• Le ramassage de la « pelouze »

     

     

     

    Le ramassage de la « pelouze »

     

     

    Pelouze (3)

     

     

    Sur les côtes nord de la façade atlantique -de Dinan à la baie de Somme- on peut parfois apercevoir, pliés en deux, vêtus de cuissardes et armés d’un croc, des dizaines d’hommes et de femmes qui retournent la vase. Ils sont à la recherche de pelouzes, enfouies à une dizaine de centimètres de la surface. La pelouze, appellation normande du nereis diversicolor, est un vers rougeâtre qui se déplace à la manière d’un mille-pattes. (On le trouve écrit de différentes manières : pelouse, pelouze ou encore plouse et plouze ; les deux dernières orthographes sont plus phonétiques. Dans chaque région, il porte un nom particulier. Dans les deux régions voisines que sont la Bretagne et la Picardie, le même vers est ainsi respectivement appelé graveile et verrouille.) Il est utilisé comme appât par les pêcheurs du bord de mer.

     

    On trouve des pelouzes un peu partout sur le littoral atlantique où elles vivent dans le milieu vaseux des estuaires. Exploitée par les gens des estuaires pour leurs besoins propres, le ramassage de la pelouze a donné lieu à un commerce actif dans la baie de Sallenelles à la fin des années 1950. Initialement pratiqués dans l’estuaire de la Seine, le ramassage et le commerce de la pelouze se sont déplacés vers l’estuaire voisin de l’Orne, par suite de l’extension de l’industrialisation du Havre. Le premier mareyeur, venu du Havre, s’est installé à Sallenelles dès 1955, bientôt suivi par un autre mareyeur et par la plupart de ses anciens ramasseurs. Ces derniers ont cependant bien vite été remplacés par les habitants des communes de la baie. Les pêcheurs, les jeunes -lycéens et étudiants- et les ouvriers d’usine de la périphérie de Caen ont rapidement repéré cette manne d’argent. Les plus entreprenants des ramasseurs -une douzaine depuis l’origine- sont devenus à leur tour mareyeurs ou, selon la désignation locale, expéditeurs. Les pelouzes sont expédiées vivantes dans toute l’Europe durant la période estivale et dans les pays méditerranéens uniquement (France, Espagne, Italie, Grèce) le reste de l’année.

     

    Elles sont destinées exclusivement à la pêche amateur. En raison d’un milieu naturel défavorable (absence de marées et de vase) qui empêche ce vers de prospérer et en raison d’un temps clément qui permet de pratiquer la pêche presque tout au long de l’année, les régions méditerranéennes représentent l’essentiel des achats.

     

    Depuis la seconde moitié des années 1970, le commerce des vers subit des évolutions importantes. L’exploitation en baie de Sallenelles se poursuit sans difficulté jusqu’en 1976, Mais, à partir de cette date, les pelouzes commencent à se faire moins abondantes et moins belles. Cette raréfaction de la ressource est probablement due, comme au Havre, à une évolution du milieu.

     

    La construction, à Ouistreham, d’un port de plaisance et d’un bassin destiné à recevoir des ferry-boats a considérablement transformé le relief et la nature du sol de la baie de Sallenelles. Depuis 1976, les ramasseurs sont amenés à prospecter vers d’autres zones du littoral : principalement au nord de la Bretagne, en baie des Veys (Isigny) et surtout en baie de Somme.

     

    Pelouze (2)

     

    Le ramassage des vers devient alors pour la plupart des ramasseurs une pratique itinérante. Les déplacements se réalisent en fonction de l’importance des commandes : de la baie de Sallenelles pour une petite production l’hiver à la baie de Somme pour les commandes importantes de la période estivale. Au cours des années 1980, la baie de Somme devient le principal espace d’exploitation des pelouzes et le lieu d’une migration annuelle, d’avril à octobre environ, pour une centaine de ramasseurs normands. Le caractère itinérant de cette économie amène également à une nouvelle configuration de la population des ramasseurs : moins de lycéens et d’étudiants et moins de salariés.

