• Le canot de Chausey

     

     

     

    Le canot de Chausey

     

     

    Dès l’été venue, dans le dédale des îles de Chausey, une flottille de canots à misaine, propices aux virées vagabondes, s’évertue à jouer malicieusement de hauts fonds en contre-courants. Chaque unité a son histoire, parfois intimement liée, depuis plusieurs générations, à celle de familles chausiaises. Et ces dernières sont toutes bien décidées à conserver et faire naviguer longtemps encore ces embarcations indissociables de leur cadre géographique préservé.

     

    Chausey (4)

     

    « La Compagnie des Canots Chausiais » fondée au début des années 2000, la Compagnie des Canots Chausiais est une association loi 1901. Elle vise la sauvegarde et la valorisation d’un patrimoine maritime propre à l’archipel de Chausey : le canot de Chausey. Actuellement, la Compagnie compte quinze canots, construits entre 1946 et 2014. Autour de la monotypie constituée par le canot chausiais, une demi-douzaine de canots présentant des caractéristiques proches et naviguant dans les eaux de l’archipel se sont agrégés à la flotte d’origine. La Compagnie des Canots Chausiais comprend également des membres d’honneur et des sympathisants.
    Outre les régates officielles, organisées par le Comité des Régates des Iles Chausey, les canots se retrouvent sur l’eau chaque été pour disputer une régate amicale mise en place par la Compagnie. Les modalités de la course, définies par le vainqueur de l’année précédente, sont différentes chaque année.
    Depuis son origine, la Compagnie des Canots Chausiais a établi un partenariat fécond avec l’association Amerami qui restaure des bateaux pour les faire naviguer dans leurs eaux d’origine. Grâce à ce partenariat, L’Anémone, premier canot chausiais destiné à la plaisance, construit en 1952, a pu être confié à deux membres de la Compagnie des Canots Chausiais, et retrouver ainsi son archipel de naissance.
    La Compagnie des Canots Chausiais est actuellement gérée par un bureau de quatre membres : une Présidente, Amélie Hurel, un Secrétaire, Léo Hillard, une Trésorière, Emmanuelle Gebhardt, et une Chargée de Communication, Chloé Henriet. Ce bureau travaille à développer les activités de la Compagnie et à assurer sa mission patrimoniale, telle qu’elle est définie par ses statuts, déposés à la sous-préfecture d’Avranches.

     

    Ci-dessous, je vous présente un article de Erwann Lefilleul paru dans le Chasse Marée n°151.

     

    Canot de Chausey (1)

     

    Une calme soirée d’été enveloppe l’archipel normand. Poussé par une faible brise, un petit canot, gréé d’une misaine et d’un foc, emprunte tranquillement l’entrée du chenal principal qui longe la côte Est de Grande-Île et que l’on nomme le Sound (du scandinave Sund). Il gagne progressivement sur le flot, grâce à la précieuse complicité d’imperceptibles contre-courants qu’il va chercher au ras des cailloux. De la belle navigation! La scène pourrait bien se dérouler en d’autres temps, si les proches mouillages n’étaient encombrés de voiliers modernes et d’embarcations à moteur. Quelques heures auparavant, des cohortes de touristes constituaient une longue file d’attente devant la vedette à passagers qui bientôt les rendrait au continent. Malgré une fréquentation estivale sans cesse grandissante, Chausey a pu sauver son âme en préservant une nature dans laquelle le canot local trouve pleinement sa place.

     

    Selon Gilbert Hurel, patron du Courrier des Iles (CM 109) et fin connaisseur de l’archipel auquel il a consacré plusieurs ouvrages, le canot à misaine se serait généralisé dans les eaux chausiaises au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. Les témoignages s’accordent pour situer son apogée durant les années 1920. La flottille locale se compose alors de quelques dizaines d’unités à la belle saison, mais elle est très hétéroclite. « Tout cela était plutôt anarchique, explique Yves de Saint-Front, fils du peintre Marin-Marie, aujourd’hui âgé de soixante-treize ans. A la veille de la guerre, il y avait des canots de tailles différentes; certains, très proches du chausiais, étaient fabriqués en Rance, notamment dans le chantier Guerlava. Il y avait aussi des maquereautiers, quelques-uns d’ici mais d’autres qui venaient de Granville et de Saint-Malo, d’anciennes annexes de bisquines et aussi des doris. » Cousin du canot breton à tableau, mais plus fin, le canot de Chausey a une longueur de 11 à 13 pieds (pied français de 0,3248 mètre), soit de 3,57 à 4,22 mètres, plus rarement de 14 à 15 pieds.

