• La prostitution au 19ème à Cherbourg

     

     

     

    La prostitution au 19ème à Cherbourg

     

     

    Vous me direz que la prostitution n’a pas grand lien avec la mer, mais n’oubliez pas que Cherbourg est un port, que dans tout port il y a des marins et que les marins……..

     

    L’histoire de la prostitution à Cherbourg n’est pas connue, mais pourtant riche en faits et en anecdotes. Nous allons voir l’évolution dans le temps de la prostitution à Cherbourg.

     

    On a l’habitude de dire que la prostitution est le plus vieux métier du monde. En l’absence de documents plus anciens sur le sujet, on ne peut que faire commencer cette histoire de la prostitution à Cherbourg en 1706, quand l’abbé Antoine Gâté, curé de la Trinité, se préoccupe du sort des filles publiques, en demandant à la ville et à l’évêque du diocèse, la permission d’annexer à l’hôpital une maison séparée pour recueillir les filles « et essayer de les ramener à une vie régulière ».

     

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    Une affaire de famille

     

    Mais tout le monde à Cherbourg – comme partout ailleurs en France à cette époque – ne partageait pas les idées larges et généreuses de l’abbé Gâté. La prostitution, considérée longtemps comme une activité criminelle, est poursuivie comme telle.
    Le 1 1 décembre 1767, le Lieutenant Général de Police de Cherbourg, Louis-Gilles François Demons, Sieur de Garantot, prononce un jugement sévère à l’égard de cinq sœurs – Françoise, Jeanne, Marguerite, Catherine et Marie H – qui mènent « la vie la plus déréglée, la plus scandaleuse » dans le logement qu’elles occupent, fréquenté par « des soldats, des matelots, des bourgeois ».

     

    Le jugement du Sieur de Garantot est appuyé par plusieurs exemples précis : « chez ces filles, il se passe le plus grand désordre : des hommes de toutes les espèces, à qui elles se prostituent, se rassemblent sans cesse le jour et la nuit. Il y va même d’autres femmes et filles de débauche. Ce commerce scandaleux est aperçu par les fenêtres des appartements qu’elles occupent ». Non contentes de travailler à domicile, les sœurs font également commerce de leurs charmes à l’extérieur, comme en témoigne le Commissaire de Police, qui « les a rencontrées aussi, plusieurs fois, vers le milieu de la nuit, sur le port et en différents endroits de la ville et des faubourgs ». Et comble de la débauche, « deux d’entre elles, Françoise et une autre ont même osé l’autre jour, faire de l’église le théâtre de leur commerce et de leurs intrigues. Elles y ont été vues avec un libertin dans un lieu retiré. L’arrivée des témoins arrêta leur sacrilège hardiesse ».

     

    La sentence est à la mesure du scandale provoqué : « ordonnons que leurs meubles seront jetés sur le carreau, leur paillasse brûlée dans la rue; que Françoise, dont la débauche se trouve continuée depuis longtemps et plus grande que celle de ses sœurs, sera renfermée au moins un mois dans la maison de force de l’hôpital de ce lieu ; que suivant l’usage, elle y aura les cheveux rasés et y sera retenue à la chaîne, revêtue de la robe de pénitence et nourrie au pain et à l’eau ; qu’ensuite, elle sera conduite et chassée hors de la ville ; que ses sœurs, Jeanne, Marguerite, Catherine et Marie seront aussi chassées hors la ville, et que défenses seront faites à elles et à Françoise d’y rentrer sous peine d’être renfermées à l’hôpital pendant six mois, et à toutes personnes de les y retirer sous les plus grandes peines ».

