• Alexandra, la figure de proue de Diélette

     

     

     

    Alexandra, la figure de proue de Diélette

     

     

    Juillet 1954.

     

    Le patronage des Pieux a organisé, cette année encore, son camp de vacances pour les enfants du canton. J’ai la chance d’appartenir à ce groupe d’une cinquantaine de garçons qui, pendant quinze jours, va vivre sous les grandes tentes qui proviennent des surplus de l’armée américaine. Notre lieu de villégiature ne nous offre pas un grand dépaysement puisque nous sommes installés à Auderville, dans un champ juste à l’entrée du bourg. Les sorties pour la baignade nous conduisent d’Écalgrain à Saint-Germain-des-Vaux en passant par Goury.

     

    Mes yeux d’enfant sont déjà fascinés par le canot vert et blanc qui trône fièrement dans son abri. Au-dessus de la porte d’entrée, une statue attire mon regard.
    – Tu sais, Michel, m’explique un moniteur, ce n’est pas une statue ordinaire comme tu peux en voir dans l’église des Pieux; c’est une figure de proue, placée comme son nom l’indique à l’avant d’un navire.
    – D’où vient-elle?
    – Les gens du pays disent qu’elle a été trouvée sur la grève le lendemain d’un naufrage.
    Je pense alors à l’anse qui s’arrondit du bout du quai jusqu’aux balises qui marquent le chenal d’accès au port; à moins qu’il ne s’agisse d’une de ces grèves couvertes de galets qui bordent le rivage, de la croix du Vendémiaire jusqu’à la pointe de Jardeheu.

     

    La réponse me suffit et permet à mon imagination de vagabonder sur une mer démontée. Un trois-mâts barque ou une goélette viennent se briser sur l’un de ces cailloux qui bordent la côte; et du drame, la mer dans sa clémence, nous offre un seul témoin, un seul vestige: cette figure de proue que deux pêcheurs apportent sur leur épaule jusqu’à la maison-abri.

     

    Figure de proue (1)

     

    A l’autre extrémité de l’anse de Vauville, Diélette offre un refuge à l’abri de ses deux jetées.
    Les canotiers de Goury connaissent et apprécient l’hospitalité de leurs camarades de la station locale de sauvetage.

     

    La vérité, je ne devais la découvrir que beaucoup plus tard. C’est en effet en fouinant dans les bacs de cartes postales anciennes d’un marchand parisien que je suis tombé en arrêt sur une carte de Diélette. J’avais en main une carte éditée dans les années trente par M. Paris, le propriétaire de l’hôtel des Voyageurs. Elle représentait un des pignons de l’abri du canot de sauvetage et mettait en évidence une figure de proue provenant de
    l’Alexandra sauvé par le canot de Diélette le 20 décembre 1881 et non le 10 décembre comme l’indique la légende.

     

    Figure de proue (2)

     

    Cette figure de proue je l’avais vue ailleurs, mais où?
    Bien sûr à Goury ! Je tenais le fil de mon histoire; il fallait en savoir plus. Le 20 décembre 1881, pour un coup de « piaule», ce fut un fameux coup de piaule qui soufflait sur la côte ouest du Cotentin. Toitures emportées, cheminées renversées, arbres arrachés, le bilan à terre était lourd. Il ne faisait pas bon être en mer au même moment.

     

    En fin de matinée, le guetteur du sémaphore de Flamanville aperçoit un brick goélette de 320 tonnes en difficultés à la hauteur de Vauville. Dans le quart d’heure qui suit, plusieurs membres de la station de sauvetage ainsi que le patron Piel sont informés de cet événement. Chacun descend jusqu’à la maison abri. M. Mahaut, syndic des gens de mer, est en pleine discussion avec M. Lebrun, le capitaine des douanes.

     

    Figure de proue (3)

     

    Malgré le vent qui souffle du nord-ouest en tempête, malgré la marée basse, il faut prendre toutes dispositions pour mettre le canot à l’eau. Le capitaine Lebrun appelle Poussard, conseiller municipal et membre du comité de sauvetage:
    – Monsieur Poussard, il nous faudrait des chevaux pour tirer le canot jusqu’à l’eau.
    – Je m’en charge; je vais chez Finot qui fait lui aussi partie du conseil municipal; il devrait pouvoir nous arranger ça.
    Poussard parti, le capitaine Lebrun interpelle le brigadier du port:
    -Brigadier, faites donc sortir le canon et le fusil porte-amarres.

     

    Figure de proue (4)

     

    Tenez-vous prêt, avec vos hommes, à intervenir à mon commandement.
    – Bien compris, mon capitaine.
    Il file à la brigade et, avec ses hommes, emporte le matériel requis sur la grande jetée. A l’abri du vent, on entend la mer qui gronde là-derrière. Tout à l’heure, à marée haute les vagues vont venir claquer sur la muraille de granit et jeter vers le ciel des gerbes d’écume.
    Pendant ce temps, Poussard est revenu avec quatre chevaux prêtés par Finot. Le canot est donc rapidement descendu et mis à l’eau. Voilà donc le patron Piel et ses canotiers qui se lancent à l’assaut d’une mer démontée. Ils laissent sur tribord un banc de rochers dangereux qui va jusqu’au mont Saint-Gilles. L’Alexandra qui avait hissé ses signaux de détresse fuyait la tourmente et venait à grande vitesse vers Diélette. La marée n’étant pas assez haute, l’Alexandra avait toutes les chances de finir sur les rochers. Dans ce cas que pourrait-on faire pour sauver l’équipage.
    Assurément rien!