     

    Au début des aimées 1980, l’économie de ramassage des vers subit une évolution d’un autre genre, due cette fois-ci à une cause endogène : deux frères, deux étudiants, anciens ramasseurs de vers montent leur propre société de mareyage. Cette société va se détacher du mode artisanal de production et de commercialisation des vers. Elle introduit un véritable contrôle des ramasseurs, expérimente de nouvelles formes de distribution et surtout importe des vers de l’étranger, notamment de Corée. Ses initiatives sont immédiatement suivies par quelques autres mareyeurs, mais qui ne connaissent ni le même succès commercial ni le même développement. L’importance prise par cette société et le caractère capitaliste de sa production-elle embauche la moitié des ramasseurs- va peu à peu changer les donnes des rapports sociaux entre les ramasseurs et les mareyeurs, d’une part, et entre les ramasseurs dont la concurrence va être exacerbée, d’autre part. En raison principalement de la concurrence des vers étrangers, le nombre des ramasseurs en baie de Sallenelles est actuellement d’environ une centaine l’hiver et de 150 à 200 en saison. Les ramasseurs étaient au nombre de 300 à 500 en saison il y a 20 ans.

     

    Pendant 15 ans, de 1976 à 1989, les Normands ont exploité seuls les vers de vase de la baie de Somme. En 1985 et 1986, une grave crise de la production des hénons (coques) survient dans la baie de Somme. Cette crise va entraîner à partir de 1989 un changement d’attitude de la part des pêcheurs-à-pied pour cette ressource jusqu’alors délaissée (ou plus exactement abandonnée) (La véroterie (ramassage des vers) a été une industrie florissante sur la côte picarde jusque dans les années 1950). 30 à 40 pêcheurs-à-pied picards vivent désormais partiellement ou entièrement de cette économie.( 50 à 80 tonnes de vers sont ramassées chaque année entre les mois d’avril et d’octobre en baie de Somme dont environ trente tonnes par les ramasseurs du Crotoy.) D’autres circuits de distribution sont apparus en baie de Somme : des mareyeurs et grossistes belges et hollandais se sont ajoutés aux mareyeurs normands et aux grossistes du sud de la France.

     

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    Un commerce officiel qui s’appuie sur une économie informelle.

     

    Jusqu’au milieu des années 1990, la situation de cette économie reste originale à plusieurs points de vue. C’est une pratique largement non déclarée qui entre pourtant de plain pied dans l’économie marchande. Elle peut être estimée ; elle correspond peu ou prou aux frais d’acquisition des vers dans la comptabilité des mareyeurs. Elle n’est donc pas clandestine. Elle est d’ailleurs pratiquée au vu et au su des principales autorités concernées : gendarmerie. Affaires maritimes, administration fiscale, etc. Cette pratique n’est pas non plus marginale ; elle génère beaucoup d’argent (une semaine de ramassage, en pleine saison, équivaut environ à un mois de travail salarié pour un ouvrier). Cette pratique ne possède donc pas deux des principales caractéristiques que l’on a coutume d’attribuer à l’économie informelle : clandestinité d’une part et pauvreté et faible rentabilité d’autre part. Cependant, cette activité reste le plus souvent non déclarée. Certains ramasseurs ne bénéficient d’aucune protection sociale. La pratique de ramassage des vers de vase entre de ce fait dans le monde des économies informelles.

     

    L’économie de ramassage des vers de vase, en tant que pratique non déclarée, n’est cependant ni homogène ni constante. Au cours des années 1960 et 1970, quelques ramasseurs de vers se déclarent à la Mutualité Sociale Agricole (M. S.A.), caisse dont ils relèvent. Ce sont les ramasseurs dits « professionnels » : le ramassage des vers est leur activité principale. Ce terme les oppose à ceux qui font ça entre-deux, c’est-à-dire, à cette période, essentiellement les ouvriers d’usine. Les ramasseurs professionnels travaillent souvent en couple. Dans la plupart des cas, ils ont exercé plusieurs années sans être déclarés. C’est généralement la venue d’enfants et la nécessité d’une protection sociale qui les poussent à s’inscrire à la M.S.A.

     

    A partir du début des années 1980, la pratique de ramassage devient de plus en plus itinérante ; elle se concilie de moins en moins avec un statut d’étudiant ou d’ouvrier. L’activité se professionnalise donc beaucoup mais le nombre de personnes déclarées est loin d’augmenter dans les mêmes proportions. En 1996, la gendarmerie maritime de Ouistreham estimait à 70 le nombre de ramasseurs ; une demi-douzaine seulement étaient déclarés à la M.S.A. (Ces chiffres proviennent d’une enquête préliminaire, effectuée par la gendarmerie maritime de Ouistreham entre 1996 et 1998, à la demande du Parquet de Caen.)