     

    Et pour éviter que d’autres filles soient tentées de venir à Cherbourg, le jugement est assorti d’un avertissement à la population : « défense était faite de louer des maisons ou appartements à aucunes filles ou femmes de débauche, et autres personnes sans aveu, malfamées et de mauvaise vie, et particulièrement aux nommées Jeanne, Marie, Marguerite, Françoise et Catherine H ; et faisait pareilles défenses aux habitants de la campagne demeurant dans l’étendue de la juridiction « . On ne badine pas avec l’amour, à fortiori quand celui-ci est tarifé…

     

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    « NOUS, FEMMES PUBLIQUES DE CHERBOURG … »

     

    Avec le début des grands travaux de construction de la digue du large et de l’arsenal, l’importance grandissante du port à partir de la fin du 18ème siècle, la population cherbourgeoise croit rapidement, surtout grâce à l’afflux constant d’ouvriers, de matelots et de soldats. Des hommes donc. En toute logique, la population des prostituées suit la même courbe ascendante. Et commence à s’organiser : c’est ainsi qu’en octobre 1810, une lettre soussignée des « femmes publiques et paisibles demeurant en la ville de Cherbourg » arrive sur le bureau du sous-préfet de Valognes, lequel renvoie l’affaire au maire de Cherbourg, Mr Delaville. Que demandent les prostituées ?

     

    Voilà la requête:

     

    « Monsieur.
    D’après les ordres de Monsieur le maire de notre ville, nous sommes à chaque instant traduites à l’audience de police, quand les agents trouvent quelqu’un chez nous après l’heure de la retraite, et nous sommes obligées de payer une amende. En conséquence, nous avons le cinq de ce mois adressé notre requête à Monsieur le maire afin qu’il nous fasse payer un impôt annuel, payable chaque mois, et de nous délivrer un livret pour n’être point passible à aucune amende quand la tranquillité régnera dans nos maisons. Si toutefois, il se trouve quelque insolent, nous nous obligeons de le dénoncer sur le champ à la police.

     

    Nous demandons encore qu’un chirurgien fasse la visite de nos personnes au moins une fois tous les mois, tel que cela se pratique dans les grandes villes. C’est pourquoi Monsieur, nous vous adressons la présente afin que vous invitiez Monsieur le maire de nous fixer un impôt et de nous délivrer un livret pour que nous fassions notre état de tranquillité. Nous espérons avec confiance que vous nous accorderez notre demande ».

     

    Cette démarche, qui peut paraître surprenante, rejoint les préoccupations exprimées au même moment par le général de brigade commandant le département : ce dernier vient de rappeler au maire de Cherbourg « qu’il est d’usage, dans une ville où la police est bien faite, que les filles publiques soient visitées tous les mois, sans que qui que ce soit puisse s’y opposer ». Et le général conclut son appel en indiquant qu’une fille publique ne peut pas plus exercer son activité sans subir un tel examen, « qu’un brasseur ne peut brasser sans payer patente ». Une curieuse logique comptable et sanitaire, mais frappée au coin du bon sens. Car le maire de Cherbourg, qui est médecin, ne peut que s’inquiéter des « rapports qui lui sont parvenus sur la propagation de la maladie vénérienne parmi les troupes de la garnison ». La demande des prostituées et des autorités militaires ne peut donc mieux tomber.

     

    Le 7 novembre 1811, le maire de Cherbourg prend donc l’arrêté municipal suivant:
    Considérant que les mesures adoptées par l’autorité militaire de faire visiter et traiter les soldats qui peuvent être atteints de la maladie vénérienne, seraient vainement exécutés si elles n’étaient étendues jusqu’aux femmes publiques qui peuvent se trouver dans le même cas. Que cette mesure utile à la société en général, l’est d’une manière plus particulière aux individus qui doivent en être l’objet.

     

    Arrête :
    Article 1″
    A l’avenir, toutes femmes publiques seront assujetties à une visite périodique et soumises à un traitement lorsqu’elles auront été reconnues atteintes de maladies vénériennes.
    Article 2
    Pour subvenir aux frais qui doivent en résulter, chacune d’elles sera tenue de payer, le premier de chaque mois, la somme d’un franc cinquante centimes aux mains du receveur de l’Hospice civil.
    Article 3
    Celles qui auront acquitté cette rétribution et auront été reconnues exemptes de maladies vénériennes, recevront de la mairie, une carte de sûreté portant leur signalement, au moyen de laquelle elles ne seront point inquiétées par la police, en se conformant au règlement.
    Article 4
    Celles qui auraient refusé ou seulement négligé de se conformer aux dispositions des articles 1et 2 ne recevront point de carte de sûreté, ou même seront privées de celle qu’elles auraient pu recevoir antérieurement ; et selon les circonstances, traduites devant les tribunaux comme prévenues d’avoir sciemment communiqué une maladie contagieuse. »
    Et voilà le vœu des prostituées cherbourgeoises exaucé !