     

    Figure de proue (5)

     

    Après une heure et demie de lutte à l’aviron, le Commandant Albert put enfin arriver sous le beaupré de l’Alexandra. On passe avec précision un bout aux marins qui surveillent les sauveteurs. L’un après l’autre, les huit hommes qui formaient l’équipage du brick-goélette sont recueillis à bord du canot de sauvetage.

     

    Un quart d’heure plus tard, l’Alexandra finissait sa course folle sur les récifs. Empalé sur les têtes de rochers, il subissait une à une toutes les lames déferlantes. En moins de deux heures le navire perdait toute sa dignité et les débris les plus divers arrivaient à la côte. Le lendemain on trouvait sur la plage entre les deux jetées la figure de proue. En marin avisé, le patron Piel, pressentant d’autres catastrophes, n’avait pas fait rentrer le canot.

     

    Pendant les manœuvres de sauvetage de l’Alexandra, il avait aperçu, à deux ou trois milles de Diélette, un sloop qui cherchait à se réfugier. Le Lord Harekisburry avait profité de la marée montante et d’un moindre tirant d’eau pour franchir la passe.
    Malheureusement, il était venu s’échouer derrière l’épi de l’Est, à quelques encablures du vieux port.

     

    Les canotiers de Diélette n’hésitèrent pas à se porter à nouveau au secours des deux marins qui constituaient l’équipage du navire naufragé. Le canot fit un premier passage le long du sloop échoué et recueillit ainsi le premier matelot. Pris de panique, le second marin n’attendit pas un nouveau passage du Commandant Albert et se jeta à l’eau. Il fallut toute la force et l’habileté de deux canotiers, Jeanne et Bonnissent, pour saisir puis hisser sur le canot le malheureux.

     

    Les canotiers de Diélette venaient, ce 20 décembre, d’inscrire une de leurs plus belles pages dans l’histoire du sauvetage maritime. A la réunion suivante du comité, Mahaut, de Dérubey, Lebrun, Poussard, Piel, tous étaient d’accord pour mettre en valeur la figure de proue de l’Alexandra.
    Après discussion, elle fut installée sur le pignon est avec un large bandeau de bois peint pour rappeler la date du naufrage de l’Alexandra.

     

    1940, la France est envahie par les troupes allemandes qui atteignent fin juin le Cotentin. Le canton des Pieux n’échappe pas à la situation générale. Les troupes d’occupation réglementent les sorties des bateaux de pêche; elles ont aussi pour souci d’expédier en Allemagne tout ce qui retient leur attention.

     

    Craignant les bonnes dispositions d’un militaire trop zélé, le comité de la station décida de mettre en lieu sûr la figure de proue. Elle fut donc décrochée et soigneusement cachée dans une grange avec quelques bottes de foin pour la protéger des regards indiscrets.
    La guerre finie, elle pouvait ressortir pour respirer l’air marin de Diélette chargé d’iode et de souvenirs.
    Son séjour, pour cette seconde édition, fut de courte durée car le canot de sauvetage, le Léonie fut désarmé en 1949. La station fermait ses portes pour une quinzaine d’années.
    La figure de proue partait à Goury veiller sur la plus glorieuse station de la Manche.

     

    Figure de proue (6)La figure de proue après sa restauration par le docteur Pillet.

     

    Le docteur Pillet, membre du conseil d’administration de la S.N.S.M., dans la lettre qu’il m’adressait le 4 septembre 1987, me racontait la suite:
    « La figure de proue qui se trouve à Goury est pour moi une vieille connaissance.
    C’est en effet une très belle pièce, et c’est pourquoi j’ai obtenu en 1977 de l’amiral Amman, notre président de la S.N.S.M., la permission de l’emporter chez moi pour la remettre en état.
    C’était un travail important.
    Le décapage total des X… couches de vieilles peintures a été particulièrement délicat à réaliser dans les détails. Suppression de l’énorme rivet qui la fixait à l’étrave; il traversait la poitrine, crachant sa rouille et favorisait la pourriture.
    Le beau chignon à la « Marie-Antoinette » était très atteint, mais surtout en ce qui concerne les nattes revenant sur la poitrine, elles étaient très abîmées. J’ai dû en refaire une, à peu près complètement.

     

    Bref:
    Décapage: suppression de toute pourriture, remplacement de la partie atteinte.
    Suppression du rivet: traitement par xylophène, sous-couche protectrice, peinture définitive. Dorures à la feuille d’or. Il restait une seule boucle d’oreille très oxydée.
    J’ai remis une paire.
    Il n’était pas pensable de la remettre à la pluie, au soleil et au vent… Sur ma proposition l’amiral a désigné M. Debon La Croix chargé du matériel S.N.S.M. dans la Manche de la remettre en place dans l’abri. »
    Grâce aux soins éclairés du docteur Pillet, la figure de proue a été installée à l’intérieur de la maison-abri, en parfaite santé. Son visage emprunt de gravité rappelle à chacun que la mer n’est pas un jeu.

     

    Michel GIARD
    Naufrages et sauvetages en Manche, éd. Charles Corlet

     

     

     

     

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