• Les îles Chausey à saute-cailloux

     

     

     

    Les îles Chausey à saute-cailloux

     

     

    Chausey (5)

     

    Un guide nautique britannique, connu pour son goût de la concision, a décrit l’endroit en ces termes: «Les 53 îles Chausey, à 9 milles dans le nord-ouest de Granville (Manche), forment un archipel assez étonnant». Point. Il y a de l’héroïsme dans cette sobriété. Il était si tentant et tout aussi juste d’écrire : Chausey est une grande gifle de granit et de varech qui vous laisse hébété pour le restant de vos jours.

     

    Une journée aux îles Chausey par grande marée.

     

    La veille au soir, la météo de Jersey annonçait 40 nœuds de vent de nord. Ce matin de début mai, il y en a 50 bien établis, avec des rafales à 60, annoncent les sémaphores. La vedette de Granville ne viendra pas aujourd’hui relier les seules îles françaises de l’archipel anglo-normand. Sous les grains de grêle, l’archipel est une escadre à l’ancre, serrée contre le flanc d’un navire-amiral qui se nomme Grande Ile (la seule habitée). La marée est haute, et les quelques bateaux amarrés aux bouées du Sound, le mouillage le plus abrité des îles, dansent comme en pleine mer. Sur le pont d’un voilier, un foc mal enroulé part en lambeaux dans le souffle.

     

    Le projet d’une excursion en canot à travers les cailloux semble décidément peu raisonnable. Mais ce que le vent et la mer ont pris, les astres nous le rendront dans six heures. C’est aujourd’hui la nouvelle lune, avec de gros coefficients de marée à la clé. La mer est montée très haut et descendra très bas. Si bas que la balade d’île en île pourra bientôt se faire à pied sec. A 15 h 00, l’escadre sera échouée sur un plateau de 5 000 hectares. Le plus irréel, le plus fascinant des continents engloutis aura fait surface. Un chaos de roches, de sable et d’algues soudain révélé.

     

    11 heures. Sur une grande table en bois de l’hôtel du Fort et des Iles, la carte de l’archipel est dépliée. En s’élançant de la pointe ouest de Grande Ile deux heures avant la marée basse (à 13 h 00 donc), on doit pouvoir rejoindre l’île aux Oiseaux, et en revenir sans se laisser surprendre par le flot. Objectif: le Sacque à l’Aviron (ou Sacaviron), un petit chenal séparant l’île de la Meule et l’île aux Oiseaux. «Figurez-vous une gorge sauvage que l’Océan n’abandonne que trois ou quatre fois l’année, et un petit ruisseau de cette belle eau de mer si fraîche, si limpide, roulant sur des cailloux que les fucus, les corallines et cent autres espèces d’algues émaillent de mille couleurs». Cette description enthousiaste du naturaliste Armand de Quatrefages, publiée le 1er mai 1842 par la Revue des Deux Mondes, incitait à entreprendre l’expédition. De Quatrefages lui-même avait fait le déplacement sur le conseil de deux de ses collègues, Henri Milne-Edwards et Jean-Victor Audoin, qui avaient exploré le Sacaviron en 1828. Nous prenons aujourd’hui le relais.

     

    Chausey (2)

     

    De tout temps, Chausey a été un repaire de moines et de pirates. Et cela reste vrai, au moins au sens figuré. Seule nouveauté: l’invasion des touristes en juillet et en août qui, depuis un siècle, va croissante. Mais les habitants de Grande Ile s’en plaignent moins que de la désertification dont souffre pendant l’hiver leur petit bout de terre ! 2 km de long par quelques centaines de mètres de large. L’école a été fermée au début des années soixante-dix et la mairie de Granville, dont dépendent les îles, se refuse à rouvrir une classe. Le fermier de Grande Ile a jeté l’éponge l’an dernier, rembarquant vers le continent tous ses animaux comme un Noé en voyage retour.

