• Le casier en osier du Conquet

     

     

     

    Le casier en osier du Conquet

     

     

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    Naguère, le marin pêcheur fabriquait souvent lui-même ses casiers. Mais l’emploi des matières plastiques a en une trentaine d’années, conduit à l’usage d’un matériel standardisé, disponible pour un prix raisonnable dans toutes les coopératives maritimes. Quelques rares anciens restent cependant fidèles aux pièges en matériaux naturels, traditionnellement réalisés au cours de l’hiver.

     

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    C’est le cas de François Le Bris, du Conquet, qui confectionnait toujours avec une grande habileté des casiers à crustacés en osier, comme l’ont fait avant lui son père et son grand-père. Progressivement délaissé, cet artisanat constitue aujourd’hui un élément patrimonial vivant qui mérite d’être étudié en détail pour ne pas sombrer dans l’oubli.

     

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    Fabriquer un casier

     

    Après avoir arrêté le métier, François s’est mis à confectionner des casiers en osier pour quelques pêcheurs retraités attachés à leurs habitudes. Puis il a continué pour le plaisir, histoire de ne pas perdre la main et d’occuper son temps. ‘J’ai appris avec mon père, précise-t-il. A treize ans, je savais déjà monter un casier. Mon père nous encourageait, moi et mes frères: « Ceux-là seront bons, ceux-là seront bons! » qu’il répétait pour nous faire plaisir. »

     

    Casier-osier-Conquet (4)Désormais, chaque année, à partir de la mi-novembre, François Le Bris parcourt les talus pour couper son koa de casier – du breton koad, bois -. Puis il trie les brins par grosseur, les débarrasse au c0uteau des feuilles ou des bourgeons restants, avant de les mettre en bottes pour qu’ils sèchent. « Dans le temps, on faisait ça pendant les veillées, se souvient François, on ne restait jamais à ne rien faire. Il fallait fabriquer quatre-vingts ou cent casiers dans l’hiver. » A partir du moule qu’il a conservé, notre pêcheur peut fabriquer quatre sortes de casiers: des grands pour la langouste, des moyens pour l’araignée, des plus petits avec lesquels on capture le homard, et enfin des casiers miniatures … pour la décoration.

     

     

    C’est dans le petit cellier qui jouxte sa maison que François a choisi de travailler. Un bon couteau, quelques pointes galvanisées et bien sûr ses brins d’osier lui suffisent pour mener à bien ses réalisations.

     

    Casier-osier-Conquet (5)Il commence par sélectionner douze brins de grosseur moyenne, les mères, dont il teste la flexibilité d’un bout à l’autre en les pliant avec le pouce. « Si on ne le fait pas, certains peuvent plier net, affirme-t-il, démonstration à l’appui, ça puk comme on dit, et c’est pas bon! L’osier jaune est le plus fragile, parce qu’à l’intérieur, la mèche (le cœur) est plus grosse et ça a moins de résistance. » Puis il épointe la base des tiges de trois coups de couteau – un dessus, un dessous et le dernier sur un côté -, avant de les enfoncer dans les trous qui forment un cercle sur le moule.

     

     

     

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    Ensuite, François confectionne le goulot et choisit des brins plus faibles qu’il passe alternativement à l’intérieur et à l’extérieur des mères.

     

     

     

     

     

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    Aux plus fins succèdent des brins un peu plus forts, une vingtaine au total. Les extrémités des deux derniers sont amarrées aux trois ou quatre du dessous par l’intermédiaire d’un lien d’osier.

     

     

     

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    L’ensemble du goulot forme une tresse qui est tassée entre les mères à l’aide d’un maillet de bois.

     

     

     

     

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    La rapidité d’exécution reflète l’expérience du spécialiste. « Maintenant, chaque mère va recevoir son lot de badines », annonce François. Il choisit d’autres brins de la grosseur des mères, et commence par doubler chacune de ces dernières. Les brins épointés sont enfoncés le long de la mère dans la tresse du goulot précédemment réalisé.

     

     

     

     

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    Puis il renouvelle l’opération jusqu’à ce que chaque mère soit doublée alternativement par deux et trois badines. Les bouquets ainsi formés comportent au moins une tige d’osier vert, plus solide que le jaune.

     

     

     

     

     

     

    « Dans le temps, on avait aussi de «l’osier blanc », comme on disait – en réalité il était gris -, mais maintenant, on n’en trouve plus. Quand les pêcheurs ont arrêté de faire des casiers, l’osier n’était plus coupé et il a poussé jusqu’à faire des arbres. Pour avoir de bonnes tiges, il fallait couper tous les ans, au plus ras possible. »

     

     

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    Avec son couteau, François enlève les brindilles restées sur les extrémités des brins qui ont servi à confectionner le goulot. Puis il saisit à deux mains chaque bouquet de badines, maintenues bien à plat, pour les plier vers le bas et les amarrer avec des bouts de ligne fixés à demeure sur le socle du moule.

