• Se construire une Marotte.

     

     

     

    Se construire une Marotte. Petite plate à misaine.

     

     

    Nombreux sont ceux qui rêvent de construire un bateau de leurs mains, pourquoi pas une Marotte !
    D’abord parce que c’est souvent, financièrement, le seul moyen d’accéder au plaisir nautique. Ensuite parce que chacun ressent un jour le désir d’imprimer sa marque sur son environnement quotidien. L’un des paradoxes de notre société de consommation est ainsi de valoriser l’artisanat; en regard des éphémères produits manufacturés, les objets faits à l’unité ont le charme de la rareté : on s’y attache d’autant plus que l’on peut se vanter d’en être l’auteur!

     

    Marotte (1)

     

    Les dossiers de construction amateur publiés sont conçus pour aider à concrétiser cette démarche avec les meilleures chances de succès. Malheureusement, tous les postulants ne passent pas à l’acte, faute de temps, d’outillage, ou de confiance en leurs compétences… Il est vrai que débuter par la construction d’un véritable canot voile-aviron peut sembler téméraire. Avant de se lancer dans une telle aventure, nombre de néophytes préféreront sagement se faire la main sur une petite embarcation encore plus simple, bref un bateau minimum, qui puisse procurer un plaisir immédiat, et plus tard servir d’annexe à une unité plus importante.

     

    Ce projet s’est concrétisé quand Jacques Gasser, le directeur du centre ODCVL de Tréboul, et deux de ses moniteurs ont contacté Le Chasse-Marée: ils recherchaient, pour des enfants de 10 à 14 ans encadrés par un adulte, une activité de construction grandeur nature qui puisse être menée à bien dans la durée d’un séjour consacré à l’environnement et au patrimoine maritime et se conclure par quelques jours de navigation. Il m’est bien vite apparu que le cahier des charges correspondant à ce programme pouvait aussi intéresser les constructeurs néophytes désireux de commencer par le plus simple. Pour ces amateurs comme pour les enfants, il fallait définir une construction aisée et rapide, ne nécessitant qu’un outillage restreint et non dangereux. Le but: aboutir à un bateau de caractère traditionnel, naviguant à la voile et à l’aviron, avec une capacité de deux personnes, enfants, adolescents ou même adultes, et qui soit homologué en 6e catégorie (catégorie D européenne).

     

    La Marotte : Un bateau inspiré des plates de goémoniers

     

    Parmi les différents types de bateaux traditionnels, les mieux adaptés à ce projet étaient incontestablement les embarcations à fond plat. Plates, doris, bettes sont tous relativement simples à construire, du moins en théorie. Pourtant, leur taille assez importante me semble constituer à elle seule une difficulté. Mais cette famille compte aussi des unités minimales, comme les acons des ostréiculteurs charentais, ou les petites plates construites par les goémoniers du bas-Léon en guise d’annexes. Dans les deux cas, afin d’en augmenter la stabilité et le volume, l’embarcation se termine à l’arrière par un tableau, et à l’avant par une levée ou marotte presque aussi large. Le plan général de ces petits bateaux est globalement rectangulaire, leurs formes étant plus ou moins affinées et cintrées selon les unités.

     

    Leur principe constructif tient en quelques mots : un fond, deux faces avant et arrière, et deux côtés. Un esprit chagrin dirait qu’ainsi se définit une caisse. Ce n’est en effet pas plus compliqué à construire, mais il est tout de même possible de donner au bateau une forme plus flatteuse.

     

    Marotte (2)

     

    Bien sûr, dans le domaine de la plaisance, on aurait pu aussi se référer au fameux Optimist. Les qualités de cette série construite à des milliers d’exemplaires sont connues. Mais ce petit dériveur, s’il permet une excellente initiation des enfants à la voile et même à la compétition, n’est pas utilisable à l’aviron. Il ne peut pas non plus embarquer d’adultes et se prête assez mal à la fonction d’annexe.

     

    Notre bateau devait être plus volumineux, pour s’avérer plus porteur et pouvoir être doté d’un banc de nage et de toletières.