     

    Au cours des années 1930, Roger Servain, charpentier à Granville, dessine des canots de 11 et 13 pieds. Désormais, et durant près de quarante ans, la majorité des nouvelles unités sortiront de ce chantier, ce qui assure la monotypie de la flottille. Claude Anfray, aujourd’hui à la retraite après une carrière de charpentier de marine à Granville, était l’un des compagnons du Père Servain entre 1944 et 1955. Il a participé, entre autres, à la construction de plusieurs de ces canots. « J’en ai vu passer à peu près une dizaine, se souvient-il. Il y avait deux séries, celle des 3,80 mètres et celle des 4,20 mètres, qui était la plus demandée. Ces canots-là étaient montés à l’envers, sur gabarits, et bordés à l’aide de cannaps pour laisser la place à deux ou trois bordages de clôture. Après, on les retournait pour poser les membrures bouillies en acacia. »

     

    Roger Servain a la réputation de construire solide, et ne lésine pas sur l’échantillonnage de ses canots, pour la plupart destinés à la pêche. « L’étrave était en chêne de 80 millimètres d’épaisseur, ajoute Claude Anfray, et pareil pour la quille en orme. On employait aussi le chêne pour le tableau, et les membrures étaient en 30 par 20 millimètres, avec les angles intérieurs arrondis à la toupie. Là-dessus on posait des bordages de 18 millimètres, en orme sous la flottaison et en pin du Nord pour les hauts, avec une petite préceinte de chêne. « Le père Servain, c’était un sacré bonhomme qui aimait son métier. Tout devait être parfait et il était exigeant pour la qualité des bois. J’allais avec lui acheter des chênes sur pied, et on les abattait nous-mêmes. On les débardait sur place, et après fallait les emmener à la scierie avec un attelage de deux ou trois chevaux qu’on louait aux paysans. Au chantier, nous étions entre sept et dix ouvriers. L’outillage, ce n’était pas comme aujourd’hui, on utilisait la hache, l’herminette, l’égoïne, la varlope et c’est à peu près tout! La construction d’un canot de Chausey demandait trois mois de travail à deux gars. »

     

    Canot de Chausey (2)

     

    De conception simple, ce robuste canot, à l’étrave droite et au tableau faiblement incliné, est bien adapté aux conditions particulières de navigation dans l’archipel de Chausey. Son faible tirant d’eau (60 centimètres pour un 13 pieds) lui permet de naviguer parmi les innombrables bancs de sable et têtes de roches qui constellent ces eaux soumises aux plus forts marnages d’Europe. Les performances du canot de Chausey sous voiles sont tout à fait honorables; son bouchain bien marqué et sa largeur importante (1,80 mètre pour un 13 pieds) lui confèrent une bonne raideur à la toile. Le lest, constitué à l’origine de galets de granite, puis de ciment et désormais d’une barre de fonte encastrée dans la quille, ajoute à la stabilité, qualité indispensable pour la pêche aux casiers qui était l’une des vocations premières des canots de Chausey.

     

    Le mât non-haubané, en sapin ou pin d’Oregon, est maintenu par son étambrai, assez haut il est vrai puisque découpé dans le tillac au niveau du livet. En règle générale, les canots de pêche gréent seulement une misaine, ce qui facilite la manœuvre au patron, souvent seul, pour atteindre ses marques de casiers.

     

    Une pêche artisanale

     

    Les Chausiais s’adonnent à la pêche des homards à l’aide de casiers qu’ils mouillent sur les hauts fonds. Ils pratiquent également la ligne de trame et calent des filets dans les anses et chenaux ou entre deux roches. Ces petites pêches, essentiellement pratiquées à la belle saison par les quelques habitants de Grande-Ile, ou bien par des pêcheurs continentaux installés sur l’archipel pour quelques mois, ne suffisent pas à nourrir une famille toute l’année. Elles sont le fait de retraités, ou le complément d’autres activités comme l’embarquement saisonnier à bord des bisquines, l’embauche dans la corporation des carriers, ou la pratique des pêches de subsistance: celle du grado, petit éperlan vendu pour la boëtte, celle des coquillages de grèves et celle du bouquet à l’aide du haveneau appelé localement bichette. Malgré ces nombreuses ressources, les conditions d’existence demeurent extrêmement difficiles pour les pêcheurs chausiais.

