• La musette pleine de belles moussettes

     

     

     

    La musette pleine de belles moussettes

     

    Vous pourrez lire également l’article : La moussette c’est quoi ?

     

    Au large de Jersey, à bord du «Joker», en quête de cette jeune et rare araignée de mer, plus savoureuse (et moins chère) que le homard.

     

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    L’équipage du «Joker» récupère ces belles moussettes dans près de 600 casiers. On trouve cette araignée de mer au printemps sur les marchés de la région de Granville (Manche). Photo Edouard Caupeil

     

    Vous ne mangerez probablement jamais de belles moussettes. D’ailleurs, vous ne savez pas ce que c’est (et le correcteur orthographique de Word encore moins, qui hésite entre musette et poussette). Vous n’êtes pas de Granville (Manche). La moussette est une jeune araignée de mer. Entre la mi-mars et le début juin environ, elle fait un bref passage sur les étals dans un rayon de quelques kilomètres autour de Granville, donc. C’est sans doute le meilleur des crustacés : la chair de cette araignée de moins de 2 ans est d’une grande finesse. En outre, ses cartilages étant encore très fragiles, elle est plus facile à décortiquer que ses aînées.

    Selon l’abondance de la pêche, le kilo se vend à des prix allant de 5 à 11 euros. Bien moins cher que le homard, et tellement meilleur ! Il faut plonger la petite bête dans l’eau froide très salée puis compter dix minutes à partir de l’ébullition. La moussette – ainsi appelée parce que les extrémités de ses pattes arrière sont encore molles – est servie tiède ou froide, accompagnée d’une mayonnaise ou, plus léger, d’une vinaigrette dans laquelle on aura délayé les matières brunes de la «tête». Voilà, presque tout est dit. Bon appétit, si vous avez la chance de passer dans le coin au bon moment.

    Tout est dit mais, dans le fond, rien n’est dit. Car s’il ne s’agissait que de manger un bon crabe, on n’en ferait pas tout un plat. On caserait un petit encadré dans un coin de cette page, manière de signifier que ce journal est soucieux de fournir ses lecteurs en recettes de cuisine improbables. Mais non, il s’agit de tout autre chose. Il s’agit d’une communion. Les belles moussettes onts le goût de la mer, elle sont la mer. Ces pauvres enfants s’offrent à vous pour raconter à vos papilles les fonds sableux de la Manche, ses courants, son eau verte et glacée, son iode, son âme. Prenez une des dix pattes, rompez-la (comme une ostie !) au niveau d’une articulation et tirez. Un filament blanc presque translucide surgit pour aller plonger dans le bol de mayonnaise puis dans votre bouche. Et là, quelque chose en vous tient des propos aussi bouffons que : «Merci, dieux des mers, merci, petite moussette, tu n’es pas morte pour rien, quel bonheur !» Heureusement que personne n’est là pour vous écouter penser.

     

    La moussette (1)

     

    Cette eucharistie mérite pèlerinage. En conséquence, vous vous précipitez vers le port de pêche de Granville. Vous sautez sur le pont du Joker, caseyeur en alu de 12 mètres de long, lequel part illico plein gaz cap à l’ouest (avec un poil de nord, soit 280° au compas), pour vous emmener vers la Révélation. Il est 7 heures d’un frais matin d’avril, le temps est beau de manière presque absurde : ciel d’un bleu profond, mer émeraude, léger vent d’Est, air limpide, goélands immaculés. Le patron Pascal Thévenin, dit «Criquet», est à la barre, l’oreille aux aguets : les copains qui causent sur la VHF, la radio qui raconte le naufrage d’un ferry en Corée du Sud, le ronronnement du moteur et d’autres bruits indéfinissables que seul un capitaine sait interpréter. Sous les yeux du skipper, une tripotée d’écrans informatiques, mais surtout l’horizon, le bel horizon où grossissent les îles Chausey, le jardin d’enfance. Pascal Thévenin a passé ses six premières années sur ces îles, qui sont le «quartier maritime» de Granville. Ses père et grand-père étaient pêcheurs là-bas, Pascal lui-même a commencé sa carrière sur un doris à zigzaguer entre les 300 îlots de l’archipel. Chausiais un jour, Chausey mon amour, toujours.

    Ce n’est pas à Chausey que nous allons, mais au-delà, vers l’infini. Nous passons au sud de Grande-Ile et continuons vers l’ouest-nord-ouest. Sur le pont, Mickaël et Xavier, les deux marins du bord, préparent la boëtte, c’est-à-dire les appâts que l’on place dans les casiers pour attirer… ce qui voudra bien y venir. Aujourd’hui, la boëtte, c’est du rouget grondin coupé en deux. Deux heures après notre départ de Granville, quelque chose apparaît : un rocher où se serrent quelques maisons, entouré de quelques têtes de roche en granit. Maigre escadre, sinistre comité d’accueil. Bienvenue aux Minquiers, le coin le plus mal pavé des côtes européennes, l’archipel le moins fréquenté, et pour cause : c’est un royaume de rochers à fleur d’eau aiguisés comme des incisives, de courants puissants. C’est le cauchemar du marin égaré. De rares plaisanciers y font escale aux beaux jours ; Criquet y vient travailler tous les jours, ou presque. Un coup d’œil panoramique lui suffit pour se situer dans ce chaos de cailloux : résultat d’années de fréquentation.