     

     

     

     

     

    « Ah voilà! Il y en a un qui a puké, déplore François. Et en plus, c’est la mère! Alors là, c’est plus con quand c’est la mère! » Il faut détacher le bouquet et replacer une nouvelle mère, opération délicate qui requiert toute l’attention de l’artisan. « Il y en a qui laisseraient comme ça, dit-il, mais moi je n’aime pas quand ça puk, c’est pas joli!

     

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    Lorsque toutes les badines sont rabattues et amarrées, François entoure l’ouvrage d’un bout afin de maintenir l’ensemble. Puis il place dans le goulot un bouquet de tiges fines afin de les avoir à portée de main pour cordailler.

     

     

     

     

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    Cette opération consiste à relier entre elles les différentes badines du bouquet par un lien nommé cordaille, constitué de quatre brins dont les extrémités sont alternées afin d’obtenir une épaisseur constante d’un bout à l’autre. Le lien est passé de part et d’autre de chaque badine, jusqu’à former une spirale autour du futur casier en lui donnant sa forme définitive.

     

     

     

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    « Quand je sens dans ma main que le cordaille diminue de grosseur, précise François, je rajoute un brin que j’enfile dans les précédents. Comme ça j’ai toujours la même épaisseur de lien. »
    Le premier tour de cordaille achevé, François y glisse de nouvelles badines, parallèles aux mères, pour diminuer la maille, leurs extrémités venant s’appuyer sur la face interne du goulot.

     

     

     

    Puis il poursuit sa spirale, dont le dernier tour est réalisé avec des brins un peu plus forts. Quatre tours suffisent pour déterminer la hauteur du casier et assurer sa rigidité.

     

    « Ici, au Conquet, on n’est plus que trois ou quatre à savoir faire ces casiers-là, commente notre homme. Il y a peut-être encore quelques vieux sur la côte Nord, du côté de Plouguerneau, qui font aussi. Tout cela a été arrêté quand les gars ont commencé à mettre les casiers en filières. Alors on a fait des barriques, des casiers ronds en lattes de châtaignier. Mais ceux-là n’étaient pas si pêchants; le poisson arrivait à s’échapper plus facilement. Sitôt qu’il y avait un peu de houle, ils roulaient sur le fond. Après, on a eu fait des barriques, mais à fond plat, à la mode de Belle-Île quoi! Avec un cadre de chêne et un fond en sapin. Quand les premiers casiers avec du filet en nylon bleu sont arrivés, on pouvait pas les regarder, les anciens disaient qu’on pêcherait jamais rien avec ça! »

     

    Une cinquantaine de badines, y compris les mères, sont nécessaires pour réaliser un casier à homard. « A l’époque, précise François, on faisait aussi des casiers à vieille, pour la boëtte. Ceux-là, ils étaient encore plus serrés, parce que c’étaient des kastrik qu’on attrapait avec, des petites vieilles quoi! Fallait bien cent badines pour faire un casier; ça prenait du temps hein! »

     

    Casier-osier-Conquet (15)Le cordaille achevé, son extrémité vient buter sur le tour précédent, et François saisit le brin le plus long pour amarrer l’ensemble en faisant un tour mort et deux demi-clés. Puis il règle l’alignement de la spirale sur les badines à l’aide de son marteau. « Le plus gros du casier est terminé, annonce-t-il. Maintenant on va l’enlever du moule. » A ce stade de la fabrication, on obtient un panier que François coince entre ses jambes après s’être assis sur une chaise. Dès lors commence la réalisation de la tresse qui constituera la circonférence du fond et que l’on nomme le bourrelet.

     

     

     

    Une finition complexe

     

    Casier-osier-Conquet (16)Les mères et les badines, qui dépassent du dernier tour de spirale, sont saisies par poignées de quatre, rabattues horizontalement et cordaillées. Au fur et à mesure de l’avancement, notre spécialiste saisit un brin sur quatre et, tandis que le diamètre du bourrelet augmente dans ses mains, il abandonne ceux qui ont déjà fait plusieurs tours dans la tresse pour les remplacer par de nouveaux laissés en attente. « Ça paraît pas, dit François, mais c’est pas une petite bricole hein! » Voilà de quoi nous rassurer, car il faut bien avouer que la complexité de la réalisation du bourrelet nous laisse pantois.

     

     

    Casier-osier-Conquet (17)Précisons simplement que les extrémités des derniers brins de la tresse sont glissées dans le bourrelet, ouvert à l’aide d’un épissoir. L’opération la plus délicate de la réalisation du casier ainsi achevée, François coupe toutes les extrémités des tiges qui dépassent « pour faire propre », précise-t-il. Puis il rajoute: « Quand le casier sèche, le goulot a tendance à s’affaisser, alors faut l’arrêter.