     

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    PORTRAIT-ROBOT

     

    Premier enseignement de cet arrêté : la prostitution cherbourgeoise vient de franchir un palier. D’activité uniquement répréhensible, elle a évolué vers l a notion d’activité « commerciale », comme le suggérait – peut-être inconsciemment – le général de brigade commandant le département. Un « mal nécessaire » comme on dirait aujourd’hui, qu’il convient d’encadrer légalement et sanitairement. Deuxième enseignement de cet arrêté : encadré régulièrement, le groupe des prostituées cherbourgeoises ne vit plus dans l’ombre; il existe statistiquement. Ce qui nous permet de savoir qui étaient ces femmes, et comment elles vivaient.

     

    D’abord leur nombre et leur âge. Une première liste de noms établie en novembre 1816 recense 56 filles publiques : une fille de moins de 18 ans, huit filles de 18 à 20 ans, dix­ huit de 20 à 25 ans, dix-sept de 25 à 30 ans, onze entre 30 et 40 ans et une fille de plus de 40 ans. La seconde liste, dressée en mars 1817, compte 45 noms : une fille de moins de 18 ans (toujours la même), neuf filles de 18 à 20 ans, vingt filles de 20 à 25 ans, six filles de 25 à 30 ans et huit filles de 30 à 40 ans. Les filles de 18 à 30 ans représentent donc les trois quarts (77% dans la première liste, 75% dans la seconde) de la population des prostituées cherbourgeoises.
    D’où viennent-elles, ces filles publiques ? Sur les cinquante-six répertoriées en 1816, vingt-neuf sont nées à Cherbourg, seize viennent de communes situées dans un rayon de 25 kilomètres (dont six de Valognes). Le reste est originaire de Carentan, Coutances, Saint Lô, Le Havre, Saint-Brieuc et Namur (la plus jeune).

     

    Ensuite, leur lieu de vie. Sur les 45 femmes recensées en 1817, vingt sont domiciliées rue du Vieux -Pont, quatre rue du Faubourg, six rue des Vieilles Carrières et de la Poudrière, soit trente femmes sur quarante-cinq qui habitent dans le vieux faubourg, le quartier pauvre de la ville. Cinq autres habitent dans l’ancienne ville close : deux, rue au Blé, deux passage Digard et une, rue des Portes. Le reste est plus éparpillé : deux, rue Grande Vallée, une rue de la Paix et trois dans le quartier du Val de Saire. Et c’est sans compter celles non enregistrées et contrôlées, ni bien sûr celles vivant aux alentours de Cherbourg : « il faudrait assujettir à la visite toutes les femmes reconnues comme publiques … Mais comment atteindre celles qui habitent à Equeurdreville, Octeville, Brix, car il en reste un grand nombre jusqu’à Delasse » écrit un jour le chirurgien de l’hôpital au maire de Cherbourg.

     

    Enfin, quel est leur comportement général ? Là encore, peu de renseignements, si ce n’est quelques courtes annotations faites par les différentes autorités : la liste de 1816 qualifie 25 femmes de « tranquilles et paisibles » et six seulement d' »infâmes et abominables prostituées » sans qu’on en sache plus sur les critères qui ont permis cette classification. Le chirurgien qui les soigne, remarque leur manque de soin, leur négligence dans leur entretien, leur langage cru. Les administrateurs de l’hôpital fustigent leur passion « immodérée » pour la boisson. Et le local qu’on a aménagé à leur intention à l’hospice est apparemment mis à sac régulièrement : draps et couvertures volés, bois de lits brûlés ainsi qu’une partie du plafond !

