• Le calamar « diable rouge » mexicain

     

     

     

    Le calamar « diable rouge » mexicain

     

     

    En mer de Cortés, nom espagnol du golfe de Californie, au large de Santa Rosalia, s’aventure une noria de barques armées par les plus démunis pour un corps à corps avec el diablo rojo, «le diable rouge», le grand calamar de Humboldt.

     

    Calamar (1)

     

    Alex, vingt-cinq ans, les traits prématurément creusés par les nuits blanches, les morsures du soleil, le jeune homme est coiffé d’une casquette et vêtu d’une salopette et d’un ciré orange. Ce sont les uniques biens personnels embarqués. Pas d’avirons ni de voiles. À Santa Rosalia, tout le monde s’est converti depuis des lustres au moteur hors bord. Seul, ou avec un companero, Alex met chaque jour à l’eau sa panga, petit canot non ponté équipé d’un vieux Johnson rafistolé de 65 chevaux.

     

    Calamar (0)

     

    A bord, aucun abri ne protège des intempéries, et autres redoutables sautes d’humeur d’un vent frisant parfois les 50 à 60 nœuds. Aucune échappatoire non plus à l’implacable chaleur, surtout l’été, quand le thermomètre monte à 45 degrés. On est loin, très loin des chalutiers modernes, des gigantesques filets, des sondeurs toujours plus perfectionnés, des hélicoptères de reconnaissance … Les morsures de la ligne sur les mains, le roulis rythmique imposé aux épaules, tout cela fait la peine quotidienne d’Alex. Car c’est à la turlutte, technique rudimentaire, que le calamar « géant » se capture. Une pêche chiche en matériel, qui ne requiert qu’une surabondance d’huile de coude!

     

    Hors du temps, le coin de mer que fréquente Alex se niche au fin fond des eaux mexicaines, au bord de la mer de Cortés, qui sépare la longue péninsule de Basse-Californie du reste du continent américain. Inscrite depuis 2005 sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, cette mer est peuplée d’une grande variété d’animaux et enregistre la plus forte densité de mammifères marins du globe.

     

    Santa Rosalia est une petite ville d’environ quinze mille habitants, à l’architecture et à l’histoire très américaine. Spécialisée dans l’extraction du cuivre, Santa Rosalia a profondément souffert du retrait d’El Boleo en 1954, bien que l’exploitation se soit poursuivie cahin-caha trois décennies de plus. Beaucoup d’ouvriers se sont reconvertis dans la pêche au calamar.

     

    Calamar (2)

     

    « El diablo rojo! » (« Le diable rouge! »), entend-on dans les rues de México City, où l’endémique mollusque du golfe de Californie est commercialisé. Dosidicus gigas – décrit en premier par le Français Alcide d’Orbigny en 1835 -, corrigeront les biologistes marins. El calamar, trancheront tout simplement les pêcheurs du cru. Souvent confondu à tort avec le « Léviathan des abysses » (Architeuthis dux), monstrueux congénère pouvant dépasser une quinzaine de mètres de long, le calamar de la mer de Cortés, dit aussi de Humboldt, plus petit, n’en est pas moins un impressionnant prédateur, agressif et vorace. Animal des profondeurs, il peut atteindre 1 – à 2 mètres de long pour un poids avoisinant les 60 kilos. Ses longs tentacules, armes redoutables guidées par une vue perçante, comptent chacun près de deux cents ventouses dotées de petites dents.

     

    Sa présence est concentrée au large de Santa Rosalia, le long de 30 milles de côtes. Les raisons de cette concentration géographique sont floues, la température de l’eau, l’abondance de krill et de sardines, la raréfaction de ses prédateurs naturels que sont le cachalot, le requin et le thon, semblent être autant de facteurs à prendre en considération. Seule certitude pour les pêcheurs, chaque nuit une nuée de calamars scintillants remonte des abysses, en quête de bancs de petits poissons.

     

    Calamar (3)

     

    Une flottille aux mains des armateurs et des coopératives.

