• Une expédition française sur Maîtresse Île aux Minquiers

     

     

     

    Une expédition française sur Maîtresse Île aux Minquiers

     

     

    Les Minquiers, situés entre Jersey, au nord, et Chausey, au sud, sont l’objet d’un contentieux territorial entre la France et la Grande-Bretagne jusqu’en 1953.

     

    Minquiers (1)

     

    Un ancien contentieux

     

    Sur ces rochers dénués d’intérêt militaire, presque inhabitables et dépourvus d’eau potable, les Anglais construisent au début du XIXe siècle quelques abris de pêche. Les Jersiais qui achetaient les huîtres aux pêcheurs de Cancale ou de Chausey, décident de les pêcher eux-mêmes dans les eaux de l’archipel. S’ensuivent de nombreux conflits entre pêcheurs anglais et français et cela malgré plusieurs conventions conclues en 1824 et 1839. Cette dernière instaure notamment trois zones, des domaines respectifs pour les pêcheurs français et anglais et, une troisième, neutre, englobant les Minquiers et les Écrehou.

     

    Dans l’entre-deux-guerres, deux incursions aux Minquiers sont menées à partir du Cotentin; elles tendent aujourd’hui à se confondre dans la mémoire manchoise. La plus connue, en raison de la notoriété du Chausiais Marin Marie, navigateur et peintre célèbre, date de 1939. Mais la plus ancienne, à l’initiative d’Edouard Le Roux, remonte à 1929.

     

    Minquiers (2)

     

    Edouard Le Roux (1890-1966) descend d’une famille de la Rue d’Agon. Son arrière grand-père Charles était couvreur en paille. Son grand-père Célestin fit comme matelot plusieurs campagnes au Grand Banc de Terre-Neuve; en 1871, il est porté disparu comme tout l’équipage du brick Sainte-Anne, perdu corps et biens…

     

    En 1903, à la mort de son père Paul, un employé des postes puis des chemins de fer, le jeune Edouard n’a que treize ans; il doit travailler pour aider sa mère et son frère cadet Henri, alors domiciliés à Paris. Vendeur chez une marchande de rubans, il est orienté par son tuteur, Faust, vers la Bourse où il fait ses premiers pas comme grouillot puis comme coulissier, Après les parenthèses du service militaire en 1910/12 et du rappel sous les drapeaux de 1914 à 1917, il entre à la banque Daniel Dreyfus. Il se distingue en facilitant la mainmise en 1927 de l’armement Fabre sur les Chargeurs Réunis et… en épousant quatre ans plus tard Thérèse, une fille de Léon Fabre. Le petit-fils de «banquais» est devenu banquier, le petit grouillot s’est hissé dans la haute société ». (Le grouillot (du verbe grouiller) porte promptement à la Bourse les ordres d’achat et de vente donnés par son patron. Le coulissier est un courtier en valeurs mobilières non cotées (tandis que l’agent de change s’occupe des valeurs cotées)).

     

    A la différence de certains self-made-men, Edouard Le Roux n’oublie ni le berceau familial ni ses modestes origines. Il retrouve régulièrement Agon où il se retrempe au pays et dans la mer de son enfance: il acquiert une belle villa au Feugré. Surtout, il consacre une partie de sa fortune à des libéralités dont témoigne par exemple la Maison des marins à Blainville et que perpétue le banquet annuel offert aux têtes blanches d’Agon-Coutainville!. Sans bruit, il vient en aide aux déshérités de la vie et, sous une écorce parfois rugueuse, sa discrète générosité n’est pas la moindre de ses qualités humaines. Au Passous, une place recevra à juste titre le nom d’Edouard Le Roux, « bienfaiteur de la commune ».

     

    Durant leurs vacances agonaises, en famille, avec des invités, les frères Le Roux s’adonnent à des croisières et à la pêche. Séduits par les Minquiers et leurs ressources halieutiques, ils souhaitent y posséder, loin du stress du monde des affaires, un pied-à-terre. A cette fin, Henri, introduit aussi dans la banque Dreyfus, « fervent pêcheur et amoureux de la solitude (qu’il ne trouve plus à Chausey) », entreprend les démarches administratives; bien qu’il soit seul cité dans les actes officiels et les articles de presse, il n’aurait été que le prête nom, le fondé de pouvoir en quelque sorte d’Edouard qui financerait l’opération.