    C’est ici que nous venons pêcher les belles moussettes. Pendant six heures, nous allons slalomer entre les récifs. La mer va baisser, il y aura de moins en moins d’eau sous la coque et l’archipel des Minquiers va peu à peu émerger, chaos de granit et de sable grand comme Marseille. Mais les marins du bord n’auront pas le temps de jouir de ce panorama invraisemblable : ils ont 600 casiers à relever.

     

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    Filière.

     

    Ces pièges sont attachés le long de filières par groupe de 30 ou 50 ; ils reposent sur le fond, lestés par des gueuses en fonte. Sur un écran du bord, les filières apparaissent comme de petits traits de couleurs. On va droit dessus grâce au GPS et un ballet commence, précisément réglé. Tandis que le cabestan remonte la filière, un casier apparaît toutes les trente secondes environ. Mickaël le hisse à bord, rejette à la mer les crustacés trop petits, répartit les autres dans des paniers et le passe à Xavier, qui y remet de la boëtte et va le ranger sur le pont en veillant à ce que filière et filins restent «clairs», sinon il y aura des nœuds tragiques au moment de la remise à l’eau. Après un bon quart d’heure d’efforts intenses (un casier pèse pas loin de 20 kg), le patron remet les gaz pour aller remouiller les casiers, tandis que les deux marins s’occupent des prises : élastiques sur les pinces de homards (sans quoi ils s’entre-déchirent), section des nerfs dans la tête des tourteaux (sinon bagarre générale). Plus paisibles, car grégaires, araignées et étrilles ne nécessitent pas d’être neutralisées.

     

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    Le pont est à peine nettoyé qu’il faut déjà remettre ça. Vider, réappâter, ranger et remettre à l’eau des dizaines de casiers, tandis que le patron maintient son bateau dans le bon angle par rapport à la filière, pour ne pas la mettre dans l’hélice. Ce travail à la chaîne ne s’interrompra que quelques minutes, lorsque deux contrôleurs de Jersey débouleront en Zodiac pour vérifier que les captures atteignent la taille minimale : 8,7 cm pour la tête des homards, 12 cm pour les araignées (de l’arrière à l’avant), 14 cm pour les tourteaux (d’un bord à l’autre).

    A vrai dire, seuls les homards semblent intéresser les autorités jersiaises. C’est d’ailleurs l’essentiel de la pêche du jour (pas loin de 50 kg) car la moussette, elle, s’est faite très discrète : il y en a à peine assez pour remplir un panier. Le patron n’est pas trop surpris. «Pour les araignées, c’est meilleur en morte eau», dit-il. Comprendre : les jours de gros coefficients de marée, comme aujourd’hui (95), ne sont pas favorables à ce genre de pêche. En plus, la Lune est pleine et le vent vient de l’est, ce qui ne donne jamais des prises miraculeuses. Mais nous, on s’en moque : il nous suffisait de voir surgir de l’eau une seule moussette pour vivre la Révélation !

    Pour Mickaël, l’essentiel du travail a consisté à remettre à l’eau les prises trop petites. Quantité de jeunes homards ont replongé vers leurs repaires de rochers, des flopées d’araignées ont repris le chemin des fonds de sable. Et nous, nous sommes repartis vers la terre, notre habitat naturel : fin du pèlerinage au pays de la sainte moussette et préparation de la mayonnaise.

    Par Edouard Launet Envoyé spécial aux Minquiers

     

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    Pascal Thévenin, marin pêcheur

     

    Pascal Thévenin

     

    Pascal Thévenin est né en 1966. Il est issu d’une famille de marins pêcheurs, native des îles Chausey. Comme le métier se transmet souvent de père en fils, en 1981, il débute sa carrière avec son père à bord de l’Insulaire. En 1982, il devient matelot jusqu’à ce qu’il fasse construire son propre navire en 1987, le Joker, et se mette à son compte.

    En parallèle, il est impliqué dans le sauvetage en mer. Il est bénévole au sein de la SNSM de Chausey. Le 28 mars 2011, il a d’ailleurs été le premier sur zone lors du naufrage du navire de pêche Les Marquises. « C’est moi qui ai récupéré le corps du patron », se souvient-il. Ce jour-là, il pêchait des crustacés, comme à son habitude, près des côtes granvillaises. Son métier de pêcheur l’a aussi amené à défendre le fameux label MSC (pêche durable) pour le homard bleu de Basse-Normandie. L’homme fait partie du Comité local des pêches de Granville.

    C’est un navire de pêche, le Joker, qui a donné l’alerte, vendredi 27 février 2015, vers 12h15. Le caseyeur Oheme – bateau destiné à la pêche aux tourteaux, araignées, homards et étrilles – de sept mètres s’est retourné, au large de Granville (Manche), au nord des l’îles Chausey, un secteur particulièrement dangereux et où sont présents de nombreux rochers. Les deux marins se trouvent alors sur la coque.

     

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