     

    Canot de Chausey (3)

     

    A partir de 1945, Alain Crosnier, alors adolescent, passe quelques étés à bord du canot Saint Joseph, afin de prêter main forte au patron Joseph Guillot, le dernier pêcheur à la voile de l’archipel. « A cette époque, le Père Joseph était un des pêcheurs, encore nombreux, qui séjournaient toute l’année à Chausey, raconte l’ancien mousse. Il était assez âgé, et devait être né vers les années 1880, puisqu’il sortait déjà en mer avec mon grand-père avant la Grande Guerre! Le Saint Joseph était un canot de Chausey de 11 pieds, un bon marcheur à la voile construit dans les années 1910-1920. Quand le vent manquait, on le manœuvrait à la godille ou aux avirons. On naviguait en tenant compte du jeu des courants, c’était affaire d’expérience. »

     

    La pêche des homards se pratique à la belle saison, d’avril à octobre, car elle nécessite une mer relativement calme afin de s’approcher au plus près des roches et de mouiller les casiers devant les trous où les crustacés ont élu domicile. Il faut également tenir compte des marées, et des forts courants qu’elles génèrent dans ces parages. Cette pêche requiert une grande connaissance des fonds et un sens aigu de la manœuvre à la voile. Avec ses dix huit casiers, mouillés un par un, le Père Joseph capture parfois 3 à 5 kilos de homard dans sa marée. « On faisait toujours les marées du matin, même s’il fallait partir dès 3 heures, raconte Alain Crosnier. On quittait le mouillage à mi marée de jusant, avec le courant au plus fort. S’il y avait un peu de vent, la voile était hissée, mais généralement la brise n’était pas encore établie avant le lever du jour. Souvent, on devait armer les avirons pour atteindre les Pots, la Granvillaise, ou les Cavales. C’étaient les bons coins du Père Joseph, mais situés dans l’Ouest et le Nord-Ouest de Grande Île, et donc peu fréquentables dès que la mer se forme.

     

    « On allait d’abord relever le casier à crabes verts au niveau du Cochon, puis celui à vieilles (les vras), beaucoup plus grand et appelé bourrique à vras. Nous étions souvent arrosés, car dès que le casier arrivait à la surface de l’eau les vieilles emprisonnées s’agitaient frénétiquement. Les crabes verts étaient cassés en deux puis enfilés sur le croquet, un fil de fer muni d’une boucle qui était accroché à l’intérieur du casier à vras. Les casiers à homards étaient boëttés avec des morceaux de vieille, un poisson que l’on appelait aussi « bar vert ». Il n’y avait pas de congélateur à cette époque, et chaque jour il fallait commencer par pêcher la boëtte. Des fois, il y avait un minard (pieuvre) qui était entré dans le casier à la place du homard, et le Père Joseph jurait des « Nom de D … » à n’en plus finir. »

     

    Durant la mauvaise saison, Joseph Guillot fabrique lui-même ses casiers, grâce aux deux ou trois pieds d’osier qu’il exploite dans les douves de l’ancien fort de Grande-Ile, comme l’usage le permet. Son activité est ainsi profondément liée aux diverses ressources que lui offre l’archipel.

     

    Canot de Chausey (4)

     

    « Pour rejoindre la zone de pêche, on devait passer par la Saunière, dans le Nord du Sound, poursuit Alain Crosnier. Il fallait franchir deux passages resserrés, avec un courant debout qui était particulièrement fort. On s’approchait à l’abri des rochers, puis on se découvrait juste à leur hauteur, et l’on devait souquer ferme sur une cinquantaine de mètres. C’était une navigation plus fine qu’au moteur. La levée terminée, le retour au mouillage du Sound se faisait avec le flot, trois heures après la basse mer. Le plus simple était de rentrer par la Saunière, mais si le coefficient de marée était trop important, on devait faire un long détour par-derrière Plate-Ile et les Ruets. On traînait souvent une ligne pour assurer le repas, et même gagner quelques sous si les lieus ou les maquereaux étaient décidés. »

     

