• L’Angélus, vaquelotte du Cotentin

     

     

     

    L’Angélus, vaquelotte du Cotentin

     

     

    Autre vaquelotte, autre histoire. Celle de l’Angélus est liée aux côtes rocheuses de La Hague et au petit port d’Omonville. Situé sur la côte Nord-Est de la pointe, le bourg s’est implanté dans l’estuaire au creux d’un vallon. En toile de fond, autour de la belle église, se dressent bâtiments nobles et maisons anciennes. A l’ouvert, le hameau de la rue du Hâble était, lui, le quartier des pêcheurs.

     

    Angélus 1

     

    Vers 1850, le port compte plus de quarante bateaux de pêche et les Omonvillais obtiennent une digue de l’administration. Soixante-dix ans plus tard, il ne reste qu’une dizaine de pêcheurs : Mauger, les Renouf, le marquis de Tragnel, Hervieu … C’est à cette époque, dans les années vingt, qu’Augustine Sorin (née Renouf) fait la pêche avec son père ou ses frères: elle est une des rares femmes à avoir pratiqué ce métier dans le Nord Cotentin.

     

    Dans les années 1940, la flottille se limite à quelques vaquelottes. En 1950, Gaston Loudière fait construire l’Héléne Jacqueline, une grosse vaquelotte pontée sur laquelle beaucoup de pêcheurs d’Omonville embarquent aux cordes pendant l’hiver. Mais ils conservent leur propre vaquelotte pour pêcher à leur compte, pendant la belle saison, les crustacés, le maquereau ou le colin.

     

    Parmi eux, Georges Néel, qui a commencé le métier avec son père et ses frères à bord de la Marie-Georges. Les Néel mouillaient alors leur canot dans une anse, au pied de leur maison. Dès qu’un coup de vent était annoncé, père et fils remontaient leur bateau sur cette grève toujours nommée le r’hable à Néel.

     

    En 1932, Georges est admis au concours des sémaphores. Dix ans après, alors que sa carrière dans l’administration touche à sa fin, il passe commande de l’Angélus au chantier Bellot.

     

    Angélus 2

     

    La construction

    Le bois nécessaire pour la construction est commandé chez Lepoittevin : c’est chez lui qu’on trouve les belles croches (bois courbes de fil) pour les membrures. Une pièce d’orme de 20 cm par 8 cm et de 4 m de longueur fera une quille parfaite. D’autres pièces seront débitées en plateaux de 5 cm pour les membrures et les varangues. D’autres enfin pour les violons, le tableau, les plats-bords, la coeffe. Le tout est livré au chantier où le bois est étalé sur le terrain près du Vieux Lombier, afin de faciliter le choix.

     

    L’atelier est trop petit, aussi construit-on les bateaux à l’extérieur. Après avoir fait le tracé des membrures sur le plancher du grenier, on fait les gabarits en sapin. On a tellement l’habitude de construire des vaquelottes de 18 pieds que la demi-coque n’est plus nécessaire. Les gabarits sont posés sur les croches étalées sur le terrain : on a ainsi de belles membrures, bien de fil, et qui ne risqueront pas de casser (près de cinquante ans plus tard, après des années difficiles, aucune membrure n’est endommagée, à l’exception des hauts affaiblis par l’eau de pluie).

     

    Les membrures sont ensuite découpées avec la scie à ruban dont le chantier vient de s’équiper. La quille, l’étrave, l’étambot, les différentes courbes, le tableau sont préparés avant que la construction ne commence. La quille est fixée sur des tins, l’étrave et le tableau sont solidement accorés après vérification de l’équerrage. Les membrures sont alors ajustées, l’ensemble étant maintenu par quelques lisses.

     

    Après une dernière vérification, les varangues sont liées à la quille avec des goujons de fer. Au chantier Bellot, on les fixe encore perpendiculairement à la quille, de sorte qu’elles seront inclinées vers l’arrière quand le bateau sera flot.

     

    La ceinte (cheinte) est mise en place : c’est d’elle que dépendra la belle tonture du bateau. Puis la vaquelotte est soigneusement bordée : en sapin dans les hauts, en orme dans les fonds. La ventrière est beaucoup plus épaisse et sa réalisation demande un soin particulier. Il faut en effet caser l’intérieur avec un rabot rond. Le galbord et le ribord sont étuvés car leurs formes sont tendues. Le bordé au-dessus du ribord est fait en deux parties, en effet, en arrière de la membrure, il faudrait une planche trop large et trop difficile à ajuster.

     

    Vient ensuite la pose des aménagements : les plats-bords, les serres, les bancs (dont le banc de pompe creux et le banc de queuet, la coeffe, les violons, le couronnement. Pendant la construction, Georges Néel vient plusieurs fois voir l’avancement des travaux. Il précise certains détails, indique la couleur pour les hauts, l’intérieur et la moustache.

     

    En 1946, il prend sa retraite proportionnelle et commence la pêche sur l’Angélus qui a été équipé d’un moteur Bernard d’occasion, acheté chez Troude à Beaumont. Il en sera ainsi jusqu’à sa retraite définitive. Comme tous les Omonvillais, il fait deux métiers : du printemps à l’automne, la pêche côtière surl’Angélus, et l’hiver, la corde aux Casquets à bord de l’Hélène-Jacqueline (à Gaston Loudière) sur laquelle il s’enrôle comme matelot. Chaque printemps, l’Angélus est repeint avant d’être remis à l’eau. On le fait simplement glisser sur la grève et la pêche peut commencer.