     

    Au plus fort de la saison, de mars à octobre, un millier de pêcheurs embarquent sans relâche sur trois à quatre cents pangas disséminées entre le port et les villages de San Lucas et San Bruno. Attirés par une embauche facile et récurrente, dix à vingt pour cent de ces hommes sont originaires d’autres États mexicains. En 1996-1997, âge d’or commercial avec un calamar à 4 pesos le kilo (un peso vaut actuellement 0,22 euro), beaucoup de « terriens » renonçaient à leur métier pour pratiquer cette pêche. Agriculteurs, ingénieurs ou bien médecins postulaient sans complexe à l’embarquement.

     

    Aujourd’hui, l’activité se veut plus raisonnée. Des quotas et quatre zones de pêche ont été instaurés. Le calamar est déchargé dans les ports de Mazatlân, Sinaloa, Santa-Rosalia pour ce qui est de la Basse-Californie du Sud, et Guaymas dans l’État d’en face, Sonora. En moyenne, 300 tonnes son déchargées chaque jour, une quantité limitée par les autorités mexicaines, afin de prévenir toute surexploitation et de réguler les prix.

     

    Pour les pêcheurs, les affaires sont désormais bien moins florissantes qu’autrefois, avec un calamar dont le corps se vend 2,50 pesos le kilo et dont les tentacules ou les têtes valent seulement 3 pesos le kilo. Mais que faire sinon? Aller chercher de l’embauche dans les grands ranchs environnants? Partir aux États-Unis, le pays des Gringos, ces voisins que l’on méprise ouvertement, ces touristes que l’on peine à accepter? Beaucoup préfèrent se contenter de leur labeur de marins. Alex est de cette trempe. Après dix ans d’un métier qu’il avoue aimer toujours autant, il est encore célibataire et sans domicile véritablement fixe, faute de revenus suffisants. Une situation précaire qu’il accepte avec fatalité. Lui au moins n’a pas de famille à charge.

     

    Calamar (4)

     

    À la basse saison, de novembre à mars, de nombreux pêcheurs se reconvertissent dans la pêche à la senne de la sériole, ou prennent un travail à terre. Alex et d’autres préfèrent continuer une maigre pêche aux calamars, ou rester à terre, sans revenus.

     

    Ce soir, Alex a la gentillesse de nous embarquer avec Jesus, compañero de trente-neuf ans, marié et père d’un enfant. Des pangas ont largué les amarres à 5 heures et ne sont toujours pas rentrées au crépuscule. La météo était venteuse, peu propice à la pêche, le calamar préférant en pareil cas s’enfoncer dans les profondeurs. La nuit à venir s’annonce heureusement plus calme et de bon augure, en dépit d’une lune un peu trop pleine au goût des céphalopodes, décidément capricieux. Dans le ronronnement apaisant du moteur, notre embarcation glisse sur la mer de Cortés. Alex et Jesus, caparaçonnés de leur tenue de travail orange, sont silencieux. Hormis la flottille de pangas, la baie est déserte. Derrière nous, le port disparaît à l’horizon. Ne reste plus qu’une côte escarpée, sauvage, aride, et une mer vide. Impression déroutante de nulle part, de bout du monde. Le contraste est ici saisissant entre la profusion animale, pélicans, goélands, vautours, calamars, mammifères marins … et la relative discrétion de l’homme.

     

    Longue de 4 mètres, non pontée et dépourvue de feux de route, notre panga paraît bien fragile au beau milieu de la baie, désormais plongée dans le noir. Alex a glissé dans un coffre, à l’arrière, une bouteille d’eau pour tout viatique. Pas le moindre instrument de navigation, pas même une carte. Il faut s’en remettre sans condition au sens marin du duo de pêcheurs.

     

    Calamar (5)

     

    Corps à corps au lamparo avec les calamars.