     

    Ce n’est qu’à partir des années 1980 que l’on peut véritablement employer le terme de « travail au noir » pour parler de cette activité. Auparavant, il n’existait pas d’économie équivalente déclarée, d’une part, et l’Etat ne s’y était jamais clairement opposé, d’autre part. Les dernières transformations de cette économie font suite à une série de contrôles fiscaux qui ont eu lieu de 1989 à 1997 auprès des mareyeurs. Auparavant, les ramasseurs étaient payés en espèces par les entreprises de mareyage. Depuis 1997, ils doivent l’être par chèque ou par virement bancaire. Le nombre de cotisants à la M.S.A, a aujourd’hui doublé (12) mais on peut cependant estimer à environ 150 le nombre de ramasseurs normands en saison. A ce jour, l’intervention de l’Etat ne concerne pas la baie de Somme.

     

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    « Faire la pelouze « , une activité de cueillette en milieu marin

     

    La pratique de ramassage des vers marins fait partie des nombreuses activités de pêche à pied, à la seule différence que sa finalité est essentiellement marchande. Bien qu’une grande partie de la pêche à pied ait toujours fait l’objet d’un commerce, elle n’a été que très tardivement considérée comme une profession à part entière par l’administration, en particulier par celle des Affaires maritimes. Aujourd’hui encore, la pêche à pied reste dans une situation marginale et ambiguë. Comme les pêcheurs à pied professionnels, les ramasseurs ont deux situations sociales possibles. S’ils sont pêcheurs embarqués, ils bénéficient également pour cette activité du régime de l’Etablissement National des Invalides de la Marine (ENIM). S’ils ne sont pas déjà marins pêcheurs, ils peuvent s’inscrire, depuis 1969, à la M SA (Mutuelle Sociale Agricole) en tant que « travailleur indépendant ». Ces activités ne possèdent cependant aucun statut ni code de travail professionnels spécifiques.

     

    D’où vient cette mise à l’écart du monde professionnel, cette dénégation d’un métier véritable (avec les exigences et les prérogatives qui accompagnent la reconnaissance du travail et du métier ? Pour répondre à cette situation, il paraît essentiel de replacer cette économie dans l’Histoire, celle des économies de chasse et de cueillette, d’une part, et celle de la pêche maritime en France, d’autre part.

     

    Les économies de cueillette et ceux qui les pratiquent restent fortement marqués par l’Histoire, Cette empreinte s’inscrit dans deux domaines : dans le système de représentation de ces pratiques, qui apparaissent comme des usages archaïques et primitifs, et dans une lutte perpétuelle avec l’administration autour d’enjeux économiques et surtout politiques. Le principal de ces enjeux est la liberté d’utiliser un milieu et sa maîtrise par l’usage. Cela confère à ces économies une situation particulière sur le plan du droit. Les confrontations importantes que cet enjeu implique entre populations et avec les différentes administrations font que ces économies se situent moins sur le plan de la légalité des ressources que sur celui des droits acquis sur un milieu.

     

    Mais la situation de la pêche à pied ne peut être comprise également qu’au travers de l’administration particulière de la pêche en mer. Il existe un régime des « gens de mer » (La loi du 09/07/1965 a supprimé l’inscription maritime » mais le statut des « gens de mer » est maintenu (décret du 07/08/1967), L’inscription maritime avait été créée par Colbert en 1665 pour répondre aux besoins de la flotte royale.) Celui-ci s’applique à tous les professionnels embarqués à bord d’un navire à l’exception de ceux qui dépendent de la Marine nationale, de la navigation de plaisance et des zones fluviales.

     

    Ils sont administrés par les Affaires maritimes. (Les Affaires maritimes représentent l’administration de tutelle des marins (pêche et transport). Elles dépendent du secrétariat d’Etat à la mer. Elles prennent en charge tous les aspects de la vie sociale et professionnelle du marin.) Ils sont également affiliés à un régime autonome de protection sociale : l’ENIM. (L’E.N.I.M. assure la protection sociale des marins. Elle gère à la fois le risque maladie et accident ainsi que la situation vieillesse.) La pêche dépend donc d’une administration très ancienne, à part, et aussi fortement protectrice.

