• La tempête du 11 janvier 1866 à Cherbourg

     

     

     

    La tempête du 11 janvier 1866 à Cherbourg

     

     

    L’année 1866 a débuté par une série de coups de vent tels que depuis longtemps on n’en avait pas vu de semblables dans nos parages. La notice qui suit relate les effets produits par celui du 10 janvier dans la rade de Cherbourg. Ses conséquences ont été désastreuses sur toutes les côtes nord et ouest de la France. Le chiffre des navires naufragés s’élève à 92, celui des victimes à 31, encore est-on loin de connaître toute la vérité. La mer a rejeté plusieurs navires abandonnés et beaucoup d’épaves.

     

    Note sur la tempête du 11 janvier 1866, par M. le contre-amiral baron de la Roncière Le Noury, président du Comité, commandant en chef l’escadre cuirassée de l’Océan, mouillée à Cherbourg.

    Mouillé sur la rade de Cherbourg, j’ai été en position d’observer les phases d’une perturbation atmosphérique qui, par sa violence et par la dépression barométrique qui l’a annoncée, constitue une véritable anomalie dans nos climats.

    Les journées qui ont précédé le 11 janvier n’avaient rien présenté d’insolite. Le 9, il ventait grand frais d’ouest-nord-ouest avec des grains de pluie ou de grêle. Le baromètre était en moyenne à 741 millimètres. Dans la nuit du 9 au 10, le vent mollissait et le temps s’éclaircissait. Le 10, au matin, le vent, assez faible, tournait au sud-ouest, au sud et au sud-est. Cela indiquait que le mauvais temps n’était pas fini; s’il eût dû finir, les vents d’ouest-nord-ouest du 9 auraient remonté au nord-ouest et au nord-nord-ouest, où ils auraient cessé, et il aurait fait calme. Hauteur barométrique moyenne du 10 : 747 millimètres.

    Tempête 1866 (1)

    Toute la journée du 10, les vents sont restés au sud et au sud-est forte brise, le baromètre baissant lentement d’abord, puis ensuite avec une extrême rapidité. A minuit, il était à 727; il baissa alors de plus en plus rapidement jusqu’à huit heures et demie du matin, où il s’arrêta à 721 millimètres, et commença à monter. Les vents étaient toujours au sud-est tournant à l’est-sud-est, la brise faible, le temps couvert et pluie. Sauf la situation si exceptionnelle du baromètre, rien n’annonçait une tempête prochaine. Quelques pilotes rentraient, et les nombreux bâtiments de commerce en relâche sur la rade n’appareillaient pas, la boule de mauvais temps ayant été hissée et le retour du vent de l’ouest-nord-ouest au sud-est par le sud annonçant, comme je l’ai dit plus haut, que l’état du temps en mer n’était pas satisfaisant.

    A dix heures du matin, le vent tourna assez rapidement à l’est, au nord-est et au nord-nord-est (nord astronomique), où il se fixa et fraîchit rapidement. Les coups de vent de cette partie sont excessivement rares ici, et le vent ne souffle violemment de cette direction que dans un grain de courte durée. A dix heures et demie il ventait grand frais. Un canot alla à terre, il avait vent arrière; mais à peine était-il à deux encablures du bord, que l’ouragan se déclara: il dut amener toutes ses voiles et arriva sain et sauf dans le port.

    A onze heures et demie le vent avait pris toute sa force. La surface des lames était, pour ainsi dire, transportée ; cela produisait, au-dessus de la mer, un nuage qui, s’élevant à une certaine hauteur, empêchait de voir l’état du ciel. Le temps était certainement très couvert; il devait pleuvoir un peu, mais la pluie se confondait avec l’eau de la mer; les nuages d’en haut et d’en bas se rejoignaient. Par moments on pouvait voir que ceux d’en haut n’avaient pas une vitesse proportionnée à la force du vent.

    De onze heures et demie à trois heures et demie, le vent a soufflé avec la même violence. A onze heures et demie le baromètre était à 727 millimètres; à trois heures et demie, à 736 millimètres. Le vent était tellement puissant qu’à bord il était impossible de s’y exposer sans se tenir solidement à un point fixe.

    A trois heures et demie le vent mollissait un peu dans certains moments. A cinq heures et demie, ce n’était plus qu’un grand coup de vent, puis il diminuait successivement jusqu’à minuit où il était devenu très maniable. Le ciel s’était aussi successivement dégagé, et les nuages laissaient, de temps en temps, voir des étoiles. En mollissant, le vent avait passé du nord-nord-ouest au nord-ouest. A minuit le baromètre était à 751 millimètres.

