• Dielette et Tréauville, toute une histoire.

     

     

     

    Dielette et Tréauville, toute une histoire.

     

     

    Curieuse situation que celle du port de Diélette, dont une partie se trouve sur la commune de Flamanville, l’autre sur la commune de Tréauville.
    Lorsque vous quittez Flamanville en direction de Siouville, la route passe le pont sur la Diélette et les parkings sont sur Tréauville. C’est la Diélette qui fait la limite, mais il n’en a pas toujours été ainsi.

     

     

    Tréauville (1)

     

    Comment va la vie à Tréauville en 1788 ?

     

    Les relations entre les habitants des paroisses de Tréauville, Flamanville et Siouville étaient conflictuelles sous l’Ancien Régime. Les cahiers de doléances de Tréauville (malheureusement nous n’avons ni ceux des Pieux, ni ceux de Flamanville) sont très intéressants car ils ne recopient pas des considérations générales, que l’on retrouve dans un grand nombre de cahiers, sans doute dictées par des hommes de loi favorables aux idées nouvelles, mais ils partent des problèmes concrets que rencontraient les habitants de ces paroisses du bord de mer (peut-être l’influence de leur curé,
    Pierre-Louis Demay ou du vicaire Levallois). Ils nous donnent donc des renseignements précieux sur les problèmes que rencontraient les 800 habitants de Tréauville à la veille de la Révolution. La population est alors estimée à 175 feux.

     

    Comme dans tous les cahiers, les habitants se plaignent de la lourdeur et de l’inégalité des impôts: « leur paroisse est surchargée d’impôts, en ce que le seigneur, les gentilshommes, les privilégiés, et les dépouillants étrangers [comprenez l’abbaye de Saint-Sauveur-le- Vicomte] emportent pour le moins, les deux tiers [des revenus] de la dite paroisse sans contribution au payement des impôts: d’où il résulte que les taillables qui ne possèdent qu’un tiers et encore le plus souvent à titre de fieffe du seigneur. ..payent pour le tout comme s’ils en étaient propriétaires ». D’après les recherches d’Emile Bridey, les habitants n’exagèrent pas et leur évaluation des impôts est confirmée par le rôle de l’impôt territorial de 1789. Le revenu total imposable de la paroisse est évalué à 24000 livres sur lequel les ecclésiastiques paient 138 livres (pour un revenu de 6765 livres), la noblesse 6303 livres (dont 5000 pour le marquis de Flamanville) et les privilégiés du Tiers État 880 livres.

     

    Tréauville (2)Cadastre de 1825. Section CI en bord de mer, comportant Diélette et le hameau Blondel.

     

     

    Dès l’article 4, les habitants abordent un autre problème vital : « les varechs sont les meilleurs engrais … cependant qu’on ne peut en avoir parce que les voisins ennemis de tout autre travail, coupent et arrachent celui des rochers, rassemblent ce que les flots enjettent pour brûler et convertir en soude, ce qui occasionne un double préjudice au laboureur en le privant des engrais convenables au sol de la dite paroisse, et en ce que la fumée, lorsqu’on la brûle, flétrit la fleur des sarrasins qui ne peuvent former des grains, et gâte les foins … il faudrait une interdiction d’en brûler dans l’Amirauté de Cherbourg, comme il est défendu dans toutes les autres ».

     

     

    Tréauville (11)Cadastre Napoléon

     

     

    Tréauville (3)Plan de 1862. Le comte de Sesmaisons, propriétaire de nombreuses fermes sur Tréauville, demandait la suppression du chemin (en rose), ce qu’il a obtenu. On voit le Mont Saint Gilles, la limite avec Siouville (en orange), la D4. Le chemin de Diélette à la Chaussée est aussi appelé chemin de Brézambec. L’église se trouvait entre le chemin à supprimer et le chemin côtier.

     

     

    Les « voisins ennemis» sont les habitants de Flamanville et de Siouville; les Flamanvillais allaient cueillir le varech au pied des falaises, mais cet espace était étroit et ils disputaient les rochers du Platée aux Tréauvillais et aux Siouvillais qui se disputaient ces même rochers et ceux de Pêque-Morue, C’est une querelle que l’on va retrouver au XIXème siècle au moment de l’attribution des limites des communes. S’il est bien connu que le varech et la tangue ramassés sur les estrans étaient de bons engrais en cette période où l’agriculture souffrait du manque d’engrais, par contre les effets nuisibles des fumées de varech, dénoncées à l’époque, nous sont moins connus.

