieux en 1758. (En 1786, il sera dit capitaine des canonniers gardes-côtes et demeurait au château du Breuil à Notre-dame d’Allonne chez sa femme, noble damoiselle Henriette Dauxais).

    Son frère, Charles-Adrien Le Pelley, sieur du Bois à Tréauville, fut son adjoint pendant deux ans avant de passer capitaine de la compagnie de Baubigny en 1760. Il ne garda ce commandement qu’une année et se retira pour servir dans les Gardes du corps du Roy à partir de 1761 ce qui lui permit d’être admis dans l’Ordre des chevaliers de St-Louis. Leur père, Gilles- Louis Le Pelley, sieur du Bois, avait dû commander la compagnie ayant son centre dans la paroisse de Grosville de 1735 jusqu’à une date imprécise.

    Volontaire au régiment Dauphin-infanterie de 1724 à 1728, Jacques-Hervé Adoubedent, seigneur de Rouville aux Pieux, commanda la compagnie du Rozel de 1735 à 1741. Un Adoubedent de Rouville, qui ne pourrait être que Jacques-Hervé, apparaît, en juillet 1744, comme capitaine de la compagnie détachée d’infanterie de la capitainerie garde-côtes de la Hague composée d’habitants du Rozel et des Pieux (BB 4.A.M. Cherbourg). Il prit la tête de celle de Siouville en 1755. Jean-Baptiste Le Sauvage, sieur de Caudard, demeurant à l’Hôtel à Lagnel, à Pierreville, le remplaça au Rozel. (La même année un Le Sauvage devenait capitaine de la compagnie ayant son centre dans la paroisse de St-Germain-le-Gaillard). Ancien capitaine au régiment du Quercy, Charles-François Duprey, sieur de Manneville, qui devint par la suite seigneur de Pierreville, prit le commandement de la compagnie de Flamanville en 1746. En 1758, on le voit prendre le commandement de la compagnie de Baubigny: …  » ayant servi trois ans dans les troupes réglées et douze ans dans les gardes-côtes) »…

    Détachée de la capitainerie de Carteret, la compagnie de Notre-Dame d’Allonne fut commandée vers 1758 par deux Surtainvillais: Pierre-Georges Anquetil, sieur de Baudreville, comme capitaine ayant pour lieutenant un sieur des Quiesses. Il faut signaler encore en dernier la compagnie couvrant à elle seule les paroisses de Virandeville, Sotteville et St-Christophe-du-Foc commandée en 1735 par un gentilhomme Leroux, sieur de Neuville. Y eut-il erreur de transcription de documents originaux? Le seul lieutenant qui paraisse n’avoir aucun titre de noblesse serait Charles-Jean-François Laugée (ou Laugez) ayant servi dans le guet pendant dix-sept années (1761-1778) dans la compagnie des Pieux.

     

    La défense de nos côtes…

     

    « Dans les débuts malheureux de la Guerre de Succession d’Espagne (1701-1713) une cinquantaine d’Anglais descendirent au Rozel. Tous les habitants prirent la fuite. Un seul homme, armé d’un fusil, s’embusqua dans un ravin et, laissant successivement voir sa tête sur différents points, il inquiéta tellement l’ennemi qu’il se rembarqua et alla piller le rivage de Sciotot, aux Pieux »… C’est ce que la légende rapporte. La réalité fut tout autre. Suite à la descente des Anglais sur la côte, Le Rozel brûla en 1705. Le seigneur, Georges Robert-Louis de Hennot obtint l’exemption de la capitation et demanda autorisation de prendre 70 pieds de chêne dans la forêt royale pour réparer les dégâts.

    En 1731-32, M. de Caux, ingénieur en chef des côtes de Normandie, avait procédé à une enquête sur la situation comparée des ports de la France et de l’Angleterre et sur le rôle que les îles anglo-normandes, sur lesquelles des travaux importants venaient d’être exécutés (… à l’aide des granits extraits en territoire français, en l’occurrence, les îles Chausey) pouvaient Jouer en cas de guerre. Il notait que nos côtes n’étaient défendues que par une milice sans discipline et mal formée' » et par des redoutes enfouies sous les sables. Les mêmes, sans doute, que la tradition populaire a voulu voir construites par Vauban en 1690. Uniquement bâties avec du sable, a-t-on ajouté, elles avaient été en grande partie, presqu’immédiatement, détruites par le vent.