     

    Après une bonne heure de route, le moteur est enfin coupé. La concentration de goélands en chasse et la présence d’autres pangas ont aidé Alex à choisir son coin de pêche. Autour de nous se profilent les silhouettes orange et jaune caractéristiques des pêcheurs de calamars. La flottille est dispersée, silencieuse. À bord, seules nos questions brisent sporadiquement le silence. Le travail est mécanique, précis. Un gros sac en matière synthétique, fixé à un grappin, est filé à l’eau.
    Cette ancre flottante de fortune permettra de limiter la dérive. Elle sera remontée lorsque la petite brise vespérale tombera. Un lamparo, alimenté par une batterie posée sans protection à même le fond de la panga, est allumé en poupe. Sa conception est rudimentaire: un tuyau rigide de faible diamètre et d’un bon mètre de long est érigé sur le tableau arrière; à son extrémité, une ampoule et sa douille sont fixées à grand renfort de ruban adhésif; le fil d’alimentation, passé dans le tuyau, est relié à la batterie à l’aide de deux pinces-crocodile.

     

    Chacun enfile une paire de gants en coton difformes et détrempés, ils protégeront les mains d’un traitement dont la lisse de la panga conserve les stigmates. Car le calamar se pêche de la manière la plus simple, mais aussi la plus physique qui soit: à la dandinette! Une seule ligne par pêcheur est mouillée. Elle se compose d’un fil de 2 millimètres de diamètre et d’une centaine de mètres de long ainsi que d’une turlutte plombée hérissée de cinq rangées de picots. Le plastique phosphorescent qui recouvre le corps de la turlutte est approché périodiquement du lamparo, pendant deux à trois secondes, afin de le charger des radiations de la lampe. Lorsque le courant est trop fort, plusieurs turluttes peuvent être solidarisées pour augmenter le poids de l’ensemble.

     

    Calamar (6)

     

    Alex et Jesus jettent leur ligne d’un geste à la fois ample et sec. La turlutte effectue un demi-cercle à hauteur de leurs épaules avant de plonger à l’aplomb du franc-bord. À peine les lignes entièrement dévidées de leur planchette, à peine quelques coups de poignet pour dandiner que déjà deux prises s’annoncent. Une longue remontée athlétique et voilà qu’apparaît à la lueur du crépuscule le mythique diablo rojo, dont le corps cesse de clignoter une fois sorti de l’eau. Tentacules gesticulants, corps rouge cramoisi de colère, bec acéré, l’animal impressionne. Un coup de rein de Jésus et voilà le monstre balancé dans le fond de la barque, soudainement amorphe. Point de lutte homérique ni de coup de grâce au gourdin. L’animal se laisse même manipuler sans résistance. L’agressivité légendaire du grand calamar serait-elle un canular?

     

    Alex reconnaît la voracité des calamars, mais ne craint nullement pour sa vie; il recommande juste de faire attention lors de la capture, un doigt pouvant être malencontreusement sectionné par leur puissant bec. Des personnes sont tombées à l’eau sur les lieux de pêche et en sont sorties indemnes. Notre métier est certes dangereux, des pangas ont disparu lors de pêche au requin ou à cause du mauvais temps, et les corps des disparus n’ont pas été retrouvés. Mais cela ne prouve rien du tout sur le sort de leurs dépouilles. Requins, calamars ou même crabes? Nul ne sait! »

     

    Calamar (7)

     

    Une tonne par homme, ni plus ni moins Alex et Jésus pêchent sans relâche. Ils n’ont qu’une pensée en tête: ramener chacun au port une tonne de calamar. Le compte n’y sera que lorsqu’ils auront rempli à ras bord les espaces entre les bancs centraux. Véritable institution, cette tonne quotidienne résulte de la pression des acheteurs – principalement la Chine et la Corée du Nord – qui imposent des prix bas, de la volonté de l’armateur ou de la coopérative, et de la nécessité pour le pêcheur de subvenir, tant bien que mal, à ses besoins les plus élémentaires.

     

    Dès qu’un bon coin est trouvé, le rythme de travail s’affole. La corne d’abondance semble intarissable. Sous l’eau, c’est la curée. Excités par les entrailles de leurs congénères jetées par-dessus bord, en proie à une faim aveugle, les calamars se ruent sur les turluttes, qui remontent parfois des couples de cannibales entremêlés occupés à s’entre-dévorer. Si la cadence vient à ralentir, des morceaux de tentacules sont fixés en guise d’appât sur les picots. En cas d’échecs trop récurrents, le moteur est redémarré pour s’éloigner au plus vite de la zone devenue stérile.