    Le contre-plaqué étant le matériau le mieux adapté à ce projet, c’est la taille d’une feuille standard (2,50 m) qui a été prise en compte pour définir la longueur hors tout du bateau: 2,45 mètres. La largeur est fixée à la moitié de cette longueur, comme c’est souvent le cas pour les très petits bateaux. Le creux est de 35 centimètres. Quant à la tonture, je l’ai recherchée en jouant sur la forme en plan de la sole (le fond), puis sur son cintrage longitudinal et sur l’ouverture des flancs. Il est ainsi possible d’avoir un débit rectiligne des quatre clins, et d’économiser du bois.

     

    Marotte (3)

     

    Deux feuilles de contre-plaqué marine de 6 mm sont suffisantes pour réaliser l’essentiel de la coque – le tableau et la marotte sont en 10 mm. Une bonne scie égoïne permet de faire tous les débits sans effort. Il est aussi possible de donner à débiter l’ensemble des pièces rectilignes dans un magasin spécialisé. C’est la solution que retiendra Jacques Gasser, qui ne laissera aux enfants que la réalisation des coupes de finition. L’arrondi du pourtour de la sole est quant à lui suffisamment tendu pour pouvoir être découpé par approches successives à la scie, en terminant par une finition au rabot ou même à la râpe. L’opération sera évidemment simplifiée si l’on dispose d’une petite scie sauteuse portative. Dans tous les cas, quelques heures suffiront pour obtenir le bateau en kit, prêt à être monté.

     

    Une construction simplifiée pour notre Marotte

     

    La base du chantier est constituée de deux tréteaux et deux bastaings – qui serviront ensuite à faire les avirons, le mât et la vergue. Deux gabarits avant et arrière relèveront la sole, qui est cintrée sans aucun effort. Vient alors le montage du tableau, de la marotte et des deux clins inférieurs. L’assemblage se fait suivant le principe désormais bien connu du contre-plaqué « cousu », les pièces étant ligaturées entre elles à l’aide de fil de fer enfilé dans une série de petits trous percés à leur périphérie. Dans le cas de la Marotte, les efforts sont tellement faibles qu’il est même possible de remplacer le fil de fer par du ruban adhésif, ce qui évite le perçage et le rebouchage ultérieur des trous. Il n’est pas irréaliste d’estimer qu’au soir du premier jour la coque sera ainsi ébauchée !

     

    Les deux clins supérieurs sont encore plus faciles à mettre en place. Le reste n’est qu’affaire de collage par des joints-congés époxy.
    Il n’y a réellement aucune difficulté dépassant les capacités d’un simple bricoleur du dimanche et le constructeur débutant sera sans doute très étonné d’avoir si vite et si sûrement assemblé sa coque.

     

    Quand les enfants du centre de Tréboul ont ainsi achevé le montage de leur première unité, ils ont laissé éclater leur joie et les plus téméraires se voyaient déjà traverser les océans. La satisfaction des moniteurs devant un résultat aussi aisément obtenu faisait plaisir à voir. Quatre jours avaient suffi pour en arriver là, dans les conditions particulières d’une colonie de vacances. Mais contrairement aux apparences, la Marotte n’était pas encore terminée. La pose des bancs, des courbes, du puits de dérive et des volumes de flottabilité avant et arrière nécessitera encore deux jours de travail. Pour gagner du temps un moniteur réalisera parallèlement les avirons, le mât et la vergue.

     

    La Marotte a une voile au tiers, carrée

     

    Très souvent les constructeurs amateurs qui ont mené à bien les travaux de charpente et de menuiserie renoncent à confectionner eux-mêmes la voile de leur canot. Tailler une misaine ou une voile à corne d’une dizaine de mètres carrés est une opération délicate que l’on préfère confier à un professionnel. Le résultat est là … mais la facture aussi, dont le montant, justifié à coup sûr, reste élevé en regard du budget de la coque. C’est pourquoi j’ai voulu que la voile de la Marotte soit d’une réalisation réellement à la portée de tous.