    En réalité, des documents des Archives nationales permettraient d’affirmer que les premiers corps de garde de Siouville, Flamanville, Sciotot et Le Rozel dateraient de 1669, c’est-à-dire bâtis à la fin de la guerre de Dévolution ou de Flandre. Reconstruits après 1694, ces ouvrages de défense, faute d’entretien régulier, étaient à nouveau en état lamentable en 1713.

    Le rapport de Caux considérait que Diélette possédait deux rades: la petite, où mouillent les vaisseaux quand ils arrivent de basse eau et quand il n’y a plus d’eau dans le port; la grande, qui a trois ou quatre lieues d’étendue dont fait partie la grande anse de Vauville, dite anse de « blanc sablon». On y mouille, dans cette dernière, sur 13, 14 et 15 brasses d’eau, bon fond de sable dur et par endroits d’huîtrières. (Notons au passage cette existence de bancs de grosses huîtres sauvages qui furent pêchées pendant longtemps au long de la côte ouest du Cotentin. En prévision des périodes de mauvais temps on devait en entreposer en lieu sûr, ce qui expliquerait que sur un plan de la seconde moitié du XIXème siècle on remarque la « mare aux huîtres» à l’ouest de la grande jetée du port de Diélette à l’emplacement appelé de nos jours « la Mare Blondel» qui, en fait, a été gagnée sur la mer).

    Afin de mettre à l’abri les navires allant de Granville à Cherbourg qui ne peuvent mouiller sans danger dans l’anse de Vauville lorsque soufflent les vents du sud-ouest au nord-ouest, il recommandait d’approfondir le chenal d’accès et le port de Diélette et de garnir de canons la plate-forme construite à cette intention.

     

    Par la suite, la dégradation continue de la qualité des relations entre nos deux pays, les diverses guerres au cours desquelles la France avait perdu peu à peu sa puissance maritime au profit exclusif de sa rivale insulaire, avaient imposé, vers le milieu du XVIIIème siècle, la réalisation d’un cordon défensif tout au long des côtes de la Manche.

    Durant la guerre de Sept ans (1756-63) les Anglais avaient menacé les côtes normandes, de la Seine à la baie du Mont-St-Michel. Ils avaient même, en outre, en août 1758, opéré un débarquement à Landemer, investi et occupé Cherbourg pendant une dizaine de jours sans trouver de résistance de la part des troupes françaises qui, bien que fort supérieures en nombre, s’étaient retirées au Camp du Mont Épinguet près de Brix par ordre de M. de Raymond, l’un des « généraux de Mme de Pompadour »favorite de Louis XV.

    … « Après le départ des Anglais qui avaient occupé Cherbourg du 8 août au soir au 16 au matin, le Duc de Luxembourg accompagné du Comte de Raymond et des officiers généraux qui s’étaient successivement rendus à l’armée du Mont Epinguet composée alors d’environ 16 000 hommes, vint sur le soir prendre possession de la ville avec des piquets d’infanterie et de dragons. Le duc reçut le corps municipal et lui promit de faire connaître au Roi les malheurs résultant pour la ville et les habitants de la descente des Anglais. Nos généraux retournèrent le même soir au camp emmenant avec eux Guillaume-Hervé Lesauvage, ancien capitaine d’infanterie et major de la place de Cherbourg, auquel on faisait un crime de n’avoir point quitté la ville pendant le séjour des Anglais. Il fut néanmoins rendu à son pays au bout de quelques jours, sa conduite ayant été jugée sans reproche par tous les militaires »… (Cherbourg. A. de Chantereyne)

     