     

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    TROIS QUARTS DE POT DE MAUVAISE SOUPE

     

    On a vu précédemment que l’arrêté municipal pris en 1811 prévoyait notamment la visite régulière des prostituées par un médecin, et l’obligation de prendre un traitement pour celles atteintes de maladies vénériennes. Fort bien. Mais l’on a vu aussi que les filles publiques des communes voisines de Cherbourg n’étaient pas assujetties à cette règle, que rien – hormis la menace d’un passage au tribunal – n’obligeait les filles publiques opérant à Cherbourg à se plier à ce cérémonial sanitaire. Et que surtout, si l’on a prévu d’administrer un traitement aux prostituées malades, et donc contagieuses, on a en revanche négligé d’allouer un local dédié aux soins et à la mise en quarantaine des filles touchées : en 1812, ces dernières sont rassemblées dans un local de la prison !

     

    Et manifestement, cette demeure n’a pas l’air de plaire à ces dames, puisque certaines d’entre elles qui s’y trouvent en mai, adressent une pétition au Préfet du département : le local est mal aéré et surtout trop petit – elles sont 24 dans une pièce qui peut accueillir six personnes – la paille manque parfois pour se coucher et la nourriture laisse à désirer : « trois quarts de pot de cette mauvaise soupe que distribue l’hôpital ». En 1814, le maire de Cherbourg reçoit à son tour une lettre de ses concitoyens, signalant que « la fille Saint-Germain, à la prison depuis neuf mois, n’a encore pris aucun remède, du moins on me l’assure. L’humanité exige que si l’on retient ces femmes, on cherche au moins à les guérir ». Le Préfet lui-même, vient à s’émouvoir de la situation : « la maison d’arrêt n’est pas un lieu dans lequel il convienne de déposer ces femmes ». Et il invite le maire de Cherbourg à chercher un nouveau local, pour que les prostituées malades puissent recevoir le même traitement qu’à l’hospice. Quitte à ce que la ville elle-même mette la main au portefeuille.

     

    Le maire décide alors d’aménager un hospice auxiliaire, avec des lits et un mobilier sommaire, dans un local attenant à la prison. Une infirmerie à la charge de l’hospice civil. Bientôt, les administrateurs de l’hospice trouvent cette charge trop lourde : « ce traitement très onéreux pour l’hospice, le devient tous les jours de plus en plus ». En 1818, les dépenses pour l’hospice des prostituées sont estimées à 4 000 francs par an. Et en 1824, les administrateurs demandent au maire « d’engager Monsieur le Préfet à faire cesser ce traitement qui devient trop onéreux pour notre hospice ».

     

    Et pourtant, si l’on en croit le docteur Blanchet, chirurgien de l ‘hospice civil désigné pour soigner les prostituées de l’hospice auxiliaire, il y a encore beaucoup à faire. En 1826, il explique au maire qu' »il faudrait au moins trois appartements. Un avec un poêle pour les femmes gâtées, un pour les femmes qu’on ne veut pas recevoir à l’hôpital et qui se trouvent propres ou atteintes d’autres maladies (il s’en trouve trois de ces dernières à la prison et j’y en ai vu jusqu’à dix). Le troisième appartement sera nécessaire pour contenir les ustensiles, une baignoire, une armoire pour enfermer Je journalier des médicaments… et pour coucher l’infirmière ». Si infirmière il y a, car Je docteur Blanchet se demande « comment trouver une personne qui voudra servir d’infirmière, s’occuper de maintenir l’ordre, présider à la distribution des vivres et à l’exécution des prescriptions ? » Enfin, le praticien enfonce le clou en reprochant au maire de « toujours laisser les choses in statu quo. Il est malheureux que vous n’ayez pas vu le local où sont reçues les femmes gâtées. Comme Monsieur le Procureur du Roy, comme plusieurs de mes confrères qui l’ont examiné, vous auriez éprouvé de l’horreur à la vue de cette espèce de cachot. Comme eux et comme Monsieur le sous­ Préfet, vous auriez jugé qu’il était impossible de traiter la syphilis dans une vaste salle sans air, sans plancher, sans fenêtres, sans cheminée, où les malades sont exposées aux impressions funestes du froid, abandonnées à elles-mêmes, et par conséquent exécutant mal, ou point, les ordonnances. Pour moi, témoin de la mort de plusieurs personnes faute des secours nécessaires, ma conscience ne me permet pas de me mêler de ce service tant qu’il ne sera pas organisé d’une manière convenable « .