    Les homards sont vendus aux quelques clients en villégiature sur Grande-Île, ou expédiés par le « courrier » à Granville chez les hôteliers. Quand il y a du poisson, Albertine, la femme du Père Joseph, se charge de la vente auprès des insulaires, qui viennent l’acheter dans leur petite maison du Poulpiquet, à deux pas de la chapelle. Et si la pêche est abondante, Albertine se rend dans les deux hôtels de l’île et chez les voisins, le panier sous le bras. Tant que ses forces le lui permettront, le Père Joseph continuera de pratiquer ainsi la pêche à la voile. Dernier acteur d’une activité presque partout ailleurs révolue, il ne se séparera de son bon vieux Saint-Joseph que dans les années 1950. « Le canot était échoué dans le jardin des Annexes, qui était le nom de la maison de mes cousines, se souvient Gilbert Hurel. Il faisait un merveilleux jouet pour les enfants que nous étions. Nous passions des après-midi entières à courir des bords immobiles parmi les pissenlits, et c’est peut-être bien là que nous avons attrapé le virus! »

     

    Reconversion à la plaisance

     

    L’aventure des petits canots à misaine de l’archipel aurait pris fin à ce moment là si des familles chausiaises et des estivants n’avaient eu la bonne idée de conserver ou de faire construire quelques unes de ces embarcations emblématiques des lieux. En 1946, Edmé Crosnier, le père d’Alain, passe commande, auprès de Roger Servain, d’un 11 pieds baptisé Verdun II et directement inspiré du Saint-Joseph. Ses emménagements sont aussi simples que ceux des anciennes unités de pêche. Trois ans plus tard, afin de s’affranchir des calmes plats, si peu propices à la ponctualité, le Verdun II est doté d’un petit moteur fixe de 4 chevaux à refroidissement par air. Une concession au modernisme qui ne sera évidemment pas sans incidence sur les performances sous voiles.

     

    Canot de Chausey (5)

    En 1952, le chantier Servain met en chantier un 13 pieds pour la famille Jardin, propriétaire d’une maison à Chausey et désireuse d’acquérir un petit canot de promenade. Anémone est la première unité d’une série conçue avant tout pour la plaisance. Des passavants et une hiloire, destinés à limiter les entrées d’eau, ajoutent au confort de l’équipage. En outre, des bancs transversaux ou axiaux sont prévus à la demande. Un bout-dehors, sans sous-barbe, fixé à une bitte et maintenu contre l’étrave par un collier, permet de gréer un foc d’environ 2 mètres carrés. En dépit de sa surface réduite, celui-ci demeure utile lors des virements de bord, très fréquents dans ces parages parsemés de hauts fonds.

     

    Au fil des ans et des générations, la flottille des 13 pieds, issue du chantier Servain, s’étoffe. En 1957, Bernard Pichard se voit offrir Zig-Zag, en récompense de sa réussite aux épreuves du baccalauréat. La même année, Yves Legoupil passe commande de Fortune, afin de remplacer le Saint-Joseph racheté à Joseph Guillot et rendu à bout de bord. En 1964, Triple-Sec sort à son tour du chantier. A l’origine propriété de Jean-Claude Rossignol, il est racheté au début des années 1970 par les frères Gilbert et Pascal Hurel, qui depuis l’entretiennent avec soin. Gilbert se souvient des nombreuses soirées passées à recoudre les voiles du canot, qui appartenait encore à son ami Jean-Claude, au lieu de préparer ses examens de droit. Passion ne rime pas toujours avec raison!

     

    FortuneFortune (photo http://www.ileschausey.com/)

     

    En 1968, Philo est construit pour la famille Potrel. Antoine Hurel, autre frère de Gilbert et de Pascal, le restaure en 1990 et le rebaptise Sud. Enfin, en 1977, Pierre Legoupil, le frère d’Yves, commande Sipierre, qui devient par la suite Saphir des Iles, actuellement propriété de Jean-Marie et Bruno de Joybert et de Gilles Béranger. Gréé à l’origine d’une voile à corne qui se révélera peu efficace, il est bientôt doté d’une misaine plus conventionnelle. Cet autre 13 pieds sera le dernier canot chausiais construit par le chantier Servain.