     

     

    Les Déclarations qui autorisaient la coupe du varech (1731) étaient précises : elles autorisaient la coupe du varech pour le transformer en soude et défendaient de les brûler sauf «dans le temps que le vent viendrait de terre et portera du côté de la mer» avec une amende de 300 livres pour les contrevenants. Mais ce Règlement semble difficile à appliquer! Les procès seront nombreux et comme il est dit en 1769 au Parlement de Rouen « il n’est rien de plus sujet à brusques variations que la direction du vent, et s’il fallait éteindre les fourneaux chaque fois que le vent venait à tourner et à pousser vers la terre, les industriels subiraient des pertes considérables ». Aussi les Amirautés n’appliquaient plus ce règlement et les brûleurs de varech laissaient leurs fourneaux allumés tout le temps. Le procureur général auprès du Parlement de Rouen trace un tableau très noir des effets de la fumée de varech : « une fumée infecte et pestilentielle désole depuis quelques années les bords maritimes de cette province : la fumée de cette plante …, s’étend dans les campagnes; elle les infecte jusqu’à deux et trois lieues. Depuis vingt ans ou environ où l’on annonce que l’usage de la brûler est devenu presque général sur les côtes de ce pays, on a remarqué une diminution réelle dans les récoltes, tant par la difficulté d’en avoir à suffisance pour les engrais, que parce que cette fumée corrosive attaque les fleurs des arbres, des plantes et même celle des blés lorsqu’elle vient à s’étendre sur les moissons. A ce mal s’en réunit un second. .. : Jamais on n’a vu les maladies épidémiques aussi fréquentes, elles désolent des paroisses entières; on a vu des moissonneurs, au milieu de leurs travaux, obligés de les abandonner, vomir jusqu’au sang, lorsque cette fumée infecte vient les y surprendre ».

     

     

    Tréauville (4)

     

     

    En conséquence, le Parlement de Rouen en 1769, avait par un arrêt, restreint l’autorisation des coupes de varech à la seule Amirauté de Cherbourg, rappelant l’interdiction de brûler le varech « dans d’autres temps que celui où le vent viendra des terres et portera la fumée du côté de la mer », mais cet arrêt n’était pas appliqué. Sur la plainte des fabricants de soude, le Conseil du Roi avait fait faire une enquête. L’Académie des Sciences de Paris ayant établi «que la fumée du varech n’avait pas en elle-même aucune suite dangereuse », le Conseil du Roi cassa l’arrêt du Parlement de Rouen, en 1772, donnant à tout riverain des côtes le droit de couper le varech pour en fabriquer de la soude, mais conservant l’interdiction de brûler quand les vents ramènent la fumée à terre. Ce qui ne fut pas respecté. De plus, l’autorisation royale était donnée à tous les riverains des côtes de Basse et Haute- Normandie. Cependant, l’Amirauté de Cherbourg était celle où l’on fabriquait la plus grande quantité de soude, pour la manufacture des glaces de la Glacerie, mais aussi pour envoyer à Rouen et même à Bordeaux.

     

     

    Tréauville (5)

     

     

    Les habitants de la paroisse de Tréauville, en 1788, se plaignent des pigeons «qui désolent les récoltes », du manque d’ouvriers agricoles dû aux travaux du port de Cherbourg et du service de garde-côte (3 garçons étaient pris sur 23). Ils réclament le droit d’avoir des armes pour se défendre des voleurs et pour tuer les chiens enragés, quelques cas de rage ayant été enregistrés.

     

     

    Plus curieuse est leur demande d’autorisation de prendre de l’eau de mer car « il est d’expérience que le froment dont on ensemence les terres produit quantité de mauvaises graines, se corrompt et se dénaturalise pour ainsi dire dans les terrains sablonneux s’il n’a trempé au moins douze heures dans l’eau de mer». Mais aussi, et là on comprend mieux la raison de cette demande de pouvoir prélever de l’eau de mer: « il est inhumain que quantité de familles pauvres, sans pain et dans l’impossibilité d’avoir du sel, éloignées d’ailleurs de trois ou quatre lieues de la revente (C’est-à-dire le bureau de la gabelle où les familles étaient obligées d’acheter une certaine quantité de sel.), ne puissent avoir la liberté de prendre une bouteille d’eau à la mer pour saler leur mauvais potages ; c’est un abus intolérable ».