     

    Midi. Encore une heure avant de s’élancer vers le Sacque à l’Aviron. Juste le temps de faire le tour de Grande Ile, concentré de paysages bretons, normands et scandinaves. La balade s’achève d’habitude dans le petit jardin de l’hôtel du Fort et des Iles, qui surplombe le Sound. Là, on goûte une des formes les plus accomplies du bonheur terrestre: regarder, en compagnie d’une bouteille de vin blanc, l’archipel changer de physionomie de minute en minute au gré de la marée montante ou descendante. Nul mot ne pourrait rendre justice à pareil spectacle. On en connaît qui l’ont regardé plus de vingt ans sans s’en être lassé une seconde. Mais ils se font rares. «En 25 ans, j’ai vu la population permanente de l’île passer d’une cinquantaine de personnes à seulement une dizaine» déplore Gilbert Hurel qui, sur son Courrier des Iles, assure durant l’hiver un service taxi vers l’archipel. Les vedettes de Granville interrompent leurs passages en janvier et février. Cette année, celles de Saint-Malo ont purement et simplement annulé la desserte de Chausey. Ingratitude majeure de la part de la cité des Corsaires, dont les remparts se sont élevés grâce au granit des îles. De la pierre de Chausey, on en retrouve d’ailleurs un peu partout, des quais de Londres jusqu’aux trottoirs du boulevard Haussmann. Gris-bleu, le granit de Chausey était fort apprécié au siècle dernier, au point qu’en 1859, pas moins de 37 des îles étaient habitées par 500 carriers.

     

    Chausey (4)

     

    15 heures. Le soleil a chassé la grêle. Et le vin blanc nous a fait rater l’heure du départ. C’est au pas de course que nous quittons Grande Ile. La mer commencera bientôt à monter. Le paysage devient lunaire. La lumière est incroyable. La mer a fui aux limites du plateau, à plusieurs kilomètres, découvrant de profonds canyons et des plages tropicales, la température mise à part. Des casiers à homards échoués sur le sable rappellent qu’il y aura bientôt douze mètres d’eau au-dessus de nos têtes. Dans les nasses, des crabes verts rongent les têtes de poissons servant d’appâts. Maintenant nous courons. Derrière, Grande Ile a disparu, occultée par les rochers. Le soleil se cache. Frisson glacé. Chausey révèle un autre visage: un banc d’écueils à laisser bien au large les jours de brouillard.

     

    16 h 15. Le Sacaviron, enfin. Oubliée «la belle eau de mer si fraîche, si limpide». L’impression qui domine est celle de la sauvagerie. La géographie n’est pas une science exacte, cela se confirme. Nous ne sommes pas à 17 km de la côte, mais à 1 000 km de la civilisation. Et si l’on passait la nuit dans les ruines de cette maison de carrier sur l’île aux Oiseaux? Et si l’on ne rentrait pas?

     

    Chausey (3)

     

    16 h 40. Il faut s’arracher, et vite. On n’a pas admiré les corallines de De Quatrefages, qu’on aurait d’ailleurs été bien en peine de reconnaître. Mais, désormais, on comprend mieux pourquoi des Marin Marie et des Bernard Pichard se sont scotchés à ces îles comme des bulots. Le premier, mort en 1987, est une figure légendaire de Chausey. Peintre, navigateur, il a tant aimé l’archipel qu’il est allé jusqu’à monter une expédition aux îles Minquiers toutes proches et sœurs de celles de Chausey pour les disputer aux Anglais (en vain: dans les années 50 la cour internationale de La Haye les a finalement rattachées à Jersey). Le second était le patron de l’hôtel du Fort et des Iles, l’unique auberge de Grande Ile. L’homme n’est pas commode. «Il est imprévisible, odieux ou charmant, c’est selon» confie l’un de ses proches. Il ressemble en cela à l’archipel où il a posé sac à terre, après des années de navigation autour du monde. Bernard Pichard ne quitte son île que deux mois par an, pour aller chercher un peu de chaleur sous les tropiques.

     

    Chausey (1)

     

    17 h 30. De retour sur le navire-amiral. La mer reprend possession de l’archipel. On pourrait être là-bas. On est ici. Douze mètres d’eau font la différence.

     

    article d’Édouard Launet

     

     

     

     

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