     

     

     

    Casier-osier-Conquet (18). » Il prend alors une petite tige d’osier, la tourne entre ses mains pour l’assouplit et, à l’un des bouts, fait une boucle dont il coiffe l’extrémité de l’une des badines débordant à la partie basse du goulot. La tige en question, dont l’autre extrémité est taillée en pointe, vient capeler par l’extérieur trois ou quatre badines, composant l’armature du casier, puis redescend à l’intérieur de celui-ci, le long du goulot. « On appelle ça un amarrage de boëtte, précise François, staga boet comme disait mon père; on en met un de chaque côté. On piquait le morceau de poisson dedans, et ça tenait aussi le goulot.

     

     

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    « Maintenant on va faire le foncet », poursuit- il. Il s’agit là de réaliser le fond du casier et François prend deux gros brins d’osier qu’il glisse entre le bourrelet et le cordaille, de manière à partager le fond en trois parties de même largeur. Puis il enfile d’autres tiges, perpendiculairement aux deux premières, et en nombre suffisant pour constituer les claies de fond.

     

     

     

    Il faut tenir compte des grosses et petites extrémités des tiges qui, de fait, sont enfilées en quinconce. Pour faciliter leur mise en place, l’espace entre le bourrelet et le cordaille est ouvert à l’aide de l’épissoir.

     

    « Avec ces casiers-là, on faisait toute une saison, raconte François, mais ça dépendait aussi de la profondeur. Si on les mouillait sur un fond sec – pas profond quoi! – et qu’une bonne houle arrivait, les casiers étaient baisés. En fin de saison, il en restait quelques-uns à peu près potables, mais fatigués hein! Tous les hivers, il fallait les refaire, quatre-vingts quand même! Je vois ici maintenant des caseyeurs qui ont mille casiers! Mais ils travaillent en filières et beaucoup plus profond, c’est pas le même métier. Des fois, nous on mettait deux casiers sur le même orin. Il y avait le premier qu’on appelait le mqjor, et un autre à environ quinze mètres, le traînard. Le major était plus lourd et souvent plus neuf que le traînard. »

     

    Deux casiers par jour

     

    Les tiges de fond mises en place, François les fixe sur les deux perpendiculaires à l’aide de petites pointes galvanisées. « Dans le temps, on faisait des fonds entièrement fermés, raconte François. On repliait les badines quatre par quatre et on les amarrait dans le milieu. Avec les autres, on faisait une tresse, comme pour le goulot. Ces casiers-là, il n’y avait pas une pointe dedans! Ça coûtait trop cher. » Le clouage des tiges achevé, une autre, plus grosse, est enfilée perpendiculairement à la claie dans son milieu, et clouée à son tour.

     

    Casier-osier-Conquet (20)

     

    Deux autres tiges, de même grosseur que la précédente, épousent la forme du bourrelet, leur longueur correspondant à la demi-circonférence du fond. Elles sont également pointées et renforcent ainsi le fond du casier.

     

     

     

     

    Casier-osier-Conquet (21)

     

     

    A l’aide d’une scie égoïne et de son couteau, François coupe les extrémités des tiges qui dépassent à l’extérieur du bourrelet.

     

     

     

     

     

    Reste à rabattre les pointes par l’intérieur du casier pour parachever le travail, « A l’époque, se souvient notre pêcheur, on commençait avant le jour et on arrivait à faire deux casiers comme celui-là dans la journée. Ils étaient plus pêchants quand ils étaient restés un peu dans l’eau, parce qu’ils ont une odeur quand ils sont neufs. Les vieux disaient qu’il fallait qu’ils soient kondourés, pleins d’eau quoi! Avec des casiers comme ça, j’ai vu prendre des langoustes qui faisaient 4 à 5 kilos! Elles étaient tellement vieilles qu’il y avait du goëmon qui poussait sur leurs cornes! »

     

    Le casier terminé, reste à le gréer, c’est à- dire le lester et fixer son orin. « On mettait des cailloux pour lester nos casiers, précise François. On allait à la grève chercher des jolis galets et on donnait un coup de marteau dessus pour faire une encoche et les amarrer dans le fond. On en mettait deux, un de chaque bord, des fois trois quand ils étaient trop petits. On avait encore du mal à les trouver et des fois on allait aux îles pour les chercher. Ici, il y avait beaucoup de superstitions: un galet qui était rouge n’était pas bon, parce que les vieux disaient que ça ressemblait à une pieuvre. L’orin s’amarrait sur la traverse du foncet et sur le cordaille; sinon, s’il y avait une croche, ça déformait le casier. »

     

    François Le Bris a passé près de cinquante ans à fabriquer, mouiller et lever des casiers. Et depuis vingt années qu’il est à la retraite, il occupe toujours son temps avec ses casiers. Il fait partie de cette dernière génération de pêcheurs qui ont exercé leur métier en utilisant des méthodes artisanales ancestrales, comme l’avaient fait en leur temps son père et son grand-père. Si les tours de main ne sont plus transmis et si les techniques de pêche ont changé, chez les Le Bris on demeure fidèle à la tradition familiale. Les deux fils de François sont pêcheurs, l’un de ses gendres également, ainsi que deux de ses petits-fils, « Les chats ne font pas des moineaux » comme disaient les anciens…

     

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