    Dans un Mémoire rédigé en 1762, M. de Bonneval (on peut supposer du moins qu’il en est l’auteur) soulignait la nécessité qu’il y avait à compléter l’armement des forts existants et à fortifier rigoureusement la base St- Vaast- Tatihou – La Hougue, clé de la baie des Veys, et la ville de Carentan, gardienne du passage de la Douve … « Des considérations mûrement réfléchies et jointes à l’audace des ennemis enorgueillis de leurs succès » … lui faisaient redouter une tentative anglaise de se servir du Cotentin comme tête de pont pour envahir par la suite notre pays. Il suffisait, pour ce faire, qu’ils se rendissent maîtres de la zone de marais entre Portbail, St-Sauveur-de-Pierrepont et Carentan. (C’est que nous étions alors en pleine guerre de Sept ans dont la conclusion allait être, l’année suivante, un véritable désastre pour la France). Ayant au préalable entreposé matériels et munitions dans les îles voisines, ils pouvaient facilement ravitailler les trente milles hommes nécessaires à la réalisation de cette offensive en tentant des descentes sur les points les moins dangereux de nos baies et notamment au sud de Carteret malgré … « la dureté de la mer en tous temps, cette côte étant directement opposée au flot et à l’existence d’une verhaule (courant) continuelle qui est le retour que fait l’eau qui va frapper contre les îles ce qui rend l’abord périlleux )}…

     

    Au nord de l’anse de Vauville les deux pièces de canon de 18 du fort du même nom, construit en 1756 sur la dune en avant du village, protégeaient le mouillage de la « Mare aux marchands » ; au sud, « la batterie de Siouville » placée sur une basse falaise escarpée, armée de deux pièces de 16 et d’une de 24, ayant derrière un corps de garde avec un magasin attenant, veillait sur un mouillage que l’on disait être à une demi-portée de canon. (lieu dit « Le Fort»)

    … « A Diélette, vis à vis de la jetée, il y a un corps de garde près duquel est une plate-forme pour du canon qui battrait sur l’entrée de ce port qu’elle défendrait, mais la mer y est si dangereuse que l’on ne doit pas présumer que l’ennemy osey poursuivre des navires. Il n’y a point de canon. On peut se dispenser d’y en faire porter ne jugeant pas cette batterie fort utile. On a ôté le poste du corps de garde parce qu’il demeure une brigade d’employés (des Fermiers généraux) au petit port, ce qui est suffisant pour avertir de ce qui se passe » … (Un autre rapport de 1773 prenait la chose plus au sérieux et prévoyait, inutilement, la construction d’une tour avec logements et huit canons sur le rocher d’Irongmousse, – les Rougnousses). Finalement, au temps de la guerre d’Indépendance des Etats-Unis d’Amérique on livra l’armement. Un rapport de 1776 signale :… « qu’il est arrivé que deux canons de 12 qui étaient sans affût sur la plate-forme aient été jetés dans le port par les coups de mer » …

    Dans le même temps, le Marquis d’Héricy notait :… « Une garnison de très faible importance numérique est cantonnée à la batterie de Diélette : quelques soldats du régiment de Saintonge en 1778, du régiment de Waldner suisse en 1779; puis du régiment du Soissonnais. Jamais plus d’une quinzaine à la fois, et encore, écrit-il, ces hommes font pitié. Piètres défenseurs en cas d’attaque» …

    Ce même rapport (de 1776) nous fournit des « observations sur le port de Diélette» très intéressantes. …  » Les marins qui fréquentent le dit port demandent qu’on permette aux habitants de prendre du sable pour l’engrais des terres dans le port vis-à-vis de l’escalier à la tête de la jetée (la vieille jetée, le nouveau port n’étant pas encore construit), vu qu’il s’y est formé un banc depuis deux à trois ans qui en bouche l’entrée. Il y a un garde commis par l’Amirauté de Cherbourg qui veille à ce qu’il n’y soit fait des dégradations. C’est lui qui empêche qu’on ne prenne du sable à ce banc; il est payé sur le fret des navires qui y entrent. Conséquemment ce serait son intérêt; mais c’est un paisan (paysan) sans connaissance qui suit à la lettre les ordres qui défendent d’en laisser prendre dans le port.