     

    Canot de Chausey (6)

     

    Pérenniser la flottille

     

    En 1989, Pierre Legueltel, charpentier de marine installé à Blainville-sur-Mer, entreprend pour un retraité de Saint-Coulomb la construction d’un 13 pieds à partir des plans de Zig-Zag. Baptisé Sound, mais destiné à d’autres eaux que celles de l’archipel, c’est le premier canot de Chausey doté à son neuvage d’un moteur fixe. Hervé Hillard le rachète en 1997; après l’avoir soulagé de sa mécanique, il le rebaptise la Petite Mauvaise et le mouille devant sa maison chausiaise.

     

    lapetitemauvaiseLa Petite Mauvaise (photo http://www.ileschausey.com/)

     

    La flottille s’enrichit encore de deux nouvelles unités au début de l’été 2001. Jolie Brise à Jean-Michel Thévenin et Fanfaron à Xavier Henriet sortent également du chantier Legueltel. Ce dernier y est allé de sa touche personnelle, notamment en renforçant la structure par rapport aux canots de chez Servain. « J’ai choisi l’alternance de membrures chantournées et de membrures ployées, explique le charpentier, car avec l’âge, ces dernières avaient tendance à casser au niveau du bouchain. Le canot est construit debout sur sa quille et l’on pose d’abord un bordage sur deux, ce qui permet de passer les presses pour la mise en place des membrures ployées. Pour fixer les bordages sur les membrures sciées, on utilise des carvelles galvanisées, et pour celles en acacia, on a recours à des rivets en cuivre. La quille, l’étrave, les varangues, les membrures sciées et le tableau sont en chêne, les bordages en acajou Grand-Bassam, le pontage avant, les passavants et les espars en pin d’Oregon. »

     

    Afin d’améliorer l’écoulement des filets d’eau, un contre-étambot, creusé d’une gorge, accueille le bord d’attaque arrondi du safran. Pour donner une touche esthétique et personnaliser les finitions, le charpentier a décoré l’étambrai de Jolie Brise et de Fanfaron d’une superbe rose des vents en marqueterie de teck, d’iroko, d’angélique et d’acajou.

     

    joliebriseJolie Brise

    fanfaronFanfaron

    « Navigation bonheur »

     

    A l’exception d’Anémone, partie sur les côtes du Cotentin, tous ces canots naviguent aujourd’hui dans les eaux de l’archipel. Ils forment une petite flottille de neuf unités mouillées dans le Sound, à laquelle se joint la Germaine, un canot paimpolais de 13 pieds aux lignes et au plan de voilure très proches des chausiais. Toutes ces embarcations sont l’objet d’un entretien méticuleux. Leurs propriétaires sont amis et cultivent une même pratique de la navigation. Ils se sont d’ailleurs regroupés au sein d’une association, la Compagnie des canots de Chausey, afin de s’entraider dans la maintenance de leurs canots, de promouvoir la construction de nouvelles unités, et d’initier la jeune génération à la manœuvre de ces petits voiliers traditionnels. Tous reconnaissent un attachement fort pour leur bateau et cet archipel qu’ils sillonnent depuis leur plus tendre enfance. Premières virées en solitaire, petites fortunes de mer, sorties d’adolescents, courants portant au large…chaque mémoire regorge de souvenirs et d’émotions. L’histoire la plus marquante est sans doute celle de Yannick Jardin, qui rêvait de mourir en apothéose à bord d’Anémone en remportant une régate: il s’écroula en accostant la cale, les bras victorieusement levés au ciel, après avoir gagné les régates de Chausey en 1982. Belle façon de tirer sa révérence!

     

    Canot de Chausey (7)

     

    Qu’il navigue pour des randonnées familiales ou des parties de pêche, chaque propriétaire évoque, avant tout, les plaisirs simples ressentis à bord de son petit canot à misaine. Gilbert Hurel y voit une « navigation bonheur » peuplée de sensations visuelles, olfactives et auditives qui expliquent « qu’un grand bêta de cinquante- deux ans soit comme un gamin dès qu’il largue les amarres ». Pour Hervé Hillard, le chausiais est le plus fabuleux sésame pour aller à la rencontre de l’archipel. « Ce canot, confie-t-il, permet de se balader lentement, de découvrir intimement les rochers, les passages, les courants. Il apporte sa touche de charme au paysage. Il s’en dégage un magnifique mélange de granite, d’eau salée, de bois et de voiles colorées. »

     