     

    Les mollusques sont ramenés à la surface à la seule force des bras, dans un roulement d’épaules ferme et rapide, puis balancés à bord d’un bon coup de rein final. C’est le moment qu’ils choisissent pour cracher un mélange d’eau de mer et d’un mucus visqueux, dont ils arrosent le bateau et son équipage; il n’est pas rare que celui-ci reçoive le jet en pleine figure. Entre deux remontées de ligne, Alex et Jésus s’emploient à dépiauter au couteau, en quelques gestes machinaux, la dernière prise. Les nageoires arrière sont découpées et rejetées à l’eau, le corps est ouvert en deux et les entrailles arrachées, la tête est tranchée puis les yeux et le bec sont enlevés à la main. Ensuite, le corps, la tête et les tentacules sont rincés dans la mer avant d’être balancés, pèle mêle, entre les bancs centraux. Ce travail de force à l’état brut donne l’impression d’une pêche d’un autre âge. Au fil des heures, la cadence ne faiblit pas, malgré la fatigue qui tétanise les reins, les épaules et les bras. Remonter deux calamars laisse déjà haletant.
    Alors une tonne!

     

    Calamar (8)

     

    Pour Mexico, la Chine ou la Corée

     

    Les casiers remplis des corps des calamars sont chargés sur les pick-up, vaillants tacots à tout faire. Les casiers de têtes et de tentacules font l’objet d’un traitement à part. Ils sont entassés au cul d’un camion frigorifique, paré à s’élancer vers Mexico. Cette godaille est exploitée collectivement par les pêcheurs, qui participent aux bénéfices au prorata des quantités fournies par chacun d’entre eux. Têtes et tentacules sont plongés en vrac dans un bac de rinçage, puis jetés à la fourche sur un égouttoir, en l’espèce un filet tendu sur un cadre en tubes métalliques. Conditionnés dans des sachets en plastique transparent, ils sont balancés, par des adolescents rémunérés à la tâche, dans le semi-remorque où ils sont mélangés à de la glace concassée, prélevée en montagne.

     

    Si têtes et tentacules ne s’écoulent que dans la capitale, les corps sont destinés exclusivement à l’exportation.

     

    Ce soir, la chance n’est pas avec Alex. Mangée par le sel, usée, la batterie du lamparo se décharge à vue d’œil. Il faut impérativement retourner à terre pour en changer.
    Conséquence de ce coup du sort, la nuit est appelée à s’éterniser: il faudra retourner en mer pour atteindre le quota imposé. Cet aller-retour imprévu se traduit par une surconsommation de carburant et donc une hausse des frais déduits des gains de la journée. « Les aléas du métier », dit Alex, fataliste. Débarqués à Santa Rosalia, un instant sonnés, figés sur la grève, nous écoutons s’estomper le ronronnement du moteur.

     

     

    Calamar (9)

     

    Vous avez vu le reportage en couleurs de pauvres gars qui pêchent le calmar c’est le côté découverte, mais ce sont de pauvres gars qui triment dur pour gagner leur croûte, et la réalité en est toute autre.

    Pour preuve :

    « Quand la fatigue et la douleur affectent les capacités physiques, la grande majorité des pêcheurs de calamars fument de la métamphétamine, Santa Rosalia, Basse Californie sud, Mexique, 2014. »

    allez visiter le site de Fabien Dupoux, et découvrir ces fabuleuses images en noir et blanc.

    Fabien Dupoux est un artiste émergent qui en 2013 décide de démissionner de son travail d’enseignant pour se consacrer à la photographie d’auteur. Petit-fils de paysans et fils d’un père mécanicien industriel, son œuvre reflète l’admiration qu’il porte à ces milieux difficiles qu’il connaît peu. Dans ses sujets, il cherche à capter « notre surmenage et notre servitude au sein d’un monde du travail en opposition avec la nature ». Passionné par le voyage et doté d’une curiosité rare il reste en perpétuel mouvement avec pour seul objectif: photographier l’homme comme un animal dans son milieu naturel.

    lebosco

     

     

     

    Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.