• Dielette et le prix d’un tonneau de cendres

     

     

     

    Dielette et le prix d’un tonneau de cendres

     

     

    La région manquerait-elle de main d’œuvre

     

    « Surtout depuis que les travaux de Cherbourg sont commencés (la grande digue) ce qui fait un tort considérable parce que les domestiques, ouvriers et gens de métier sont de moitié plus chers et préfèrent encore aller aux travaux …Pourquoi n’emploierait-on pas, de préférence, des soldats à ces besognes? »…

     

    Parallèlement, c’est vers cette époque que commença, sur une grande échelle, l’exploitation des granits de Flamanville jusqu’alors à peu près inutilisés. A partir de 1780, ils furent employés à la construction des forts de l’île Pelée, du Hommet et de Querqueville, Les tailleurs de pierre étaient payés à raison de…« 16 sous par pied carré de parement vu »… Arrêtée pendant la Révolution, l’exploitation reprit, en 1803, avec les grands travaux de Cherbourg.

     

    Dans un article postérieurement biffé sur leur manuscrit, les paroissiens de Helleville manifestaient leur souci de voir la population française se multiplier de façon plus évidente.

    …« Nous désirons encore que le nombre des laquais et domestiques des seigneurs ne soit point arbitraire: cette classe d’hommes, qui coûte beaucoup à la noblesse, est en pure perte pour l’État puisqu’ils n’ont point la liberté de se marier, ou, s’ils se marient, c’est quand ils sortent du service; alors, ils sont ruinés de libertinage, accablés sous le poids des années et conséquemment peu propres à augmenter la population »…

     

    …« Les bois sont détruits partout; le gouvernement, il est vrai, s’occupe d’une manière convenable de leur repeuplement; mais les particuliers détruisent et ne repeuplent pas. Le Tiers-État demande qu’il soit ordonné que celui qui abattra un arbre sera tenu d’en replanter deux »…

    Les Héauvillais demandaient tout simplement « qu’il soit pourvu d’une manière efficace au repeuplement des forêts ».

     

     

    L’engrais et les amendements font défaut.

     

    Pierreville, comme beaucoup d’autres communes côtières, se plaint de…« manquer de bois pour cuire la chaux »… obtenue à partir de la pierre calcaire extraite dans les carrières de Surtainville. En règle générale, le bois coûtait cher vu sa rareté. La forêt la plus proche, l’une des plus importantes de Normandie, était celle appartenant à la Baronnie de Bricquebec. Certains gentilshommes y possédaient des droits de coustumes tel Charles-François Leroux, sieur de Neville de la paroisse de Surtainville, qui, ayant hérité d’une corde de bois, partie de six cordes, à prendre au tènement dit le Bois des hommes, vendit ce droit, en 1749, à Pierre Le Neveu du Rozel pour la somme de 100 livres de principal, sous réserve d’assurer la somme de 100 sols de rente annuelle, au denier 20, au cas où ledit Le Neveu serait troublé dans ses droits acquis et ne pourrait entrer en possession de cette corde de bois.

     

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    Tréauville s’élève contre … « le brûlement du varech pour le convertir en soude »… qui est une perte d’engrais et dont… « l’effet nocif de la fumée flétrit la fleur des sarrasins et gâte les foins »…

    Surtainville et maintes autres communes côtières réclament l’interdiction ou la réglementation sévère de la fabrication de la soude.

    Cette affaire était vieille d’un peu plus d’un siècle et témoigne de la vigueur tenace dont avait fait preuve le monde agricole dans la lutte contre les prétentions des industriels qui ne cherchaient qu’à développer les productions de la Manufacture royale des glaces de Tourlaville.

     

    Vers le milieu du XVIIème siècle, les habitants des communes côtières du Cotentin avaient obtenu la permission de recueillir le varech et la tangue, tant de jour que de nuit, en se servant de toutes sortes d’instruments. Quelques années plus tard une entorse avait déjà été apportée à ce droit, Louis XIV ayant accordé pour 25 ans, à Louise de Savoie, sa cousine, le privilège de faire cueillir, du 15 mai au 15 septembre, le varech croissant sur certaines portions de nos côtes. Aussi, une véritable colère s’empara-t-elle des riverains de la mer lorsque la glacerie de Tourlaville elle-même prétendit au droit de prise du varech pour le transformer en soude. Une requête adressée au Roi en 1674 par le directeur,  précise qu’ils étaient … « obligés depuis peu de chercher dans ce royaume des matières propres et nécessaires à faire les ouvrages (les verres et les glaces), à cause des risques de la mer qui leur ôte la liberté de faire venir des pays estrangers depuis la déclaration de la guerre »…

     

    C’est ainsi qu’à cause de la guerre de Hollande, Richard Lucas, sieur de Néhou, perdait les fournitures qu’il obtenait auparavant de ce pays qui était aussi l’un de ses bons clients et que, ne recevant plus la soude en provenance d’Alicante en Espagne, il lui fallait trouver un produit de remplacement s’il ne voulait pas cesser toute fabrication.