    Les navigations de conserve sont fréquentes, et rares sont les propriétaires qui ne participent pas chaque année aux traditionnelles régates de Chausey. L’événement suscite la participation de navigateurs de tous rangs, et attire de nombreux touristes. Cette manifestation, désormais ouverte à tous les types d’embarcations, perpétue une tradition qui date des années 1930, quand les pêcheurs s’affrontaient à bord de leurs canots. Les lots attribués aux vainqueurs avaient alors un caractère d’utilité, puisqu’il s’agissait, par exemple, de pots de peinture. A partir des années 1950, avec le développement de la plaisance, plusieurs pêcheurs chausiais se voient confier, hors saison, l’entretien avec parfois la mise à disposition des canots appartenant à des estivants. A l’époque, une épreuve leur est d’ailleurs réservée lors des fameuses régates de la mi-août.

     

    Canot de Chausey (8)

     

    Depuis plusieurs années, après l’Assomption, une autre régate, organisée à la discrétion des propriétaires, réunit essentiellement les canots de Chausey. Cet événement spontané, baptisé la Coupe des îles, se veut avant tout informel et cordial. Le parcours, établi en fonction des coefficients de marée, est prétexte à partager une agréable promenade accompagnée d’un pique-nique familial sur une petite plage isolée.

     

    canotcul

    canotface

    canotlongitudinal

     

    En régate

     

    En cette douce matinée d’août, sous un soleil déjà radieux, un semblant d’effervescence tire le Sound de sa torpeur. Blanches, jaunes, rouges ou brunes, un ballet de petites voiles, gonflées par un Suet de bon augure, s’agite en tous sens. Dans l’attente des quelques retardataires, elles se croisent au milieu du chenal, se faufilant avec agilité parmi les nombreux bateaux de plaisance au mouillage. Le départ de cette nouvelle édition de la Coupe des îles est proche. La plupart des canots de Chausey, ainsi que la Germaine, sont présents; seuls manquent à l’appel Saphir des Iles, Sud et Verdun II, ces deux dernières unités étant en rénovation. Se défendant de toute forme de sectarisme, les équipages ont accepté la présence d’une Caravelle, d’un Cormoran, ainsi que d’un petit sloop roscovite de 4,50 mètres, trois habitués des lieux.

     

    sudSud (photo http://www.ileschausey.com/)

    verdunVerdun (photo http://www.ileschausey.com/)

     

    Canot de Chausey (9)

     

    La flotte enfin réunie, le départ est rapidement donné sur la foi d’une ligne vaguement matérialisée par le prolongement de la cale à Vergne, enracinée au pied du village des Blainvillais. Chaque barreur pointe alors le bout de son étrave vers le chenal Nord, et la balise cardinale de la Massue, première marque du parcours. Malheureusement, le vent est de plus en plus faible, et la marche des canots s’en ressent. Les équipages tentent de trouver les meilleurs réglages pour tirer parti de ce léger vent portant. A l’aide d’une gaffe, d’un aviron, voire d’une main ou d’un pied pour les moins motivés, les voiles sont établies en ciseaux.

     

    Le calme plat s’installe, et la flottille n’avance bientôt plus d’un pouce. Il faut armer les avirons, et annuler cette première manche. Des doris accompagnateurs, équipés de moteurs hors-bord, se répartissent les remorques. Si l’on en croit l’ambiance qui règne à bord des canots, ce contretemps n’a pas entamé la bonne humeur générale.

     

    Canot de Chausey (10)

     

    C’est donc avec un plaisir non dissimulé que les équipages se rejoignent pour un Pique nique au beau milieu de l’archipel. Perdue parmi d’innombrables roches, promues îlots le temps d’une marée, la Vache accueille bateaux et convives sur sa minuscule plage à la géographie éphémère. A peine le camp dressé, les enfants se ruent vers l’eau dans une joyeuse cohue. Quelques-uns ont emprunté des annexes et s’exercent aux avirons ou à la godille entre le rivage et les canots au mouillage. Une nouvelle génération de Chausiais semble prête à prendre la relève.