     

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    UN DÉPLORABLE ÉTAT

     

    La situation réclame une décision. En 1828, la municipalité décide « l’établissement d’une infirmerie dans la remise de Tivoli, pour les filles vénériennes » (en haut de l’actuelle rue de la Duché). Le local était trouvé. Encore fallait-il l’équiper. On verra une nouvelle fois – en août 1843 ! – le docteur Blanchet prendre sa plume pour demander au maire  »l’autorisation d’acheter un spéculum de 6 francs et une chaise, ou mieux, un fauteuil pour pouvoir examiner les malades ». Modeste demande qui reçût un accord le 10 août 1844. Un an après !

     

    Malgré ces quelques progrès acquis de haute lutte, la situation est encore loin d’être réglée. En 1833, le colonel du 12èmc léger, en garnison à Cherbourg, se plaint au maire : « les femmes prises en flagrant délit dans la commune de Cherbourg, se réfugient sur celle d’Equeurdreville, et paralysent ainsi la poursuite dirigées contre elles…Du côté de la redoute des Fourches, sur Equeurdreville, des filles reçoivent en plein air, des militaires du poste…Les soldats, qui malgré le déplorable état de ces malheureuses, se livraient à elles, s’exposaient ainsi à des maladies graves ». Même attitude de la part du commandant de La Belle Poule, en escale à Cherbourg en 1839 et du chirurgien de la Marine, qui constatent  »le grand nombre de vénériens qui existent en ce moment parmi les marins et les militaires actuellement à Cherbourg ».

     

    Le 19 avril 1842, le maire, Mr Noël-Agnès, décide alors de prendre un nouvel arrêté régissant la prostitution : les filles publiques devront se faire inscrire au registre du bureau de police qui leur délivrera une carte. Elles devront se soumettre à deux visites médicales mensuelles, mentionnées sur un état remis au maire et au commissaire de police. Interdiction leur est faite de changer de domicile, sans en faire la déclaration à la police le jour même. Interdiction de faire du racolage. Et poursuites judiciaires immédiates en cas de situation irrégulière.

     

    La même sévérité qu’en 1811, un peu plus accentuée, mais qui ne résout en rien la situation. Car les agents continuent toujours de ramasser des filles, « presque toujours ivres et sales » et souvent malades. Hospitalisées à Tivoli, elles s’échappent en faisant le mur ou bien « elles recevaient des soldats et d’autres citoyens » dans l’établissement même. Dans son rapport annuel de 1859, le commissaire de police de Cherbourg constate que « la prostitution faisait de rapides progrès, et que la police n’avait que des moyens insuffisants pour combattre l’invasion des maladies syphilitiques ». Cherbourg compte alors 54 femmes cartées, et ce sont 40 femmes qui ont été traitées en l’espace d’une année à Tivoli. Quant au règlement municipal de 1842, il a été enfreint à de nombreuses reprises : la police a dressé 260 contraventions en un an.

     

    Notons encore la naissance de plusieurs maisons closes. La première, située au 25, rue d u Faubourg, a été ouverte en 1842. Elle est, selon les dires de ses propriétaires, correctement tenue. A la même époque, deux bordels de bas étage situés aux 55 et 90 de la rue du Vieux-Pont, sont d’autre part exploitées par un tenancier, alcoolique, « sourd et abruti » selon le commissaire de police. Ces deux maisons ne subsisteront pas longtemps. Enfin, un autre établissement était installé dans le quartier du Val de Saire, rue des Sables, actuelle rue Charles Gohel.