     

    Marotte (4)

     

    Elle présente la particularité de n’avoir aucun apiquage et d’être rigoureusement carrée, comme l’étaient d’ailleurs certaines misaines de chaloupes des 18ème et 19ème siècles. Sa forme on ne peut plus simple facilite la coupe et la couture, puisque le guindant, l’envergure et la chute sont rectilignes et de « droit fil »; aucun risque de déformation lors de la couture de ces trois côtés. La bordure peut également être droite, mais on préférera toutefois lui donner un peu de rond afin que le creux puisse se former par la suite dans le bas de la voile. Ce côté est également de droit fil.
    Laizes et fausses laizes sont droites, sans coutures forcées, la voile étant taillée « plate ».
    Compte tenu de sa faible surface (3,90 m²), il n’est pas nécessaire de la ralinguer et l’on peut se contenter d’insérer un nerf (petit cordage) dans les quatre ourlets. Si l’on est pressé, cette voile peut être réalisée dans la journée avec une simple machine à coudre ménagère. Il faudra compter le double si l’on veut fignoler les pattes et les renforts d’empointures.

     

    Marotte (5)

     

    Quatre gréements en un

     

    Dès les premiers essais effectués par les enfants, cette voile simplissime va permettre d’expérimenter quatre types de gréement différents – carré, au tiers en abord, au tiers axial, et à livarde -, dont il faudra apprendre les qualités respectives.

     

    Ce projet pédagogique me semble être un atout de la Marotte, pour laquelle je souhaitais que chaque enfant puisse découvrir naturellement, en école de voile ou dans le cadre familial, une évolution cohérente de la propulsion vélique. Cet apprentissage sera en outre une bonne occasion de relativiser la notion de progrès; bien des plaisanciers trop pénétrés de certitudes gagneraient sans doute à une telle redécouverte.

     

    Gréement carré

     

    Point de drisse au milieu de la vergue, la voile carrée, identique à celle utilisée par les Vikings, est parfaitement symétrique par rapport au mât.
    Brassée carrée, c’est-à-dire perpendiculaire à l’axe du bateau, elle prend naturellement le vent de l’arrière et pousse le bateau dans la direction du vent. Au plein vent arrière, la pression identique d’un bord et de l’autre aboutit à un équilibre parfait sans le moindre risque de faire lofer le bateau. A cette allure, le gréement carré est le plus performant et le plus sûr. Cette qualité qu’on lui accorde volontiers n’exclut pas – ce qui est moins connu – d’aussi bonnes performances au vent de travers et au près, surtout si le mât a été reculé ou incliné sur l’arrière pour permettre une bonne incidence de la voile, la Marotte ainsi gréée en apporte la démonstration immédiate, l’amure étant frappée en abord, sur le plat-bord au vent, Les virements de bord lof pour lof se fond sans empannage, l’amure devenant simplement écoute. Il est même possible de virer vent debout, mais la manœuvre est plus délicate et l’on peut craindre les manques à virer. Pourtant, dès les premiers essais, les enfants y arriveront instinctivement, tout comme ils découvriront la seule difficulté de ce gréement, le louvoyage sur des bords courts.

     

    Marotte (7)

     

    Gréement au tiers « en abord »

     

    Pour gréer au tiers en abord, comme le faisaient nombre d’embarcations des 18ème et 19ème siècles, il suffit de choquer la drisse pour amener la vergue à portée de main puis de frapper le point de drisse au tiers de l’envergure, le point d’amure restant quant à lui en abord au vent. Ce seul déplacement du point de drisse transforme la voile carrée en voile au tiers, c’est-à-dire en une voile aurique qui reçoit toujours le vent par le même côté (le guindant) et dont l’amure comme l’écoute ne sont plus interchangeables. Ainsi gréé, le bateau remonte parfaitement dans le vent, les virements vent devant sont plus faciles, bien qu’il soit maintenant nécessaire de gambeyer et encore de changer l’amure de bord. La voile, légèrement dissymétrique, tend à faire lofer un peu le bateau au vent arrière.