     

    Canot de Chausey (11)

     

    L’escale touche à sa fin, les estomacs sont remplis, et de toute façon la plage cède inexorablement du terrain face à un flot qui bientôt l’engloutira dans sa totalité. Chacun regagne son bord et se prépare pour la seconde manche, d’autant qu’une légère brise thermique s’est levée et présage un retour un peu plus animé. Ce cadeau d’Eole a réveillé les instincts régatiers. Si cette sortie est avant tout l’occasion d’une navigation de conserve, elle n’interdit pas le plaisir de s’affronter et de montrer ses qualités manœuvrières. La brise pousse même à quelque hardiesse, puisqu’un étroit passage entre la Roche Hamon et un autre caillou est désigné comme première marque de parcours. Après un départ au portant, la flotte se présente devant ce goulet que seuls les connaisseurs ont l’habitude de franchir lorsque le vent est établi. Les participants s’engagent entre les roches recouvertes de goémon, et cette promiscuité temporaire donne lieu à des échanges de plaisanteries.

     

    La seconde marque est matérialisée par l’île du Canon à laisser à tribord. Une nouvelle occasion pour les canots de montrer leur parfaite adaptation aux contraintes de l’archipel. Pour couper au plus court, l’idéal est de serrer le Canon que prolonge un haut-fond sablonneux. Les plus audacieux prennent le parti de franchir ce dernier en réduisant au maximum leur tirant d’eau. Pour ce faire, les équipages se mettent à la gite; les canots ne calent plus alors qu’une trentaine de centimètres.

     

    Canot de Chausey (12)

    Canot de Chausey (13)

     

    La victoire de Fortune

     

    Concentré sur la course, chacun s’applique, qui à la barre, qui aux écoutes, à grappiller quelques nœuds afin de déborder au mieux le Canon et de négocier en tête la Massue, dernière marque avant l’arrivée. Jolie Brise, Fanfaron et Fortune sont en tête à l’entrée du Sound. Une lutte serrée pour la victoire finale est alors engagée entre les deux nouveaux canots de chez Legueltel et le vieux Fortune, qui appartient désormais aux sœurs Legoupil. Progressivement, ce dernier s’impose à ses proches adversaires, et franchit la ligne d’arrivée avec une confortable avance. A son bord, Claire et Florence, accompagnées de quelques enfants, affichent une mine réjouie. Pensez donc, elles ont remporté la Coupe des îles!

     

    Après avoir félicité les champions du jour, tous les participants se retrouvent à terre pour la remise du trophée. Ce dernier est un assemblage hétéroclite, progressivement enrichi, comme le veut la tradition, par chaque nouveau vainqueur. Il incombe donc à l’équipage de Fortune de faire preuve d’un élan créatif du plus mauvais goût possible. La soirée se prolonge et les commentaires sur la régate du jour vont bon train. Un air de revanche planera sans nul doute sur la prochaine Coupe des îles. Mais d’ici là, l’esprit de compétition va naturellement s’estomper. Tous les membres de cette petite communauté vont retrouver le plaisir simple de larguer seul le mouillage, de virer à raser les cailloux, de gagner sur le courant ou de franchir une passe difficile, et de sillonner en tous sens des chenaux éphémères. Il est dit que la découverte de Chausey est l’œuvre d’une vie! La belle histoire du canot de Chausey est donc loin d’être achevée, et longtemps encore leurs silhouettes colorées enchanteront les eaux de l’archipel.

     

    Migrations saisonnières

     

    En fin de saison, avant que les familles chausiaises ne regagnent le continent, les canots sont désarmés. Certains propriétaires se contentent de les béquiller dans l’anse du Pont, à l’abri des vents dominants, non loin du village des Blainvillais; pourvu qu’il soit assuré régulièrement, l’entretien des canots de Chausey ne requiert pas d’énormes efforts, ni de compétences particulières. D’autres profitent de cette trêve hivernale pour confier leur bateau aux bons soins d’un chantier naval, chez Claude Aufray, Camille Gaboriau à Pleudihen-sur-Rance, ou Pierre Legueltel. Dès le début de l’automne, ce dernier se rend à Chausey à bord de sa pinasse Tel-Quel, pour prendre en remorque une petite flottille de canots de Chausey, de doris et autres embarcations, qu’il ramène jusqu’à son chantier de Blainville-sur-Mer. Au printemps suivant, il effectue le voyage inverse, suivi de son armada fraîchement repeinte, qui se dandine comme une portée de tadornes. Avec de telles attentions, les milles à courir pour la petite flotte s’annoncent encore nombreux!