     

    Voilà pour ce que nous savons de la prostitution à Cherbourg jusqu’à la première moitié du XIXème siècle. Une connaissance lacunaire qui gagnerait en profondeur avec l’étude des journaux et des archives sanitaires, policières ou de justice de l’époque. Si celles-ci existent encore et sont consultables.

     

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    LE DÉVELOPPEMENT INQUIÉTANT DES MALADIES VÉNÉRIENNES

     

    Passons encore quelques années pour nous retrouver dans le dernier quart du XIX’ siècle. Deux rapports du commissaire central de police de Cherbourg, le premier adressé au maire en décembre 1886, le second au sous-Préfet un an plus tard, permettent de prendre la température de la situation. Dès les premières lignes, force est de constater que la prostitution a encore augmenté : 70 filles isolées et 49 autres dans les maisons de tolérance sont encartées à Cherbourg en 1882. En 1887, on en recense 91 isolées et 52 dans les maisons « publiques » : 24 prostituées en plus en l’espace de cinq ans ! Et bien entendu, le nombre des filles malades a lui aussi suivi la même courbe ascendante : 56 filles atteintes de maladies vénériennes sont venues se faire soigner au dispensaire cherbourgeois en 1882 : elles sont 91 à avoir suivi Je même chemin en 1887, avec un pic à 117 visites l’année précédente.

     

    C’est bien sûr la prostitution de la rue qui explose : alors que les effectifs des maisons closes restent stables entre 1882 et 1887 (entre 46 et 52 pensionnaires), le nombre des filles de la rue a augmenté à peu près d’un quart dans le même laps de temps. Et tandis que le nombre de filles malades en provenance des maisons closes a tendance à diminuer (9 cas recensés en 1882, 6 en 1887), c’est l’inverse qui se produit pour les filles de la rue : 47 visites en 1882, 85 en 1887. Cette situation préoccupe le Ministre de l’Intérieur: averti par le Ministre de la Marine sur « le développement inquiétant que prennent les affections vénériennes dans le port de Cherbourg », celui-ci a demandé au Préfet de la Manche en décembre 1886, de lui dresser un tableau exact de la prostitution à Cherbourg, et en particulier de la prostitution clandestine.

     

    D’où vient le mal ? Pas forcément de Cherbourg, où, si l’on en croit le rapport déjà évoqué du commissaire central de police (décembre 1886), le service des mœurs et le dispensaire fonctionnent bien : « je ne vois pas quelles mesures autres pourraient être prises, et je ne vois quant à présent, aucune amélioration à apporter pour améliorer la situation » explique le fonctionnaire au maire de la ville, avant de préciser que « le mal vient surtout des localités voisines : Equeurdreville, Octeville et Tourlaville ». Et le policier accuse : « à Equeurdreville, il y a un grand nombre de prostituées qui vivent librement et sans aucune surveillance. Aucune mesure n’est prise à leur égard ; elles sont d’autant plus nombreuses dans cette localité qu’elles sont près des casernes de la ligne et de l’infanterie de marine. Il en est de même de la commune d’Octeville, où les quartiers du Cauchin, de la rue Saint-Sauveur, le fort des Fourches, sont parcourus par une quantité de femmes qui se prostituent sans que le maire de cette commune prenne les mesures que comporte la situation. Récemment encore, Monsieur le Major de la garnison réclamait l’intervention de la police pour surveiller les environs du fort des Fourches. A diverses reprises, Monsieur le Procureur de la République a prescrit à la gendarmerie des rafles des femmes qui séjournaient dans le quartier du Cauchin. Un certain nombre ont été condamnées pour vagabondage, et à l’expiration de leur peine, elles ont recommencé. La même situation existe à Querqueville, et à un degré moindre à Tourlaville ». Et le commissaire de police conclut en demandant que les maires des communes avoisinant Cherbourg « soient mis en demeure de prendre les mesures nécessaires pour réglementer la prostitution dans leurs communes respectives. Que ces quatre communes créent à leurs frais une brigade d’agents opérant chacune sur leur territoire, et pouvant se réunir lorsque besoin en sera pour opérer en commun sous la direction du commissaire central de Cherbourg, dont la juridiction pourrait être étendue d’une façon générale sur ces quatre communes ».