     

    Henri Le Roux adresse la demande d’occupation d’un terrain aux Minquiers à la direction des Domaines à Saint-Lô qui la transmet au Service des Phares et Balises à Granville. Canivet, ingénieur TPE de ce Service, rédige en avril 1929 un rapport d’où il ressort que la France assure le balisage de l’archipel (ce qui est exact), qu’elle est propriétaire de ces îlots d’après un document qui « doit remonter vers 1840» et qui est vraisemblablement la Convention franco-britannique de 1839 (affirmation pour le moins discutable car cet accord place les parages en « mer commune» et, de plus, n’a trait qu’au dragage des huîtres) et que Le Roux peut donc louer une parcelle de la Maîtresse Ile. L’ingénieur en chef des Ponts et Chaussées à Saint-Lô, Lecocq, approuve et communique aux Domaines le rapport de son subordonné granvillais.

     

    Le bail, signé le 3 juillet 1929, attribue au requérant « une bande de terrain triangulaire de 50 mètres de hauteur ayant pour sommet la pointe nord de la Maîtresse Ile et une base d’environ 10 mètres», à l’extrémité d’une courte ruelle que le journaliste du Jersey Weekly Post baptise avec humour « Main Street» (Grand’Rue). La location est consentie pour « une durée de trois, six ou neuf années à partir du 1er juillet 1929 (…), moyennant un prix annuel de cent francs»; elle peut être résiliée par les deux parties. Pour apprécier le montant du loyer, la pêche est certes « merveilleuse» aux Minquiers, mais, comme le souligne La Liberté, « la mer y est extrêmement mauvaise », tout mouillage aléatoire au point que « les pêcheurs ont encore gardé l’habitude, lorsqu’il y a une tempête, de couler leur bateau qu’ils retrouvent ensuite à marée basse: c’est le seul moyen de le préserver».

     

    Aux beaux jours de l’été 1929, sur le terrain alloué, deux maçons de la Rue d’Agon – André Leclerc et René Amourette – logés dans la bicoque abandonnée d’un pêcheur jersiais, se mettent à l’ouvrage. Ils prennent sur place sable et cailloux. Les autres matériaux, ciment, bois…, chargés à la côte, sont transportés sur les deux pinasses des Le Roux: la Doudou, pilotée par l’ancien « banquais» Joseph Duval de la Beuverie et la Genevieve, aux mains du marin du Commerce Adolphe Lehuby du Vieux-Coutainville. Au mouillage de la Maîtresse Ile, le matériel est transbordé sur le doris de la Doudou qui les débarque à pied d’œuvre.

     

    L’initiative française suscite l’étonnement des Jersiais estivants aux Minquiers, puis une fâcherie à la mesure des progrès de la construction. Quand les murs atteignent six pieds de haut, les travaux sont brutalement interrompus … afin d’éviter un incident diplomatique franco-britannique.

     

    Le contentieux remonte au 19 mai 1929, jour où Henri Le Roux est interpellé par les autorités anglaises parce qu’il pêche à l’intérieur des Minquiers alors qu’il n’en aurait le droit qu’aux alentours. Surtout, le capitaine Robin, agent de l’Impôt sur la « Maître Ile », apprécie fort peu que le « French gentleman» ait piqueté dès mai la parcelle de son futur « cottage» tout près du sien et, début juillet, mis les maçons au travail. Quant à l’avocat Renouf, député aux États de Jersey, un autre habitué des Minquiers, convaincu que l’archipel est une dépendance du bailliage jersiais, et, par cela même, « territoire britannique », il prend aussi très mal l’intrusion du « banker of Paris» qui prétend que l’archipel est « territoire neutre », donc autant français que britannique. Au départ, il s’agit d’une querelle de voisinage concernant des droits de pêche et de propriété d’un terrain.

     

    Les interventions se multiplient quand des pêcheurs jersiais de la Rocque, à leur retour des Minquiers pour le week-end du 7 juillet, rapportent immédiatement au bailli et au procureur général de Jersey les faits et dires du Français: Ce dimanche 7, à Renouf, resté sur place pour défendre les intérêts de ses compatriotes, le « capitaine du Genevière » ( la Geneviève) remet une lettre d’Henri Le Roux qui, fort de son bail signé quatre jours plus tôt par les autorités françaises, affirme que le plateau des Minquiers, non plus « territoire neutre », est « incontestablement français ».

     

    Le 9, Renouf, « le roi sans couronne des Minquiers » d’après le Daily Mirror – fait tenir cette lettre au bailli, sir William Vernon. Dès le lendemain, un rapport rédigé par le procureur général Malet de Carteret et l’avocat général Coutanche, est approuvé par le bailli, puis adressé au lieutenant-gouverneur Willis qui le transmet au secrétaire d’État britannique à l’Intérieur (Home Office).