     

    Canot de Chausey (14)

     

    L’évolution des dernières unités

     

    Certains propriétaires de canots de Chausey reconnaissent les avoir quelque peu modifiés pour gagner de la vitesse, tout en respectant les lignes et le gréement d’origine. Son canot étant trop ardent à partir de force 4, Antoine Hurel a avancé le mât de 30 centimètres afin de rendre la barre plus douce. Le principe du contre-étambot rainuré, pour recevoir le bord d’attaque du safran, a été initialement adopté sur la Petite Mauvaise, ce qui semble avoir amélioré sa marche. Mais c’est au niveau du gréement que la recherche des performances est la plus nette. D’année en année, la surface de voilure tend à augmenter: 5 centimètres supplémentaires de bordure, 10 centimètres de plus dans la chute, vergue davantage apiquée. De 8 à 9 mètres carrés à l’origine, les misaines des canots de 13 pieds sont ainsi passées à 11, 12, puis plus de 13 mètres carrés.

     

    Cette évolution n’est pas seulement dictée par l’esprit régatier. Chacun s’efforce aussi d’obtenir une embarcation agréable et évolutive, en particulier par petit temps. C’est ce souci qui a motivé Hervé Hillard lorsque, après l’acquisition de la Petite Mauvaise, il a redessiné entièrement le gréement et modifié l’apiquage de la vergue. « J’ai amélioré mon bateau sans chercher à en faire une bête de course, explique-t-il. Je voulais simplement un bon canot, joli à regarder, marchant bien et à l’accastillage bien pensé. Si la vergue est très apiquée, c’est parce que je voulais qu’elle soit dans le prolongement du guindant de foc, ce qui est très esthétique sur un tel gréement. »

     

    Avec l’augmentation de la surface de voilure, les canots sont devenus plus réactifs. Mais dorénavant, gare aux imprudents! Une risée un peu forte, une écoute choquée un peu tard et c’est l’engagement par le travers, voire – exceptionnellement – la casse du mât. Les péripéties de canots coulés bas témoignent de l’implacabilité de la sanction. Zig-Zag, spécialiste en la matière, en est à sa troisième expérience sous-marine. Il a fallu le récupérer à marée basse ou, lorsque la hauteur d’eau était trop importante, le soulager à l’aide d’un grappin et le remorquer jusqu’à échouement.

     

    Le canot de Chausey possède des qualités suffisantes pour évoluer sur le plan d’eau de l’archipel normand, qui, pour être délicat, n’en est pas moins protégé. En revanche, il n’aime guère la mer formée, dans laquelle son étrave tape en raison de ses formes pleines. Néanmoins, les performances au près restent surprenantes au regard du faible tirant d’eau. En fait, le plan antidérive résulte, non seulement de la petite quille et du safran, mais également de la forme du bouchain très prononcé qui permet, à la gîte, une bonne assise dans l’eau. Ainsi ces canots peuvent-ils raser les roches et, avec l’aide des contre-courants, battre à l’occasion un dériveur moderne obligé, par manque d’eau, de relever tout ou partie de sa dérive. Autre avantage du faible tirant d’eau, en cas d’échouement, par inadvertance ou excès d’optimisme, l’équipage ne se mouillera que les mollets pour remettre le canot à flot.

     

    La plupart des canots de Chausey diffèrent par leurs emménagements, souvent personnalisés mais presque toujours d’une grande sobriété. Certains sont dotés d’une barre d’écoute métallique, d’autres se contentent d’un simple bout. Nombreux sont ceux qui, du fait de l’augmentation de la surface de voilure, ont préféré gréer un hauban de chaque bord, muni d’un ridoir métallique ou d’un ridage à l’ancienne. Quelques unités sont dotées d’un coffre sous le pontage avant, qui permet de ranger voiles et matériel de sécurité. D’autres propriétaires ont opté pour un simple filet suspendu sous ce pontage. Si ces canots ont été longtemps d’une rusticité à l’image de leurs ancêtres au travail, les plus récentes unités témoignent d’une finition digne de la petite plaisance classique. C’est ainsi que jolie Brise et Fanfaron ont un pontage avant et des passavants lattés, tandis qu’hiloires, bancs et éléments d’accastillage, comme les poulies, les taquets, les filoirs et le râtelier, sont en bois verni.

    Erwann Lefilleul

    Chasse Marée

     

     

     

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