     

    Marotte (6)

     

    Gréement au tiers dans l’axe

     

    Cette fois ci on ne touche pas à la drisse, mais le point d’amure est ramené dans l’axe du bateau. On peut crocher celui-ci sur la marotte, le guindant étant alors parallèle au mât et la vergue légèrement pendante vers l’arrière, comme sur les anciens bateaux bretons. On peut aussi ramener le point d’amure vers l’arrière, au niveau de l’étambrai du mât, ce qui contribue à apiquer davantage la vergue. Avec ce gréement au tiers axial, les virements de bord sont simples, la remontée au vent excellente et le gambeyage au louvoyage inutile. Par contre, au grand largue ou au vent arrière, le bateau tend à lofer et le barreur doit crocher dans sa barre; en revanche, le risque de roulis pendulaire, fréquent à cette allure, est totalement évité grâce au fond plat de la Marotte.

     

    Marotte (8)

     

    Gréement à livarde

     

    Marotte (10)

    Marotte (9)

     

    Guindant, points de drisse et d’amure transfilés et saisis sur le mât, la voile, devenue « à livarde » après remplacement de la vergue par un balestron, est entièrement située en arrière du mât – tout comme les voiles à corne et les voiles bermudiennes. Au louvoyage, le bateau remonte au vent autant d’un bord que de l’autre.
    Ce gréement, qui équipe l’Optimist, permet des virements sans aucun risque de manquer à virer. Revers de la médaille, l’empannage peut devenir violent s’il est mal contrôlé et les départs au lof sont toujours possibles aux allures portantes.
    Après ces premiers essais sous voile, le bilan est clair : le gréement à livarde exige quelques préparatifs ; par contre, le passage de la voile au tiers axiale, idéale pour le près, à la voile carrée, bien préférable au vent arrière, se fait quasi instantanément.
    Voilà un jeu qui devrait s’avérer enrichissant tant pour la manœuvre que pour l’ouverture d’esprit.

     

    Les avirons

     

    L’art de la manœuvre consiste essentiellement à savoir faire les bons choix aux bons moments. Une excellente école pour la vie! Encore faut-il que les choix existent, et qu’ils soient suffisamment différents pour pouvoir être comparés et évalués en fonction des circonstances.

     

    Marotte (11)
    En ce sens, la Marotte me semble pouvoir être un bon support pédagogique : non seulement sa voile à géométrie variable permet de choisir entre plusieurs types de gréement, mais elle peut être réduite par une prise de ris et, plus encore, la conception du gréement autorise aussi à passer instantanément – changement radical – de la voile à l’aviron.
    Quand le vent, trop fort ou trop faible, vous fait des misères, rien n’est plus agréable que de substituer à cette force fantasque celle de vos bras dont la maîtrise ne dépend que de vous-même. D’un coup, les aléas de la voile disparaissent. Le bateau peut remonter droit dans le vent, étaler une survente, ou flâner aussi aisément qu’un vélo sur une route de campagne.

     

    Marotte (12)
    La Marotte peut servir d’annexe de port à deux ou trois adultes, tout en gardant de bonnes possibilités de nage à l’aviron; à plus forte raison, elle est d’un confort total pour des enfants. Certes, ce mode de propulsion, que certains jugent, bien à tort, dévalorisant, n’est pas toujours pour eux un choix instinctif. Pourtant, ceux qui craignent les ruses du vent trouveront là un réconfort et un moyen de se libérer de leurs appréhensions. Parce qu’il rend autonome, l’aviron est un élément essentiel de la sécurité. On peut même s’étonner que tous les bateaux d’initiation n’en soient pas dotés et que sa pratique ne soit pas enseignée au même titre que la voile. En ce sens, il me semble que cette petite embarcation polyvalente voile et aviron correspond vraiment à une façon différente d’apprendre l’art de construire et de naviguer.

     

    Jean-François Garry. Chasse Marée

     

     

     

     

    2 commentaires ont été rédigés, ajoutez le votre.

    1. Franck Lerondeau
      Publié dans 19/12/2016 le 17:29

      Une parfaite annexe… Où peut-on trouver les plans côtés ?
      Merci

    Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.