     

    Comme des heurts entre pêcheurs jersiais et maçons français sont à craindre, le lieutenant-gouverneur suggère le 15 que le problème des Minquiers soit traité par le secrétaire d’État aux Affaires étrangères (Foreign Office) et qu’en attendant un accord entre les gouvernements britannique et français, une démarche soit entreprise auprès de l’ambassadeur de France à Londres pour que Le Roux interrompe ses travaux. Le 17 juillet, le Home Office refile la patate chaude au Foreign Office.

     

    Entre-temps, Fernand Sarrien, Consul de France à Saint-Hélier, inquiet de la tournure prise par l’incident qui, faute d’être réglé promptement, « risque d’amener des frictions très désagréables» pouvant « même dégénérer en violence de la part des pêcheurs jersiais », écrit le 10 juillet au ministre français des Affaires étrangères; il lui expose que peu importe la question de la souveraineté puisque les pêcheurs français peuvent pratiquer leur activité « dans les eaux des Minquiers en toute liberté» et que tout peut se régler facilement: « il suffit de faire comprendre à M. Le Roux qu’il serait préférable de bâtir sa maison sur un rocher non contesté, aux Roches Douvres par exemple. Il y trouverait beaucoup de poisson, le souvenir de Victor Hugo…». Le week-end du 14 juillet, Sarrien se rend à Paris pour informations; de l’entrevue au Ministère des Affaires Etrangères, rien d’officiel ni de précis ne ressort: « il semble bien que la France n’ait jamais reconnu la souveraineté de l’Angleterre sur la Maîtresse Ile », mais qu’ « aucune démarche n’a été faite pour indiquer au Gouvernement britannique cette non-reconnaissance » ». Sur recommandation du Consul et de notre ambassadeur à Londres, le ministre français de la Marine interdit le 16 juillet « à tous les bâtiments de la Marine Nationale de fréquenter jusqu’à nouvel ordre les parages des Iles anglo-normandes ».

     

    Un petit incident local est devenu un sujet de mésentente internationale.

     

    Aristide Briand, notre ministre des affaires étrangères, s’enquiert le 13 juillet 1929 auprès du Préfet de la Manche du document délivré à Le Roux par les Services départementaux. Le Préfet lui télégraphie le lendemain que l’affaire lui « était entièrement inconnue» puis, après enquête, l’informe le 16 que, en accord avec le directeur des Domaines, il suspend les effets du bail Le Roux (signé treize jours plus tôt) et le 17 que l’ingénieur en chef du service maritime (Lecocq) adresse à son subdivisionnaire (Canivet) de Granville « un blâme pour la légèreté dont il a fait preuve en la circonstance ». Le subalterne est sanctionné, le locataire ne peut prétendre à des dommages tandis que les autorités départementales s’en tirent à bon compte.

     

    A Paris, le sous-directeur au Quai d’Orsay, de Laboulaye, note qu’ « il faudrait terminer cette affaire ridicule et qui peut devenir fâcheuse » ; il reçoit Boissel-Dombreval, député de Coutances, et lui explique que nos ressortissants français, à qui la liberté de pêche est reconnue autour des Minquiers, ont tout intérêt à voir la crise se régler à l’amiable. Le député lui assure que Le Roux qu’il connaît personnellement « n’est nullement désireux de créer des embarras au Gouvernement français» ; il s’engage à « le prier de ne pas insister ».

     

    Le 20 juillet, Henri Le Roux suspend ses travaux à la Maîtresse Ile, rapatrie à terre maçons, outils et matériaux. C’est ainsi que le Gouvernement français a cédé aux démarches pressantes des Britanniques. Il faut dire que l’affaire tombe mal, dans une période de relative vacance du pouvoir puisque le président du conseil Raymond Poincaré, malade depuis le 17 juillet, est amené à démissionner. Il se pourrait aussi que Briand, attaché à « l’esprit de Genève », pacifiste, n’ait pas voulu en cet été 1929 déplaire au Royaume-Uni dont il sait déjà rencontrer l’opposition sur plusieurs questions internationales en cours et d’importance.

     

    Quant aux banquiers Henri et Edouard Le Roux, ils sont très vite plus préoccupés par le krach de Wall Street et ses répercussions mondiales que par leur équipée avortée aux Minquiers.

     

    De cette expédition agonaise le public n’a connaissance que par les journaux dont l’influence sur le déroulement des évènements est à considérer.

