• La pêche à la tézure en baie de Cancale

     

     

     

    La pêche à la tézure en baie de Cancale

     

     

    Parmi les pêches à pied traditionnelles de la baie de Cancale, les filets fixes tendus sur l’estran tiennent une large place. Si l’usage des filets maillants comme le trémail ou le filet droit est aujourd’hui marginal, l’utilisation des tezures à crevettes (prononcer « d’zures ») reste le fait d’une trentaine d’amateurs et de professionnels. La pose des tezures est soumise à autorisation préalable de la direction départementale des Affaires maritimes de Saint-Malo. « Chaque année, rapporte Michel Lacour – responsable des Affaires maritimes au Vivier-sur-Mer, et passionné par l’histoire des pêches à pied – les utilisateurs de tezures sont tenus de déclarer sur une carte la position de leurs filets, ce qui permet de situer les professionnels. Car ces derniers n’ont pas de restrictions d’usage, contrairement aux amateurs limités à dix engins. Mais on sait que sur le temps de la marée, ils ne peuvent traiter un trop grand nombre de filets. »

     

     

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    Louis Galand, au parler franc, parfois un peu rude, est l’un des pêcheurs à pied les plus aguerris à l’usage de ces filets fixes. « Mon père, rappelle Louis, naviguait sur les bancs de Terre-Neuve. Il revenait à Cherrueix en octobre et faisait la petite pêche dans la baie, jusqu’en mars. Quand il a définitivement débarqué, il a continué ses années de navigation ici, avec un doris. J’ai commencé à pêcher avec lui dès l’âge de sept ans. Le jour, on partait à l’aviron poser les filets dans la baie, puis on allait relever les tezures à la basse mer. » Dans les années 50, Louis embarque à son tour pour Terre-Neuve. Il a quatorze ans. « C’était l’époque où les capitaines terre-neuvas recrutaient leur équipage dans les maisons, rappelle-t-il. C’était le bagne, les anciens nous menaient vraiment la vie dure. » Il quitte les Bancs quelques années plus tard pour satisfaire à ses obligations militaires. La suite de sa carrière s’effectuera dans la marine marchande. Retraité à cinquante-trois ans, Louis est revenu vivre dans la petite chaumière de ses parents, bâtie derrière la digue au Rageul, à Cherrueix. ‘j’ai eu envie de retourner au pays et de me consacrer à la pêche à la tezure. Je me suis déclaré auprès des Affaires maritimes comme pêcheur à pied professionnel. Pour continuer mes années de navigation, j’ai dû me procurer un doris de six mètres que j’utilisais pour ramener des moules des crassiers.((2) Egalement connu sous le nom de « banc des Hermelles », le « banc des Crassiers » est un récif rugueux et bruissant qui s’étend sur une centaine d’hectares à environ 6 km au large de la Chapelle-Sainte-Anne. Cette construction naturelle est l’oeuvre d’un ver de 4 cm de long, l’hermelle, lequel édifie un tube de grains de sable et de débris de coquillages cimentés par une sécrétion interne. Les hermelles vivent amassées et l’agrégation des tubes forme de véritables récifs pouvant atteindre 2 à 3 mètres de hauteur. C’est un lieu de frai pour de nombreuses espèces marines.)

     

     

    « Je pêchais principalement du bouquet et de la crevette grise, mais aussi de la sole, du carrelet et de l’anguille. Je vendais mes crevettes vivantes. En campagne, je faisais du porte à porte, mais à Dinan j’avais un étal, et à Dinard je faisais le marché.

     

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    « L’idéal, c’était de pouvoir relever mes tézures tôt dans la matinée pour vendre ma pêche le jour même. Je n’utilisais pas de vivier. Je ramenais la crevette dans la hotte, couverte de serpillières humides pour la maintenir au frais. L’hiver, elle se conservait assez bien, mais l’été, il fallait aller la vendre en vitesse parce qu’elle ne se gardait pas. »

     

     

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    Louis construira ses propres tézures, suivant les techniques héritées de son père. Des deux éléments qui la constituent, le premier est la cage, composé d’un filet de forme cylindrique de 22 mm de maille, maintenu par trois cerceaux, naguère en bois de châtaignier, et aujourd’hui en matière plastique. Le filet est fermé à l’une de ses extrémités par un bout, le bidon, qui vient s’amarrer au palet de bidon, un pieu enfoncé en biais dans le sédiment.  »Plus tu allonges le bidon, moins y’ a de prise au courant sur la tezure, précise Louis, ça vibre moins. » A l’autre extrémité du filet, le régoulet, petit filet de maille de 12 en forme d’entonnoir, empêche les captures de sortir de la cage.

     

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    Destiné à augmenter le volume d’eau filtrée, le grand mélage est le second élément de la tézure. Il est constitué d’un filet de 40 à 50 mm de maillage qui prolonge la cage sur deux pieux de châtaignier. Distants de deux mètres, ces pieux délimitent une ouverture rectangulaire couverte par un filet de dix centimètres de maille, le voile. La fonction de ce dernier est de limiter la pénétration des méduses qui abondent en été. La ralingue inférieure du filet n’est pas lestée mais tendue à une trentaine de centimètres au dessus du sol. « Avec les grandes marées, y’ a toujours davantage de prise au courant sur le fond, précise Louis, alors on remonte un peu la tézure sur les pieux ».