     

     

    Tréauville (6)

     

     

    Puis les cahiers se terminent, par la demande que les députés du Tiers État aux États Généraux soient en nombre égal aux deux premiers ordres [clergé et noblesse] et que les voix soient comptées par tête et non par ordre; là ils rejoignent une considération générale dans toute la France.

     

     

    Des limites contestées:
    La délimitation des communes en 1790, donnait un accès à la mer plus important qu’aujourd’hui à Tréauville ; Siouville arrivait à la Diélette. La section B de la commune de Flamanville (le Mont Saint-Gilles), se trouvait séparée des autres sections de Flamanville, par l’avancée de la commune de Tréauville jusqu’à la mer. Les Flamanvillais réclamaient les territoires jusqu’au Mont Saint- Gilles, mais ce dernier n’était intéressant qu’avec la zone de rivage et de rochers correspondant. La querelle continuait entre Flamanvillais, Tréauvillais et Siouvillais pour les rochers du Platée et de Pêque-Morue. Déjà par le passé, en 1560, une transaction avait été passée entre le seigneur de Siouville et l’abbé de Saint-Sauveur-le-Vicomte, pour l’usage des rivages et, en 1697, trois piliers de granite avaient été plantés par Jean René Basan.

     

     

    Tréauville (7)

     

     

    La fièvre reprit en 1820, quand on procéda aux travaux préparatoires pour la mise en place du cadastre napoléonien. Les communes réitérèrent leurs revendications. Cette date est aussi celle où le comte de Sesmaisons hérita des terres de Flamanville.
    C’était un personnage important, monarchiste ultra, qui deviendra pair de France, et un très grand propriétaire foncier. Au plan régional, il était conseiller général et défendait les intérêts de la commune de Flamanville, qui se confondaient avec les siens.

     

     

    Les trois municipalités étaient d’accord sur un point: l’impossibilité de laisser Flamanville coupée en deux parties. Le conseil municipal de Flamanville, voulait bien laisser le Mont Saint-Gilles aux Tréauvillais, à condition d’avoir la rive gauche de la Diélette. Celui de Tréauville voulait obtenir la rive droite de la Diélette au pied du Mont Saint- Gilles, laissant le Mont Saint-Gilles à la commune de Siouville, qui le revendiquait. Mais ce que tous voulaient, c’était l’accès aux rochers du Platet et, plus au nord, de Pêque-Morue.

     

     

    En 1823, le conseil municipal de Siouville accepta un projet d’annexion à sa commune « du territoire entre la Diélette et la mer », mais c’était un projet, et la formulation était vague.
    A l’époque des coupes de varech, des « incidents» se déroulaient sur les rochers du Platet. Les Flamanvillais vidaient les hottes des Tréauvillais, renversaient les charrettes, et aussi les banneaux chargés de tangue, en toute impunité, les douaniers étant invités à ignorer ces bagarres. Le conseil municipal de Tréauville se plaignait dans une délibération du 7 août 1825 de toutes les humiliations dont sa population était victime.
    Une Ordonnance royale de 1827 les mit en possession du territoire convoité mais, en mars 1828, lorsque les cultivateurs de Siouville se rendent sur les rochers du Platet pour la coupe de varech, ils trouvent les Flamanvillais en force conduits par leur maire, M. Mocquet du Longpré, qui déclara que sa commune en cédant le Mont Saint-Gilles n’abandonnait pas le rivage, et qu’elle le défendrait par tous les moyens. Ce qu’ils firent, à coups de faucillons.

     

     

    Tréauville (8)

     

     

    Le conseil municipal siouvillais porta l’affaire devant le Conseil de préfecture, qui décida le 30 janvier 1829 que « la commune de Flamanville avait le droit exclusif à la coupe du varech croissant sur les rochers bordant la portion de son ancien territoire donnée par le cadastre à la commune de Siouville ». Siouville fut en plus condamnée à payer des dommages et intérêts. Son conseil municipal porta l’affaire devant le Conseil d’Etat.

    Mais, sur le terrain, la lutte était vive: en mars 1829, en mars 1830, de nouveau les Flamanvillais avec à leur tête les autorités municipales, empêchent par tous les moyens la cueillette du varech par leurs voisins. Soutenus par un pair de France, gentilhomme de la chambre du roi, les plaintes des Siouvillais contre eux, sont sans effet. Le 28 février 1831, les Flamanvillais sont même accompagnés de deux gendarmes !