     

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    QUERELLE DE CLOCHERS

     

    Le commissaire de police de Cherbourg vient de mettre les pieds dans le plat Et vient de raviver par la même occasion, une querelle de clochers qui date déjà de plusieurs années, si l’on en croit cette lettre adressée au sous-Préfet de Cherbourg par le maire d’Equeurdreville en 1875 : « la commune d’Equeurdreville est toujours sous l’influence d’une ancienne et mauvaise réputation, qu’au besoin, la ville de Cherbourg ne craint pas d’exagérer pour se décharger. Autrefois, il y avait, il faut en convenir, un certain nombre de filles publiques, relativement fort pour le chiffre de la population. Maintenant, la commune n’en a plus que trois, et elle fait le sacrifice de verser trois cent francs à Cherbourg pour la visite et les soins à donner à ces femmes. La responsabilité, quant à leur santé, revient donc à cette ville. Quant à la prostitution clandestine, je crois pouvoir dire, et sans exagération qu’elle n’est pas plus forte que partout ailleurs, et surtout, on peut dire qu’elle ne fait pas de scandale ».

     

    La question semblait déjà réglée pour le maire d’Equeurdreville en 1875. Elle l’est de pareille façon, douze ans plus tard. Comme un seul homme, les conseils municipaux d’Equeurdreville, Tourlaville et Octeville refusent dès 1887, de mettre la main au porte­ monnaie pour créer des brigades locales d’agents des mœurs. Dès lors, le bras de fer est engagé entre les communes de la banlieue cherbourgeoise et les différents ministères concernés.

     

    Le Ministre de l’intérieur ouvre le feu en suggérant d’abord « l’interdiction aux troupes, des communes où la police des mœurs est laissée à l’abandon ». Intention restée lettre morte. Puis, c’est le Préfet de la Manche qui prend la décision de faire fermer les débits à 9 heures du soir. L’attaque est suffisamment importante pour provoquer une séance extraordinaire du conseil municipal d’Equeurdreville en janvier 1889 : ce dernier demande une dérogation , étayée par l’argumentation suivante : « notre commune qui est fréquentée tous les soirs par un grand nombre de soldats et de marins, se verrait complètement abandonnée par toutes ces troupes, si les débits continuaient à fermer à 9 heures. Ce qui ferait un tort considérable à notre octroi, et ensuite à tous les débitants. D’un autre côté, notre population qui se compose entièrement d’ouvriers travaillant au port militaire et n’étant libres que le soir, à une heure assez avancée, ne pourrait même plus vaquer à leurs occupations. Notre commerce se verrait complètement tomber, et la commune aurait peine à subvenir à payer ses nombreuses dettes occasionnées par la construction et l’entretien continuel de ses écoles ». Et le conseil municipal décide donc en toute logique de voter une somme de 200 francs pour lutter contre la prostitution … Une argumentation financière (les taxes versées à l’octroi, les recettes des débits), sociale (les « occupations » de la population ouvrière ), et vertueuse (la construction et l’entretien des écoles ) : le tableau est complet, mais n’arrive pas à faire oublier l’aveu à peine caché de la prostitution (« notre commune est fréquentée tous les soirs par un grand nombre de soldats et de marins »), et surtout aboutit à un extraordinaire marchandage: contre deux cent francs, le conseil municipal d’Equeurdreville entend bien être débarrassé des tracasseries administratives que lui procure la prostitution. Mais pas question de toucher aux débits de boisson (et donc, à l’alcoolisme…).