     

    Cette vaquelotte navigue ainsi jusqu’en 1975, époque à laquelle Georges Néel cesse définitivement son activité. Le bateau passera alors en plaisance, avec Monsieur Regnier qui fait faire de sérieux travaux de restauration par le chantier Bellot. Puis en 1981, le bateau est armé de nouveau à la pêche pour revenir à la plaisance en 1983.

     

    Angélus 3

     

    Le sauvetage

    Depuis quelques années, l’Angélus était au sec, en haut de la grève de galets du port de Goury, face au raz Blanchard et à Aurigny. Chaque tempête aggravait ses blessures et sa fin risquait d’être proche : les hauts étaient déjà détruits et le bordage commençait à s’ouvrir dangereusement. Pour les amateurs de bateaux traditionnels, ce spectacle était d’autant plus attristant que l’Angélus est une très belle vaquelotte.

     

    Au printemps 1990, une équipe médicale du Centre Colbert, à Equeurdreville, décide de créer une association se donnant pour objectif de participer à la conservation du patrimoine, tout en étant un lieu de rencontres favorisant la réinsertion sociale d’anciens malades. L’association « Amarrage » voit le jour et lorsqu’elle cherche un premier bateau, la famille Péré, propriétaire de l’Angélus, accepte de le donner.

     

    Le bateau est transporté au Centre. En septembre, le grattage commence et les dégâts apparaissent dans toute leur ampleur. Si les fonds ont assez bien résisté, en revanche l’étrave, le tableau, les têtes des membrures et une douzaine de bordés sont à refaire en plus des plats bords, serres, violons, bancs, coeffe, planche de couronnement, planchers et gréement. En dépit du découragement et de l’air dubitatif de certains, il est décidé d’inscrire l’Angélus au concours « Bateaux des côtes de France » et même de le lancer en juillet, lors de la Fête des bateaux normands.

     

    Plusieurs équipes se relaient sous la direction d’Alain Perrine, et les travaux avancent. Tant et si bien que le 27 juillet 1991, l’Angélus est prêt sur sa glissière suiffée. Son lancement est prévu à 20 heures en présence d’une équipe de la télévision régionale et surtout de la flotte des bateaux normands. Un fâcheux incident donne quelques sueurs froides : le vieux pont tournant refuse de s’ouvrir, emprisonnant toute la flottille dans le bassin du commerce ! Heureusement, il sera réparé dans la journée et une ouverture anticipée de la porte permet à la flotte d’arriver in extremis. Et à 20 heures précises, en présence de « Papa » Néel, son premier patron, le bateau retrouve son élément tandis que la bisquine Granvillaise et le cordier Marie-Madeleine, les vaquelottes, canots, picoteux, lui font une haie d’honneur. Aussitôt l’Angélus hisse sa voile et va tirer des bords dans la rade …

     

    Angélus 4

     

    A ces quatre bateaux bien différents inscrits au concours, sans doute faudrait-il ajouter le Saint-Rémi. Celui-ci a en effet une coque de vaquelotte mais s’inscrit comme flambart en raison de son gréement particulier. A la fin du XIXe siècle, certaines familles de Réville venues s’installer à Dives-sur-Mer avaient ainsi l’habitude de remplacer le tapecul par un taillevent.

     

    L’histoire de ces quatre bateaux ne saurait bien sûr résumer celle de toutes les vaquelottes. La restauration de ces unités constitue une source quasi inépuisable de découverte du patrimoine et de l’histoire locale. L’exemple des vaquelottes est à cet égard significatif d’un mouvement désormais presque général sur l’ensemble des côtes de France.

     

    Le travail d’enquête fut mené par de vrais amateurs, avec enthousiasme, permettant que soient explorés, fouillés et mis au clair de nombreux détails plus ou moins familiers, et révélant parfois des pans entiers de connaissance jusque-là ignorés.

     

    Que ce goût pour la recherche et l’enquête devienne l’affaire d’un grand nombre, et non plus celle de quelques trop rares spécialistes, est un réel bonheur. Que ces mêmes personnes prennent l’herminette pour restaurer un bateau, puis le fassent naviguer, c’est la preuve que la culture maritime peut être vivante, même dans notre pays où elle s’est réveillée bien tard. C’était sans doute là un aspect essentiel de l’espoir porté par le concours « Bateaux des côtes de France ».

     

    A partir de 1889 l’Inscription Maritime emploie le terme de vaquelotte. Il semble qu’en général on l’utilise pour les bateaux de plus de 2,7 tx mais il n’y a pas de règle absolue et certaines unités de même taille peuvent être inscrites comme canot qui est le terme le plus souvent utilisé par les pêcheurs eux-mêmes pour désigner leur bateau.

     

    Qu’en est-il du Jacques, vaquelotte, construite en 1937 et restauré par les élèves du lycée Victor Grignard ?

     

    Crédit : François Pochon avec la collaboration de Georges Annoot, Alain Perrine et Raymond Legoupil.

     

     

     

     

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