    Et des désordres s’ensuivaient dès 1674. Afin d’en éviter le retour, un arrêt royal menaçait de 300 livres d’amende tout celui qui empêcherait l’achat de soude. .

    Afin de ménager les divers intérêts en présence, Colbert, alors secrétaire d’État à la Maison du Roi et à la Marine de Louis XIV consacra cinq articles à la réglementation de la coupe du goémon dans son ordonnance générale sur la marine du mois d’août 1681. Cette législation, encore en vigueur actuellement, imposait l’établissement d’un calendrier annuel rigoureux, réservait le varech de rocher aux habitants riverains sans aucune restriction seigneuriale mais en interdisait la coupe de nuit, la vente aux forains et le transport en dehors du territoire de la paroisse. Néanmoins toute liberté était accordée, tant en récolte, en temps et en transport pour les « vraicqs » jetés par les flots sur les grèves.

     

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    Périodiquement, en 1687,1711, 1717, par exemple, la soude revint à l’ordre du jour sur les côtes normandes; mais en fait, c’est le privilège exclusif de fabrication et vente de la soude accordé aux nobles verriers qui était remis exclusivement en question. En 1717, pour comble de misère, la soude anglaise entrait en France à meilleur marché que celle produite pour le compte du sieur de Néhou. Si bien… « que les habitants de nos côtes ne pourront plus vendre ce qu’ils ont ramassé; ils se voient à présent forcez d’abandonner ce traficq qui leur servait beaucoup pour payer leurs impositions» …

    Finalement, le droit exclusif accordé à la famille Lucas fut révoqué en 1718.

     

    En 1726, un arrêt du Conseil royal fit défense de pratiquer la coupe du varech du 16février au 30 septembre afin de permettre le frai du poisson. Il devenait donc impossible de faire de la soude pendant la saison d’été, la seule favorable à ce travail. Suite aux réclamations réitérées des gentilshommes verriers cette décision fut rapportée en 1731 sur les côtes de l’amirauté de Cherbourg. Entre Le Rozel et Cherbourg, du 15 juillet à fin septembre, était autorisée, pour la fabrication de la soude, la coupe du varech qui y croissait … « au-delà de ce qu’il en faut pour l’engraissement des terres» …Elle ne devait être pratiquée qu’au moyen de couteaux et faucilles ; il était interdit de l’arracher à la main et avec des râteaux ou autres instruments pouvant le déraciner. Dernière clause: le brûlement du varech ne devait se faire « que dans le temps que le vent viendra de terre et portera du côté de la mer» clause presque impossible à respecter dans notre région où le vent dominant vient de la mer. En fait, les besoins des verreries prenant une importance toujours croissante, avec la connivence des Intendants et la complicité des Amirautés, ces dispositions devinrent très vite lettres mortes. Et ce sont les abus qui en découlèrent qui expliquent les plaintes des habitants de nos paroisses.

     

    Offrant la possibilité de gagner quelques sous, il est évident que la récolte des varechs de toutes sortes dut entraîner d’âpres luttes tout au long de nos côtes et que les plus lésés durent être les malheureux vieillards, par exemple, qui, par manque de forces, ne devaient plus pouvoir se procurer aisément un combustible gratuit à brûler dans leurs masures pour leur chauffage hivernal.

     

    Les verriers ayant perdu le monopole du trafic de la soude, des négociants s’y consacrèrent comme les frères Liais, de Cherbourg, qui avaient à leur compte des rabatteurs tel François Leboulanger de Tréauville qui fit signer à son frère Guillaume, en novembre 1785, un engagement par lequel il leur livrerait. .. « toutes les cendres de varech qu’il fabriquera pendant la durée et espace de neuf années consécutives; parce que les dites cendres seront de bonne qualité ledit Guillaume en sera payé au prix de 50 livres le tonneau de cendres, poids ordinaire, rendu au magasin de Dielette, en temps d’usage et convenable »… La production dudit Guillaume pouvait se monter annuellement à un tonneau de cendres alors que Robert Vrac, des Pieux, ne pouvait assurer que les trois quarts d’un tonneau de cendres.

     

     

    Que pouvait représenter un tonneau de cendres? Un tonneau de cidre avait une capacité de 480 pots (mesure de Cherbourg).

    Ainsi, estimons à 800 kilos le poids de cendres contenues dans un tonneau de cendres. Selon  » Le goémonier », il fallait une tonne de varech séché pour obtenir, après incinération, 200 kg de soude alors que cette tonne de varech sec était ce qu’il restait de 5 tonnes de goémon vert. Imagine-t-on le travail que Guillaume Leboulanger avait à fournir, avec sa femme et ses enfants pour tirer de la mer ces vingt tonnes de varech, les amener à la côte, les faire sécher avant qu’elles ne pourrissent, et les faire brûler pour livrer ensuite un tonneau de cendres de bonne qualité, en temps convenable, à Diélette ?