    Le temps s’est ensuite tout à fait remis. Le 12 au matin, il faisait très beau avec une jolie brise de nord-ouest qui a duré toute la journée. Le baromètre restait à 758 millimètres en moyenne.

    On pouvait donc espérer voir le temps se remettre définitivement au beau; mais dans la nuit du 12 au 13 il s’est couvert de nouveau et les vents sont encore redescendus au sud-ouest, forte brise avec une pluie continuelle. Dans la journée du 13, le baromètre est redescendu ù 746 millimètres.

     

    Tempête 1866 (2)

     

    Sur 32 bâtiments de commerce qui étaient en petite rade le 12, 9 ont pu entrer dans le port de commerce au commencement du coup de vent en faisant quelques avaries, 22 ont été s’échouer sur le côté devant la ville, les uns à droite, les autres à gauche du port. Un seul a pu tenir.

     

    Les bâtiments de guerre avaient pris de bonne heure les précautions nécessaires. Ils avaient calé leur’ mâture, allumé leurs feux et mouillé des ancres, bien que tenus par des chaînes de corps-morts d’une grande puissance. Néanmoins, une des chaînes qui retenaient le Magenta a cassé à une heure et demie. Le vaisseau a abattu rapidement et est venu en temps auvent; il a encore incliné considérablement sous la puissance de la brise, mais bientôt il a senti l’effet, des autres ancres qui avaient été mouillées, et l’immense masse revenait debout au vent en se redressant.

     

    A trois heures, la même avarie arrivait à la frégate la Forte, qui eut semblablement l’heureuse chance de tenir sur d’autres ancres.

     

    La digue, qui depuis qu’elle est achevée, n’était pas encore passée par une telle épreuve, cette tempête du 11 janvier 1866, et n’a subi aucune avarie sensible. L’œuvre de M. Reibell est définitivement jugée, et constitue un des plus beaux et plus solides travaux des temps modernes. Des pierres du poids de 2 à 3 000 kilogrammes, qui forment l’extérieur de l’enrochement sur lequel elle repose, ont été projetées par les lames de l’extérieur de la digue par-dessus le parapet et sont tombées à l’intérieur; quelques-unes sont restées sur le parapet même; elles ont, par conséquent, été soulevées à une hauteur verticale de 8 mètres environ. On ne peut se faire une idée de la puissance qu’avaient acquise les lames sous la pression du vent. En frappant la digue elles s’élevaient à une hauteur égale à trois fois la hauteur du fort central qui a 20 mètres de haut, puis, entraînées presque horizontalement par le vent, elles venaient tomber en poussière à une grande distance en dedans et couvraient les bâtiments venus se mettre à l’abri sous la digue.

     

    Plusieurs officiers qui étaient également en rade lors du coup de vent du 2 décembre 1863 s’accordent à dire que le vent et l’ensemble du temps étaient alors bien moins mauvais que le 11 janvier, et que la tempête a été alors d’une plus courte durée et a soufflé du nord-ouest et non d’une région insolite, le nord astronomique, comme dans ce dernier ouragan.(Bulletin de l’observatoire)

     

    Les navigateurs apprendront avec satisfaction; que le feu flottant mouillé aux abords des Minquiers, et sur le sort duquel on avait eu les plus vives inquiétudes, a parfaitement résisté à cette effroyable tempête du 11 janvier 1866.

     

    Il nous a paru intéressant de comparer les oscillations du baromètre à Cherbourg et à Paris, pendant les journées des 10, 11 et 12 janvier. Ces oscillations sont indiquées par deux courbes que nous reproduisons ci-contre.

     

    La première a été relevée à bord du Magenta; la seconde a été tracée par le météorographe du Dépôt des cartes et plans de la marine. Il résulte de cette comparaison que le maximum de la baisse barométrique s’est manifesté à Cherbourg à 9 heures du matin et que cette baisse a été suivie immédiatement d’une hausse rapide. À Paris au contraire, la baisse a été moins forte (728mm au lieu de 721); elle a atteint, son maximum au moment où la brise commençait à mollir sur la rade de Cherbourg, et s’est maintenue jusqu’à 5 heures et demie du soir.

     

    Tempête 1866 (3)

     

    Tempête 1866 (4)

     

    Tempête 1866 (5)Tempête 1866 (6)Tempête 1866 (7)

    C’est une colonne extraite du Cherbourg-Éclair de la mi-janvier 1866.

    Lebosco

     

     

     

     

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