     

     

    Mais on est désormais sous le règne de Louis-Philippe, Roi des Français. Les gendarmes font un rapport au sous-préfet qui convoque « les deux maires accompagnés chacun de quatre propriétaires des communes voisines sur la bonne foi et la probité desquels on put compter »…A titre provisoire, les Flamanvillais promettent de ne plus utiliser leurs procédés de 1831, et les Siouvillais de ne plus venir sur ces rochers jusqu’à la conclusion d’une enquête menée par le procureur du roi.
    Tréauville (9)
    Mais le procureur du roi est atteint d’une maladie qui l’empêche de procéder à une enquête. Pendant ce temps, le comte de Sesmaisons négocie avec les Tréauvillais, commune dont il possède un grand nombre de fermes, avec le projet de faire attribuer le rivage et les rochers à Tréauville. Il fait ressortir que la réunion de l’enclave (le mont Saint Gilles) à Siouville n’était qu’une proposition des services du cadastre, dépourvue de toute légalité tant qu’une ordonnance royale ne l’aurait pas sanctionnée.
    L’ordonnance royale du 5 septembre 1834, fixe les limites encore actuelles des trois communes. Tréauville perd le port de Dié1ette et le hameau Blondel qui sont rattachés à Flamanville, mais gagne le hameau Belval, comme on l’a vu précédemment. Tréauville récupère l’enclave du Mont Saint-Gilles et une frange sur la côte à l’embouchure de la Dielette, le chemin de Brézembec.
    Les conseils de Tréauville et de Siouville vont régler entre eux le problème des rochers et des droits au varech, et décider de la pose de pôtilles en granite pour fixer à toujours les limites des rochers de Tréauville d’avec ceux de Siouville, à frais communs. L’entretien en sera à l’avenir assuré par la commune de Tréauville.

     

    Patrimoine et histoire

     

    Cette commune oubliée a conservé tout son charme. Oubliée car, lorsqu’on circule sur la D23, on pense être sur les Pieux puis sur Flamanville. Pourtant on traverse la commune de Tréauville. Il faut prendre les petites routes, sur la droite, sinueuses, serpentant entre les collines verdoyantes, reliant les hameaux entre eux et à l’église et l’école. Heureusement, des pancartes nous les signalent.

     

    Avec 1284 hectares, Tréauville est presque deux fois plus grande que Flamanville; comme à Flamanville, les habitants (746 permanents, 780 avec les résidents secondaires) sont dispersés dans les nombreux hameaux. Au début du XIX’ siècle, l’église était encore seule avec le presbytère, la mairie et le manoir de la Rade au village de l’église.
    Quelques maisons et l’école sont venues s’y ajouter. Huit exploitations agricoles existent encore ; les habitants travaillent à Flamanville, la Hague et sur Cherbourg.
    La Diélette la traverse paresseusement avant de rejoindre la mer. Ce cours d’eau, qui nous paraît si petit, a pourtant permis de faire tourner de nombreux moulins sur son cours et, depuis longtemps puisque dans la charte la plus ancienne on trouve la mention d’un moulin. Mais c’est au XIX’ siècle, que les moulins ont été les plus nombreux.
    En 1861, les moulins étaient recensés sur le cours de la Diélette par les Ponts et Chaussées de la Manche: Ils sont 5 sur Tréauville. Une carte postale ancienne nous montre le moulin de Diélette, situé à l’embouchure et détruit par les Allemands en 1943 parce qu’il gênait leurs tirs.

     

    Tréauville (10)

     

    La première mention de Tréauville dans les textes est sous la forme Trelvilla, en 1057. Puis on trouve : Trehelvilla vers 1080, Trehevilla en 1135, Tréauvilla vers 2010. C’est un nom de lieu formé avec « villa » le domaine, associé à un nom d’homme: Terald, nom germanique, selon René Lepelley. C’est donc le domaine de Terald.
    La paroisse de Tréauville relevait de plusieurs fiefs : le fief de Dieleth qui, avec les fiefs d’aval et d’amont avaient été réunis par les Basan. En 1789, ils formaient le marquisat de Flamanville.

    Jeannine Bavay

     

    Vous pouvez revoir l’article « Dielette et la guerre du Platé »

     

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