     

    Finalement, les ministères concernés décident de remédier au problème en mettant la main à la poche : en mars 1890, les Ministères de la Marine (4 200 francs), de la Guerre (3 000 francs) et de l’Intérieur (600 francs ) contribuent à financer la création d’un service spécial de surveillance de la prostitution dans les communes suburbaines de Cherbourg. Et un décret du 28 avril 1890 vient étendre la juridiction du commissaire central de police de Cherbourg aux communes d’Equeurdreville, Tourlaville, Octeville, Hainneville et Querqueville.

     

    Quatre ans plus tard, la situation n’est pas pour au tant réglée, si l’on en croit le Procureur de la République en poste à Cherbourg, qui s’adresse le 22 février 1894 au Procureur Général, pou r lui demander la création budgétaire de deux postes de commissaires de police à Equeurdreville et Tourlaville : « 226 débits de boissons à consommer sur place sont exploités dans ces deux villes, 123 à Tourlaville et 103 à Equeurdreville. Un grand nombre de ces débits, surtout à Equeurdreville, sont très mal tenus, et peuvent être considérés comme des maisons de prostitution clandestine, où les mineurs des deux sexes sont excités à la débauche … La police de la voie publique n’est même pas assurée dans les conditions actuelles, et j’ai pu me convaincre à diverses reprises, en traversant les rues d’Equeurdreville, que faute d’agents, les prescriptions de la loi sur la répression de l’ivresse ne peuvent pas être appliquées… Les 123 débits de boissons de Tourlaville sont peut-être mieux tenus que ceux d’Equeurdreville, et le nombre des filles de mœurs légères employées au service, est certainement moins considérable que dans cette dernière localité, fréquentée surtout par les marins et soldats de la garnison. Cependant, même de ce point de vue, l’action d’un commissaire de police se ferait sentir et préviendrait bien des abus « .
    Quelquesjours plus tard, le maire d’Hainneville vient à la rescousse du Procureur de la République de Cherbourg, en prenant un arrêté municipal réglementant la prostitution sur le territoire de sa commune. Puis les maires d’Equeurdreville, Tourlaville et Octeville ressortent des archives communales, des arrêtés similaires, portant sur l’inscription des filles publiques dans un registre, l’obligation des visites sanitaires ou l’interdiction leur étant faite de stationner dans les débits.

     

    La prostitution dans la banlieue de Cherbourg est désormais encadrée par une règlementation précise. Les moyens humain s et financiers (même s’ils sont encore modestes) existent pour appliquer cette règlementation. Ce qui n’empêche pas bien sûr la prostitution de continuer à se développer.

     

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    Quand les filles de la Manche « montaient » à Paris.

     

    Outre le cas de Cherbourg, la prostitution est plutôt florissante vers le milieu du XIXème siècle dans le département de la Manche. Sur la période 1845-1854, l’auteur de l’étude a calculé que sur une population départementale de 312 589 femmes, 210 se prostituaient sur le territoire de la Manche. Soit un taux de 6,7 1 prostituées pour 10000 femmes. Ce qui place la Manche à la 29ème place au niveau national. Et en fait le deuxième département normand pou r l’importance de la prostitution locale, loin derrière la Seine­Inférieure (Seine-Maritime).
    Sur la période 1816- 1831, l’auteur a étudié les origines des prostituées exerçant leur métier à Paris. Avec 98 filles (7 venant du chef-lieu Saint-Lô, 43 venant des sous-préfectures, dont Cherbourg et 48 venants des campagnes), la Manche arrive en 26èmc position. Mais derrière la Seine-Inférieure, le Calvados, l ‘Eure et l’Orne, qui tous fournissent à la capitale un contingent plus important de filles. Probablement en raison de la moindre distance kilométrique, puisque tous les départements classés avant la Manche sont situés dans la moitié nord de la France, près de Paris.
    Même calcul pour la période allant de 1845 à 1854 : la Manche a fourni 65 prostituées à Paris durant ces dix ans (7 venant du chef-lieu, 21 des sous-préfectures et 37 des campagnes). Le département occupe sensiblement la même place au plan national (33ème), et est toujours Je dernier département normand.

     

    Frédéric Patard

     

     

     

     

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