     

    Plusieurs quotidiens de la grande presse anglaise, tels le Times, le Daily Mail ou le Daily News, abordent le sujet de manière plus ou moins modérée. En termes nettement nationalistes, le Daily Mirror, dans son édition du 16 juillet, rend un hommage appuyé à Renouf, l’ardent défenseur de la souveraineté britannique aux Minquiers, à lui qui a fait hisser l’Union Jack sur la Maîtresse Ile par défi pour le « French banker » ; le lendemain, il publie des photographies du débarquement d’Henri Le Roux et ses amis présentés comme des « envahisseurs» (invaders). Un illustré anglais évoque même – excusez du peu !- la perspective d’un second Fachoda, cette bourgade du Soudan où, en 1898, la rivalité coloniale franco-britannique faillit déboucher sur la guerre.

     

    Les journaux jersiais, eux, adoptent deux positions différentes. Les Chroniques de Jersey, francophones, tout en soutenant que les Minquiers font bien partie du bailliage, prêchent l’apaisement, minimisent l’incident et s’en prennent à « la grande presse anglaise» qui traite du sujet avec « une exaspération telle que vraiment cela porte atteinte au prestige d’impartialité qui fut l’auréole de cette presse. Prétendre, comme l’a fait certain grand illustré anglais, qu’il s’agit d’un nouveau Fachoda, est vraiment d’une exagération écœurante que rien ne justifie car il faudrait être d’une crasse ignorance pour croire à l’exactitude de pareille comparaison ».

     

    A l’opposé, The Evening Post s’efforce visiblement d’attiser la querelle, comme le souligne le Consul de France qui reproche à ce journal de « chercher à provoquer un incident grave» et de jouer dans cette affaire « un rôle néfaste ». L’Evening Post, qui envoie aux Minquiers un journaliste accompagné de pigeons-voyageurs (pour transmettre au plus vite les nouvelles au siège du journal à Saint-Hélier), se distingue particulièrement dans son numéro du 15 juillet. Il relate la rencontre de l’avant-veille entre son reporter et Henri Le Roux qui, avec des amis, visite son chantier. Il relève que deux membres du groupe, portant des pantalons et des vareuses rouges, font penser à un petit contingent de chasseurs-alpins ou de zouaves qui viendraient tenir garnison sur la Maîtresse Ile. Le journaliste propose très ingénument (« in a most ingenuous manner ») à Le Roux d’être pris en photo devant un drapeau tricolore puisqu’il tient les Minquiers pour un territoire français. Le Roux ne tombe pas dans ce traquenard, heureusement car on imagine l’effet produit outre-Manche par une telle photographie!

     

    Le Jersey Week1y Post, qui reproduit les articles de l’Evening Post, ajoute des vues de la Maîtresse Ile pour bien montrer « l’Union Jack flottant fièrement sur cet avant-poste de l’Empire britannique» et un groupe de Jersiais posant sous cet Union Jack, « le seul drapeau qu’ils reconnaissent ».

     

    Il est certain que la presse jersiaise anglophone contribue à grossir un incident local, à pousser les autorités insulaires et anglaises à intervenir fermement pour défendre la main mise britannique sur les Minquiers.

     

    Côté France, la presse régionale ne charge aucun journaliste d’enquêter auprès des marins pêcheurs français, n’envoie aucun reporter aux Minquiers, si près pourtant du Cotentin. Pour Le Phare de la Manche, ce tas de cailloux, dont il ne souffle mot, doit être « terra incognita » ou dépourvue d’intérêt. Le Réveil de la Manche et Le Granvillais se contentent de reproduire des articles parus dans Les Chroniques de Jersey ou La Liberté.

     

    La presse parisienne – Le Figaro, Le Temps, Le Journal des Débats, Le Populaire, L ‘Humanité, etc – ne s’abaisse pas à traiter d’un sujet aussi mineur alors qu’il lui arrive d’aborder des questions beaucoup plus futiles. Trois périodiques nationaux, trois seulement sauf erreur, relatent l’expédition des Minquiers; et encore faut-il faire remarquer que, sur ce trio, L’Illustration le fait sans doute parce que ses dirigeants – les Baschet -, outre leur intérêt pour le monde maritime, sont apparentés à Thérèse Fabre, l’épouse d’Edouard Le Roux.

     

    Dans son numéro du 13 juillet, La Liberté publie une interview d’Henri Le Roux qui n’a pas, dit-il, « la prétention de coloniser les Minquiers », mais qui ne comprend pas les protestations jersiaises puisqu’il a en poche un bail signé par les autorités françaises; comment croire, écrit-elle, qu’ « à notre époque, où sur la carte du monde, tous les pays sont classés, catalogués, il existât encore, à quelques kilomètres à peine de nos côtes, des terres d’une nationalité incertaine? ».