     

    La fabrication de la soude devint une ressource complémentaire pour les pauvres habitants de nos côtes. Mais à quel prix? Les soudiers pratiquaient la coupe du varech en été et allaient parfois exercer leur industrie pendant l’hiver aux îles Chausey ou en Bretagne, revenant au pays, harassés de fatigue, avec une santé usée.

     

    Les côtes de l’Amirauté de Cherbourg restèrent celles où l’on fabriqua la plus grande quantité de soude. Outre la consommation de la Manufacture de glaces de Tourlaville, il avait été expédié, en 1775, 930 tonnes par Cherbourg, 500 par Port-Bail et Barfleur, contre 788 tonnes pour Rouen, Dieppe, Bordeaux et St-Valéry. (La production de soude ne cessa que sous le Second Empire. En 1861, Diélette en fournissait encore 304 tonnes).

     

    Le brûlement du varech était si important sur nos côtes qu’il explique l’établissement d’une raffinerie de soude, en 1810, dans les locaux de la bouteillerie de la Mielle de Tourlaville, celle-là même dont Pierre Duprey, seigneur de Pierreville, avait été actionnaire. Vers le milieu du XIX· siècle cette raffinerie fut transférée rue de la Saline, à Cherbourg, pour faire place à une fonderie de fer et cuivre (La Fonderie, lieu-dit de Tourlaville).

     

    A.Hamel

     

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    1. Christophe CANIVET
      Publié dans 08/02/2018 le 17:05

      Vocabulaire
      Il y a quelques temps, j’étais tombé sur un acte mentionnant un « marchand de charrée » à Huppain.
      La définition donnée par [url]http://www.cnrtl.fr/definition/charr%C3%A9e[/url] nous dit que la charrée est la « Cendre de bois employée pour la lessive et dont le résidu est utilisé pour l’amendement des sols et pour la fabrication de certains verres. »
      Mais à Huppain, il s’agissait plus vraisemblablement de cendre de varech.
      Je ne sais pas si le mot était aussi usité dans le Cotentin

      Littérature
      Dans son roman Fils de Pêcheur (1895), Charles CANIVET, alias Jean de Nivelle, fait justement passer son narrateur à Portbail pour charger de la soude :

      « Nous devions appareiller dans les quarante-huit heures, de façon à nous trouver à Portbail pour un chargement de soude tout prêt, et qui nous attendait.

      C’était dans les premiers jours de juillet, où sur les côtes Ouest de la Manche, principalement dans les parages rocheux, les riverains cuisent les algues et les varechs. Cela fait, tout le long des grèves, un spectacle assez curieux, avec la fumée des fours creusés dans le sable, et qui se disperse au gré du vent, tantôt montant tout droit dans l’air, tantôt s’évasant en nappes horizontales qui courent parallèlement à la grève, et ressemblent à ces longs nuages plats que l’on nomme des stratus et qui s’en vont, en s’amincissant, à des distances infinies.

      Lorsque nous arrivâmes en vue de la profonde baie de Portbail, il était environ huit heures du soir, et déjà le crépuscule s’accentuait. Le temps étant très doux et très calme, nous faisions très peu de route, malgré toute la voilure déployée, et rien n’était plus beau que ces côtes de la France, vues du large et illuminées par le soleil estival qui s’en allait dans l’Ouest rouge comme un foyer et qui, dans la fournaise du couchant, embrasait les Écrehous, les Dirouilles et toutes les Îles de l’archipel.

      L’atmosphère était si limpide, qu’à longue distance, je reconnaissais la cahute du vieux Pinel et, beaucoup plus loin, le phare de Carteret dont la lanterne flamboyait d’une façon extraordinaire, en plein frappée par le soleil couchant.

      Il n’est pas, sur la mer, d’heures plus belles que ces heures-là. La brise étant faible et peu favorable, nous étions obligés de louvoyer, de tirer des bordées, pour pénétrer dans cette baie profonde qui s’emplit et se vide, à chaque marée, dans les grandes eaux ; pourtant, grâce au peu de brise qu’il y avait, venant de terre, nous entendions distinctement tous les bruits du soir, notamment le son des cloches des églises riveraines qui font une si douce musique.

      Enfin, nous pénétrâmes, dans la baie où nous mouillâmes, et où le jusant nous laissa bientôt à sec, couchés sur le flanc. Mais, dès la marée suivante, nous allâmes nous amarrer le long de la jetée, à une place où les blocs de soude étaient entassés. Le chargement commença et marcha très vite ; de sorte que le surlendemain, dès qu’il y eut assez d’eau sous la quille, nous appareillâmes, avec une bonne petite brise de terre, une brise de beau temps qui, sans faire faire beaucoup de chemin, assure la route. « 

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