• La Sainte Marie, vaquelotte du Cotentin

     

     

     

    La Sainte Marie, vaquelotte du Cotentin

     

     

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    Demi-pontée, assez fortement motorisée dès l’origine, et longue de sept mètres, la Sainte-Marie est d’un tout autre gabarit. Elle fut construite en 1948 par Henri Guerrand. Bien qu’il soit fils de constructeur, ce dernier avait tenu à créer son propre chantier. En 1931, il obtient une concession sur la grande cale de Saint-Vaast, entre le chantier de Pierre Bellot et la chapelle des marins. Pendant deux ans, il travaille dehors, puis construit un atelier, heureusement démontable car il doit plusieurs fois changer de place. Il s’installe enfin définitivement en haut de la cale (à l’emplacement actuel du chantier Bernard).

     

    Construite pour André Héroult, de Saint Marcouf, la Sainte-Marie aura plusieurs propriétaires mais fera le plus clair de sa carrière avec deux marins-pêcheurs de la Dune : les frères Lerévérend connus sous le surnom de « Petits Bérets ».

     

    De Morsalines à la baie des Veys s’étire une longue plage presque rectiligne, séparée des marécages par la Dune. Les hameaux sont implantés sur la hauteur, à quelques kilomètres de la côte. Chaque village dispose d’une bande de territoire qui s’étend jusqu’à la mer. Le long de la dune, on compte aussi plusieurs petites fermes, quelques maisons de pêcheurs entourées de leur potager, et désormais de plus en plus de petites villas et cabanons. Les villages comme Saint-Marcouf ou Les Gougins ont été le berceau de grandes familles de pêcheurs: les Hérout, les Laloy, les Pouppeville, les Endelin, les Hauttemanière …

     

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    Dès le début du siècle, les familles se font construire des vaquelottes à Barfleur ou à Saint-Vaast. Ces canots de faible tirant d’eau peuvent échouer sur la plage. Mais dès qu’un coup de vent s’annonce, il faut enlever le lest et remonter le bateau en haut de la grève pour attendre que le beau temps revienne. Il n’était pas rare de descendre le canot et de devoir le remonter aussitôt, l’accalmie se révélant de courte durée. Que de journées perdues et que d’efforts inutiles! Quand il devient possible d’acheter des automobiles, certains pêcheurs préfèrent même laisser leur bateau à Saint-Vaast et faire la navette tous les jours. D’autant que les fortes vaquelottes motorisées permettent de se rendre rapidement sur les lieux de pêche.

     

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    Beaucoup de pêcheurs, au lieu de s’installer à Saint-Vaast, conservent ainsi leur maison à la Dune, tout en pratiquant différents types de pêche : en vaquelotte à Saint-Vaast, en plate ou en doris près de chez eux et parfois à pied (coques, sauticot, etc.). Beaucoup allaient naguère jusqu’à Granville ou en Bretagne pour y acheter d’occasion des doris qui avaient fait une campagne sur les bancs.

     

    Les pêcheurs ont un potager pour améliorer l’ordinaire. Certains ont même quatre ou cinq vaches. Les femmes vendent parfois le poisson, travaillent dans les fermes ou font des ménages. Le métier de pêcheur est dur et ne permet pas de faire fortune. Comme le dit Léon Lerévérend, « on vivait mal, mais on était notre patron ». Les Dunais formaient une communauté solidaire et fréquentaient peu les patrons des cordiers ou des chalutiers saint-vaastais.

     

    Dans les années soixante, il restait encore une soixantaine de familles de pêcheurs sur la Dune. On en compte aujourd’hui à peine une dizaine. Depuis plusieurs années, ils ont abandonné les vaquelottes et n’utilisent plus que des plates ou des doris qu’ils peuvent mettre à l’eau seuls, grâce aux vieux tracteurs qui tirent les remorques sur les plages. Désormais, celles-ci sont d’ailleurs de plus en plus souvent occupées par les « tables » à huîtres ou les bouchots. Les éleveurs ont pratiquement remplacé les pêcheurs !

     

    Pendant treize ans, les frères Lerévérend pratiqueront la pêche au maquereau à Saint-Vaast. Ensuite, ils pêcheront le maquereau dans la baie des Veys, toujours à bord de la Sainte-Marie. En 1972, leur vaquelotte est mise en vente, sans trouver d’acquéreur. Le bateau se dégrade lentement et finit par couler. Il sera donné au grutier en échange des frais de renflouement.

     

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    Fin 1989, Raymond Legoupil, professeur de charpente navale au lycée professionnel E. Doucet d’Equeurdreville, découvre l’épave et décide de la restaurer pour pouvoir la présenter au concours « Bateaux des côtes de France ». Le propriétaire lui en fait cadeau et les services techniques de la Communauté urbaine de Cherbourg se chargeront de la transporter jusqu’au lycée. Raymond Legoupil se fait fort de motiver ses élèves ainsi que les autres professeurs. Mais le projet devra patienter quelques mois, à cause des incertitudes qui pèsent sur la section de charpente navale.

     

    A la rentrée de septembre, la situation s’est éclaircie et les élèves de la Fcil (Formation complémentaire d’initiative locale) peuvent se mettre au travail. D’abord un peu inquiets devant l’ampleur de la tâche, ils se prennent au jeu dès que les premiers bordés sont changés et c’est un vrai plaisir de voir l’ardeur qu’ils mettent à l’ouvrage!

     

    Le 25 octobre 1990, une réunion permet de définir les tâches des différents intervenants : la section charpente navale restaure le bateau et en fait les plans; le Conseil général finance l’opération; l’association Le Verguillon se charge des recherches historiques. Ensuite, après la fête de Brest 92, la vaquelotte sera affectée à l’association de Tatihou.

     

    Malgré l’importance des travaux, la première partie du projet a été parfaitement menée. Les élèves, qui travaillent en alternance au lycée et dans les chantiers professionnels de Cherbourg et de Port en Bessin, achèvent la restauration de la coque à la fin de l’année 1991. Une grande partie du bordage a été changée ainsi que l’étrave et la totalité du pontage. Il reste alors à s’attaquer au gréement, à la voilure et au moteur pour être prêts au printemps 1992 et faire route sur Brest.

     

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    Au retour, la Sainte-Marie sera donc basée à Tatihou. Elle permettra d’embarquer les visiteurs de marque jusqu’au petit port de l’île et d’initier à la voile traditionnelle les stagiaires de la classe patrimoine. Il faut aussi espérer que les élèves charpentiers du lycée professionnel et ceux de l’école des pêches pourront suivre des stages à Tatihou, un bon moyen de faire se rencontrer futurs pêcheurs et futurs charpentiers. La Sainte-Marie sera enfin utilisée pour les fêtes et les régates locales … Une vie bien remplie en perspective !

     

    Crédit : François Pochon avec la collaboration de Georges Annoot, Alain Perrine et Raymond Legoupil.

     

     

     

     

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