• Carteret 1988 le « Fils du Vent » chavire

     

     

     

    Carteret 1988 le « Fils du Vent » chavire

     

    SNSM, des hommes à la mer.
    En 1988, le «Fils du Vent» chavire, entravé par une de ses cages de pêche coincée au fond. A bord, trois marins pris au piège…

     

    Au fond d’une eau noire, un soir de décembre, à six milles au nord-ouest de Carteret (Manche), Gilles Muzard a vu la mort dans les yeux. Il était sur le Fils du Vent, un petit chalutier voué à la récolte des praires, quand soudain, au milieu de la pêche, sur une mer calme et par un temps paisible, le bateau se couche sur le flanc comme un cheval blessé. La gîte devient effrayante ; en une minute, Muzard se retrouve perché sur un bordé dressé vers le ciel. Quatre mètres plus bas, il voit l’eau glacée et sombre dans laquelle il va sauter, pour fuir cette coque qui chavire et va se fermer comme un cercueil.

     

    Huit minutes de survie

     

    Les petits chalutiers du Cotentin arpentent la mer, comme un paysan son labourage. Une étrave renforcée pour affronter la mer, un moteur sûr et puissant, une dunette et un carré spartiates, un pont glissant et, à l’arrière, un portique d’acier qui retient deux câbles plongeant dans la mer. Au bout de ces câbles, sous 25 mètres d’eau, deux cages de fer aplaties d’un mètre sur trois, les dragues, munies d’une lame qui fauche les praires comme des blés, en raclant le fond de la Manche. Le danger vient de là : de temps à autre, ces dragues crochent au fond, dans une épave ou un rocher proéminent. Ce jour-là, c’est la drague bâbord du Fils du Vent qui s’est coincée au moment où le chalutier présentait son flanc au courant. Les câbles sont amarrés en hauteur, sur le portique. Le chalutier est brutalement halé vers le bas par la drague fichée au fond, tandis que le courant pousse dans l’autre sens à la flottaison. Le chavirage est instantané. Gilles Muzard se jette à l’eau pour éviter d’être pris sous le navire. Ses deux compagnons, le matelot occupé sur l’autre bord et le patron enfermé dans la dunette, n’ont pas cette chance. En retombant lourdement dans une gerbe d’écume, le chalutier retourné les emprisonne sous la mer.

     

    Echappé du piège, Gilles Muzard n’est pas sauf pour autant. A cette saison, l’eau est à quelques degrés : elle accorde huit minutes de survie au naufragé. Le pêcheur se met à hurler ; les chalutiers alentour entendent l’appel ; ils mettent le cap sur la coque qui s’enfonce. Quelques instants plus tard, on jette une bouée au matelot en perdition et on le hisse à bord, gelé et choqué. Malgré la température, on espère encore retrouver les autres. Et, si par malheur il est trop tard, repêcher leur corps pour épargner aux familles l’incertitude de la disparition qui rend le deuil impossible.

     

    Le Cross, centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage, est averti. Le canot de Carteret sort, avec ceux de Goury, de Diélette et de Granville, qui rejoignent les chalutiers déjà réunis sur place. Trente bateaux bord à bord, projecteurs à l’avant, comme une flotte alignée, ratissent la baie de long en large toute la nuit. Les deux hommes sont introuvables. On repêchera l’un d’eux un mois plus tard. L’autre restera à jamais englouti dans le mystère des profondeurs. Remis de son épreuve, Gilles Muzard rejoint la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM). C’était en 1988. Aujourd’hui, avec une énergie de survivant, il est devenu le patron du canot de sauvetage de Carteret.

     

    La pêche, l’âme de ces côtes qu’une funeste logique économique condamne au déclin, reste une activité dangereuse. Les chaluts et les dragues accrochés à un rocher se changent en ancres de malheur, qui tirent les bateaux vers le fond et projettent les marins dans l’eau glacée. Le métier rapporte quelquefois ; toujours, il fatigue les hommes dans les embruns et le froid, et les use à force de nuits de travail, sans d’autre horaire que la marée, sans autre garantie de revenu que les hasards d’une pêche de moins en moins miraculeuse. Avec, à intervalles réguliers, ces accidents hideux qui éclaircissent les rangs et affligent les familles. Du coup, les marins-pêcheurs fournissent une bonne partie des effectifs de la SNSM, dans un effort d’assistance mutuelle venu du fond des siècles.

     

    Notre-Dame du GPS

     

    A Carteret, Francis d’Hulst, président de la société locale, n’aime pas ces noires réflexions. Volubile, doté d’un humour à la Woody Allen, il veut croire au progrès sur la mer. Les instruments de navigation et de communication modernes raréfient les accidents, explique-t-il. Ils préviennent les échouements meurtriers, rendent les appels au secours audibles dans la seconde et dévoilent aux timoniers les dangers du fond marin : les accidents s’espacent d’année en année.

     

    «La pédagogie finit par payer : les plaisanciers sont de plus en plus lucides et prudents.» Notre-Dame du GPS, qui leur indique en permanence leur position, veille sur eux, même au cœur du plus épais brouillard. Depuis le début de l’année, le canot de Carteret n’est sorti que cinq fois, pour remorquer des petits yachts en panne.

     

    La SNSM, qui préfère prévenir que guérir, approche de son idéal : des équipes prêtes à tout, un matériel affûté, des communications instantanées, mais aucune sortie, faute de naufrages. La fin de la légende ? La raison technicienne triomphant du romanesque maritime ? Que les amateurs d’aléas se rassurent. Nous n’y sommes pas encore.

     

    Laurent Joffrin Directeur de «Libération»

     

     

     

     

    2 commentaires ont été rédigés, ajoutez le votre.

    1. gernez
      Publié dans 08/10/2015 le 13:31

      Bonjour
      A propos de la SNSM
      J’ai été sauvé par le canot de Goury Mona Rigolet en juin 1994, j’étais sur un voilier Melody de 10m20, retour d’Aurigny vers Cherbourg. Environ 1.5M au nord du feu La Platte nous avons pris le safran dans l’orin d’une ligne de casiers, la bouée était invisible submergée en plein courant. On s’est retrouvé mouillés par l’arrière, avec 6nds de courant mais heureusement peu de mer, la vague montait déjà facilement dans le cockpit. On a fermé la descente et mis l’équipage à l’avant pour soulager l’arrière. Impossible de couper l’orin, qu’on repérait sous l’eau à la gaffe, raide comme une barre. J’ai allumé un feu à main, un voilier tout proche avait compris en nous voyant stoppés net et alerté Jobourg par VHF.
      Le canot de Goury fut sur place en 35mn, quel soulagement de le voir ! Le patron a décidé de nous « hâler par l’arrière en forçant progressivement la machine jusqu’à rupture de l’orin, obtenue à 1750 trs/mn » selon son rapport de mer, d’une sobriété parfaite. Il nous expliqua plus tard qu’on tire toujours par l’arrière et non par l’avant, afin d’éviter d’arracher l’arbre d’hélice ce qui créerait une voie d’eau majeure. Là c’était le safran qui était pris mais évidemment sur le coup impossible d’être certain que l’hélice était hors de cause.
      Après ça ben tu penses de temps en temps à la SNSM et quand un sémaphore te signale un problème en demandant une veille attentive dans ton secteur, tu regardes.

    2. Pat
      Publié dans 08/10/2015 le 11:10

      Bel article. Effectivement, le métier de marin pêcheur est le plus dangereux qui soit, toutes professions confondues, devant l’agriculture et le BTP…

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