    Il y a un rocher qui se trouve au milieu du passage au large de la jetée lequel est fort dangereux pour la navigation. S’il arrivait, par la suite, qu’il y eût quelques réparations à faire à la tête de la jetée on pourrait donner ordre à l’entrepreneur de faire prendre du moellon à ce rocher qui n’en est pas fort éloigné; mais il faut observer que cela ne serait pas possible dans les mortes eaux, parce que les environs n’assèchent point. Lors de la réparation de l’escalier de la tête on y en a tiré. On pourrait permettre aussi aux habitants d’y en prendre s’ils en avaient besoin, également qu’aux anciennes pêcheries qui se trouvent au travers de ce rocher et plus au large dans la mer lesquelles barrent le cours de la rivière Diélette ; il est probable que si le passage des eaux de cette rivière était dégagé, elle pourrait former dans la passe d’un canal plus profond en entraînant le sable avec ses eaux… Suivant ce que j’ai observé… c’est une chose surprenante que, de temps calme, la mer y est aussi furieuse; les vagues y arrivent avec tant de violence qu’elles s’élèvent aussi haut que le parapet de la jetée ; cela n’arrive que dans les vives eaux lorsque la mer approche de son plein; car de morte-eau elle ne monte pas assez haut pour s’y faire sentir. La cause de cet effet peut provenir peut-être de ce que cette partie se trouve opposée à l’ouverture du Raz formé par le Cap de la Hague et l’isle d’Aurigni ) »…

    Chargé de mettre le nord-Cotentin à l’abri d’un coup de main anglais, le colonel Dumouriez, nommé Commandant de la place de Cherbourg en 1778, s’y était consacré avec un zèle que rien n’arrêta, sauf le refus gouvernemental de mettre en œuvre son plan de conquête des îles anglo-normandes sans laquelle, la conquête, on ne pouvait envisager aucune mesure de sécurité pour nos côtes …Diélette possédait deux canons et deux mortiers … Les forts de Sciotot et de Surtainville, construits selon le même plan, ne pouvaient encore protéger les « bons mouillages» situées à leur portée n’ayant pas reçu leur armement respectif qui devait consister en deux pièces de 24. Les corps de garde de Surtainville (11 et Hatainville situés dans les dunes étaient désaffectés. Par contre … « les quatre pièces de 24 du fort de Carteret étaient suffisantes et très nécessaires, protégeant l’entrée du havre où il s’y fait un commerce fort considérable et qui n’est qu’à deux lieues de l’endroit où l’on peut fermer la presqu’île du Cotentin où l’ennemi  pourrait d’abord se porter après son débarquement ))…Ce fort, établi sur la pointe, comportant une plate-forme pratiquée en escarpant le rocher, un corps de garde et un magasin attenant, avait pour autre mission …« d’empêcher les approches des navires qui peuvent arriver fort proche du rivage où il y a grand fond d’eau et de défendre un mouillage qu’on appelle « creux aux serpents ))où les ennemis venaient mouiller à environ 500 toises de la côte avant l’établissement de cette batterie qui fut faite en 1746 ))…

    Ce cordon de défenses était doublé d’un système d’alarme. Communiquant entre eux, notamment la nuit par « feux ou amorces », et en continuelle liaison optique, treize « signaux)), établis aux endroits les plus propices permettant la transmission de l’un à l’autre de messages succincts, reliant la baie des Veys à Carteret tout au long des côtes du Cotentin. (Audouville, Quinéville, La Pernelle, Gatteville, Cosqueville, Cap Lévi, Montagne du Roule, Fort de Querqueville, sur la « montagne » d’Omonville, sur celle de Jobourg, Cap de Flamanville, Pointe du Rozel, Nez de Carteret qui possédait déjà en 1734 un mât à signaux). Cinq autres signaux (Portbail, Glatigny, Créances, Anneville et Agon) devaient relier Granville.

     

    Smooglers (8)

     

    Le danger vient des îles …

     