     

    Revenant le 21 juillet sur « la gaffe» de l’administration française « qui a outrepassé ses droits », La Liberté ironise sur « les bêtises de M. Lebureau » et pense que le différend franco-britannique provient du fait que « les deux pays n’ont pas voulu considérer ces îles comme un territoire, mais les ont assimilées à des rochers que la mer couvre et découvre ». Et le journaliste de nous mettre en garde: « Il s’agit d’une question plus grave que du droit de construire une maison sur un îlot. Si le plateau des Minquiers devient anglais, il sera obligatoire de lui laisser autour une zone de trois milles comme eaux territoriales; ce serait alors pour la France la perte du droit de pêche dans ces parages extrêmement poissonneux et même plus riches que le plateau de Chausey» ; et comme « l’usage qui se généralise du bateau à moteur permettra à bref délai l’accès courant des Minquiers aux pêcheurs de Granville, de Cancale et de Saint-Malo », il convient de sauvegarder les intérêts de nos marins.

     

    L’Illustration s’étonne aussi qu’on puisse « en plein vingtième siècle, apprendre avec surprise qu’il existe encore entre la France et l’Angleterre des parcelles de territoire dont la propriété nationale est contestée». Elle évoque l’émotion des Jersiais suscitée par l’expédition d’Henri Le Roux: « Guillaume le Conquérant débarquant en Angleterre ne dut pas soulever de plus grand émoi », mais elle est persuadée que l’incident « curieux et minuscule ne risque pas de troubler les bonnes relations internationales ».

     

    Quant au Journal, le premier à signaler l’affaire des Minquiers dès le 11 juillet, il en parle à la légère: « C’est un minuscule conflit plus propre à intéresser les historiens, les géographes … et les humoristes qu’à émouvoir les chancelleries ». Le signataire de l’article – le célèbre reporter Géo London – conclut: « M. Henri Leroux, si l’on s’en tient à la tradition et à une coutume qui remonte à Rollon, premier prince normand, peut s’adresser évidemment au roi d’Angleterre, en se rendant à Saint-Hélier, capitale de Jersey, et en criant par trois fois: Haro! Haro! Haro! à l’aide, bon prince il m’est fait tort! » Toujours sur le mode humoristique, Le Journal du 16 juillet espère que « Anglais et Français n’auront pas à en appeler à Genève pour un bout de rocher dans la Manche ».

     

    Avant de se retirer des Minquiers, Henri Le Roux laisse un message aux Jersiais: « Nous sommes partis mais nous espérons vous rendre à nouveau visite quelque jour ». Ce n’est pas lui mais Marin Marie qui, en 1939, construit à l’Ile Maîtresse une cabane pour les marins pêcheurs français et qui doit, lui-aussi, arrêter les travaux sur ordre du Préfet maritime de Cherbourg ».

     

    Une nouvelle fois, le gouvernement français avait baissé pavillon- d’autres diront culotte-devant les exigences britanniques; et ces reculades trouveront à La Haye en 1953 leur épilogue fâcheux devant la Cour Internationale de Justice.

     

    Les expéditions de Le Roux et de Marin Marie relèvent de la petite histoire; mais leur traitement aussi bien par la diplomatie que par la presse n’est-il pas symptomatique de la grande politique? D’un côté, le Royaume-Uni réagit vigoureusement dès que sa souveraineté est mise en cause sur le moindre rocher, qu’il s’agisse de Gibraltar (Le « Caillou ») ou des Malouines (Falkland). De l’autre, bien des Français s’enflamment par intermittence aux exploits de leurs grands navigateurs, comme le 26 juillet 1929, lors de l’arrivée au Havre d’Alain Gerbault au terme de son tour du monde à la voile en solitaire, mais, ainsi que le souligne concrètement un autre de nos grands marins, Eric Tabarly, ils « ne voient en la mer que les plages et des bateaux pour s’amuser et du poisson à manger ». De fait, notre pays, qui a pourtant trois façades maritimes, se préoccupe surtout de ses frontières terrestres (de « la ligne bleue des Vosges» à la ligne Maginot), néglige trop souvent ses poussières d’îles, proches ou lointaines, ses intérêts sur mer et outre-mer.

    Guy De Saint Denis

    Revue de la Manche

     

    Un précédent article sur l’Affaire des Minquiers

     

     

     

     

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