     

    Cette classification ne comprend pas que les pêcheurs embarqués : elle inclut aussi par exemple des gardiens de phare et la majorité des conchyliculteurs, mais pas les pêcheurs à pied. L’exclusion de ces derniers est faite dans un but bien précis : protéger les pêcheurs embarqués. Avant chaque campagne, il est fait obligation aux mareyeurs de dresser la liste des pêcheurs à pied qui travaillent dans l’équipe. Cette liste, remise aux Affaires maritimes, doit comporter un certain nombre d’inscrits maritimes. Cette priorité permet d’assurer un revenu d’appoint aux marins pêcheurs les jours où les sorties en mer sont rendues impossibles par le mauvais temps. Les pêcheurs à pied, non « inscrits maritimes », sont ainsi dans une situation très précaire, dans la mesure où les sites d’exploitation autorisés par les Affaires maritimes (pour des raisons sanitaires et de gestion de ressources) sont très limités. Ainsi, jusqu’à une période très récente, la pêche à pied ne pouvait et ne devait pas constituer une profession aux yeux des Affaires maritimes. Dans le cas contraire, elle serait entrée en concurrence directe avec les « inscrits maritimes ».

     

    Des parcours individuels variés, des pratiques éclatées

     

    Si la charge historique et culturelle de ces pratiques est lourde, on aurait tort cependant de les considérer uniquement comme des survivances de modèles économiques et de modes de vie anciens. L’économie de ramassage des vers de vase révèle au contraire beaucoup de choses sur le monde qui l’entoure. Elle ne peut être comprise que de façon dynamique. Sa signification est essentiellement liée aux contextes dans lesquels elle s’insère et aux événements qui surviennent.

     

    Pelouze (4)

     

     

    La reproduction des néréis (pelouze)

     

    Les Néréis (ou encore pelouze, gravette, esque ou chatte) vivent dans les sables plus ou moins vaseux découvrant à chaque marée où elles se nourrissent principalement d’algues vertes. Elles font partie des Annélides polychètes dites errantes parce qu’elles ne vivent pas toujours sur le fond et sont capables de nager dans l’eau de mer à marée haute grâce à la présence de pieds munis de cires et de soies. Elles nagent en se tortillant dans l’eau. Leurs mouvements étant très attractifs pour les poissons, elles sont souvent employées comme amorces par les pêcheurs.

     

    Au moment de la reproduction la partie postérieure des annélides mâles ou femelles contenant les produits sexuels se transforme et se détache de la partie antérieure. Le fragment caudal sexué régénère une tête et mène une vie autonome en nageant vers la surface de l’eau sous le nom d’Hétéronéréis pour participer à des danses nuptiales qui semblent obéir à un rythme lunaire : ce mode de reproduction est appelé épitoquie.

     

    Les danses nuptiales, faciles à observer lors de pêches planctoniques nocturnes par mer calme avec lanterne, ont été déjà bien décrites par Fage et Legendre dès 1927 :

    « … On voit apparaître des Hétéronéréis qui traversent le champ éclairé comme des flèches d’un rose clair. Leur nombre augmente rapidement, donnant l’impression d’une véritable avalanche. Des groupes de danseurs se forment de tous côtés, composés d’une femelle et de plusieurs mâles. La femelle tourne en rond, les mâles décrivent autour d’elle des cercles et des boucles. L’agitation croît au fur et à mesure que d’autres arrivent. Une ponte se produit, la femelle lâche ses œufs… ; les mâles éjaculent dans la masse…Les danses se multiplient, s’activent, comme si les produits sexuels flottants attiraient et excitaient des nombres toujours plus croissants d’individus. L’eau devient laiteuse, puis trouble de sperme et d’œufs. Des femelles isolées dansent et pondent dans ce lait, bien qu’aucun mâle ne les approche. C’est un rut général tel que, quand on rentre la lanterne à bord, la mer semble bouillonner à perte de vue d’Hétéronéréis tourbillonnantes…. ».

     

    Source:Monique LE CHENE du CNRS, U.E. 1986 « Techniques et culture »

     

     

     

     

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    1. Claude Truchi
      Publié dans 14/09/2018 le 21:47

      Merci beaucoup pour la qualité de ce document. J’utilise des néréis comme appât depuis des années. Je pêche essentiellement sur l’île de Groix et il y a peu d’endroit où l’on en trouve aussi il m’arrive souvent d’aller redéposer qq spécimens que je n’ai pas utilisé. Je n’imaginai pas l’économie que ce vers a pu généré au fil des ans. Merci encore pour cet éclairage.

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