    Cette menace perpétuelle incita la Municipalité des Pieux à prendre des mesures de vigilance et à adresser un mémoire (25 septembre 1792) suivi de réclamations auprès du Directoire du District de Cherbourg qui, quelques jours plus tard, demandait au citoyen commandant la XIVe division de donner … « les ordres nécessaires pour l’armement du fort de Siautot et le rétablissement du corps de garde))… tout en…)) arrêtant qu’il serait fait mention honorable du civisme))…du Conseil des Pieux. Le dit Conseil signalait que…« la garde se montera par tous les citoyens le long du rivage de la mer, afin de prévenir, s’il est possible, les ruses et les intrigues des prêtres insermentés qui sont aux îles anglaises. Le fort de Sciotot recevra, dans sa petite enceinte, le piquet de gardes nationaux qui veilleront la nuit le long de la côte. Les patrouilles se succèderont et seront armées de manière à pouvoir repousser la descente que pourraient faire quelques malveillants))… Mais le fort de Sciotot était … « dégarni de tout ce qui est nécessaire à sa garde))…et, si les citoyens …« se faisaient un plaisir, plus un devoir))…de veiller pour l’intérêt public, il était moralement impossible d’y loger, en septembre 1792…« de bons républicains))…Cependant, l’espoir en la victoire finale est grand. Le Conseil se fie dans … « le maintien ferme des intrépides défenseurs des Droits de L’Homme))… « Les tyrans qui ne règnent que sur des esclaves apprendront et ressentiront, jusque dans leurs trônes ébranlés et renversés, qu’il n’y a rien d’impossible à un peuple qui veut sa liberté))…

    Le Conseil s’oppose (février 1793) à la demande de livraison de quatre ou six des canons existant aux Pieux pour servir … « à l’armement d’un Corsaire pour courir sus aux ennemis de l’État »… Le Conseil déclare que Louis Solignac ferait mieux de s’adresser à Bricquebec qui possède des canons sans en avoir aussi grand besoin … « puisque la descente des esclaves toujours ennemis des hommes libres commencerait par cette côte avant de pénétrer plus avant))… Par contre, alors qu’en juillet 1792 la Municipalité avait refusé d’envoyer les trois cloches de l’église au District de Cherbourg parce que la commune étant très étendue, surtout en longueur, ces trois cloches étaient nécessaires pour avertir les fidèles des heures des offices, en janvier 1793, elle décide que la seconde et la troisième seront fondues. En fait, elles ne furent descendues du clocher et brisées que le 8 septembre 1793. On croit que la première fut épargnée.

    Aucune précaution ne semble superflue. C’est ainsi que les «feux et fusées)) qui peuvent servir de « signalement aux ennemis » sont formellement interdits comme il est défendu de porter «lanternes ou quelque espèce de feu que ce soit aussitôt que le jour viendra à tomber ». De même, les habitants du bord de la mer doivent « masquer leurs croisées)) du côté du rivage.

    Ces consignes furent fort à propos rappelées à un certain nombre de Surtainvillais le 14 messidor de l’An III (2/7/1795) … « Un gros morceau de poisson pourri que nous avons présumé être un balaineau »… s’était échoué sur la plage de Surtainville. Ayant reconnu que … « l’état de corruption et de puanteur ne permettait pas d’en faire aucun transport, ni d’en différer la vente))… le juge de paix procéda immédiatement à l’adjudication parmi les personnes présentes qui d’ailleurs avaient déjà commencé … « le sauvetage et exploitation »… Seize lots furent attribués pour une somme globale de 41 Livres et 18 Sols. Afin d’en récupérer les graisses et huiles, les acquéreurs devaient faire bouillir leur part … « au bord de la mer tout en se conformant aux lois et arrêtés des représentants du peuple pour ce qui concerne les feux de la nuit »…

    Afin d’éviter les fuites ou les contacts avec les bateaux des îles, la pêche a été interdite bien que ce soit une perte reconnue pour le ravitaillement de la population.

    Conformément à une proclamation du représentant en mission, Lecarpentier, le Directoire du District de Cherbourg prend l’arrêté suivant en date du 23 brumaire An II (13/11/93) … « considérant que dans le nombre des citoyens pêcheurs qui réclament des secours pour la perte de leur état plusieurs sont des hommes forts et robustes et en état de travailler à l’agriculture des terres, cette partie intéressante qui, dans ce moment, se trouve négligée … dans l’instant où les bras de nos frères d’armes sont employés à combattre les tyrans coalisés et leurs vils esclaves … En conséquence, les matelots-pêcheurs reconnus en état de s’occuper de ce genre de travail seront mis en réquisition et ne recevront aucune indemnité pour la perte de leur état dans le cas où ils refuseraient »… (2 Q 5. Archives municipales Cherbourg).

    A.Hamel

     

     

     

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