     

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    La relève de la tézure s’effectue en dénouant le bidon. Les captures sont déversées dans un panier et triées sur place. il faut quelques minutes à Louis pour installer une tézure. Les pieux sont à poste en permanence, bien qu’il faille les remplacer de temps en temps. C’est à la force des bras qu’il les vibre, excepté ceux tenus en biais, enfoncés à la masse. Engins dérivés des tézures, béndtres et tonnelles ont un maillage plus conséquent, adapté pour la seule capture du poisson. Ils ne sont actuellement plus utilisés dans l’ensemble de la baie du Mont-Saint-Michel.

     

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    Comme les pêcheries fixes, les tezures pêchent au jusant. Elles sont tendues les unes à côté des autres, en batterie, les ouvertures tournées vers la côte. L’emplacement des batteries répond à des exigences précises. « A marée descendante, il y a des passages, des courants qui drainent un maximum d’eau et rassemblent le bouquet ou la crevette dans des lieux bien distincts, précise Louis. Leur repérage est un truc d’anciens que nous ont transmis nos parents. C’est difficile à expliquer. Il faut savoir aussi que bouquet et crevette grise ne se mélangent pas. Dans les endroits très vaseux, de même que lorsque l’eau est brouillée du fait de vents de Noroît, on prend davantage de crevette grise. Le bouquet vit dans l’eau claire, dans des coins abrités. On le trouve aussi dans les roches où il y a du goémon, et il bouffe l’huile et le pétrole. Dans les années qui ont suivi le naufrage de l’Amoco Cadiz, on a ramassé du bouquet à la pelle !

     

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    La marée conditionne également les résultats de la pêche. « On pêche mieux dans les petites marées, ajoute-t-il. D’après les anciens, le poisson reste au même endroit, faute de courants, alors que par grande marée, il a tendance à prendre le large. Il y a aussi le « gagnemarée », Suivant qu’on sort du morte-eau et qu’on rentre dans une marée, ça a toujours été le meilleur moment pour la pêche. Par contre, lors du gros de la marée, on ne va plus rien pêcher. C’est qu’aux grandes marées, la mer découvre sur près de huit kilomètres.

     

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    « Il fut un temps où la pêche donnait bien. Je me rappelle un matin avoir fait trente-sept kilos de bouquet sur une batterie. Mais depuis quelques années, les ressources de la baie se sont considérablement dégradées. Du temps de mes parents, on installait beaucoup moins de tézures qu’aujourd’hui. Avec une quinzaine de filets, on faisait vivre des familles entières. La pêche était tellement abondante qu’il était parfois impossible de tout ramener avec la hotte. Les tezures ont fait vivre leur monde jusqu’aux années 70. Mais à l’heure actuelle, même avec cinquante filets, on n’y arrive plus, d’autant que, depuis deux ans, la pêche de la crevette est nettement tombée. On ne pêche plus que du poisson, principalement de la sole, mais ce que je ramasse aujourd’hui, je le laissais sur place à l’époque. »

     

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    L’Ifremer impute ce phénomène au manque d’eau douce nécessaire à la reproduction et à la croissance des crustacés, mais que dire de l’état des crassiers? « Etant gosse, lorsque j’accompagnais mon père, j’ai vu les pêcheurs à pied s’abriter derrière les crassiers lorsqu’il y avait de l’orage ou des coups de vent », s’exclame Louis. Le récif, qui atteignait deux mètres de hauteur au début du siècle, a depuis diminué de moitié sous les coups de burin des ramasseurs de coquillages.

     

     

    Suivons le guide

     

    Aujourd’hui, Louis partage sa connaissance de la baie avec des particuliers qu’ilemmène en promenade à travers les grèves. Sur son tracteur doté d’une plate- forme aménagée pour la visite, il emprunte la cale du Han pour s’engager sur les vastes bancs de sable toujours en mouvement. Sans hésitation, l’homme suit son chemin, zigzagant entre les fonds de vases, recherchant çà et là un passage pour franchir les ruets, ces ruisseaux parfois profonds qui drainent les eaux vers le large. « Les passages des ruets changent régulièrement avec les grandes marées et les courants, explique Louis. Un jour, tu passes à un endroit, mais le lendemain, il faudra passer à côté. Mes parents balisaient le chemin avec des piquets, moi j’utilise des catadioptres pour marquer les passages difficiles. L’expérience prime, mais on se fait parfois pièger. il y a quinze jours, j’ai planté mon tracteur et plié la direction. Y’ aurait pas eu des collègues pour m’aider à redresser la roue, j’avais tout faux ! J’ai déjà laissé deux tracteurs sur les grèves, le dernier c’était en pleine nuit. »

     

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    Mais ce que le pêcheur à pied craint le plus, c’est le brouillard. « Un jour, on s’est trouvés coincés par un brouillard à couper au couteau. Il nous restait un bon kilomètre à parcourir pour atteindre les tézures. Jeanine, ma compagne, est restée sur le tracteur et j’ai continué seul, à pied. En observant le banc de sable, j’ai pu retrouver mes filets. De retour au tracteur, on est rentré en suivant le tracé des roues. Mais j’étais pas fier du tout! Aujourd’hui, je ne veux plus prendre de tels risques. »

     

    Une petite heure de route sera nécessaire pour parcourir les dix kilomètres de grèves qui séparent Cherrueix du banc des Hermelles. Sur ce dernier, les apprentis pêcheurs suivent les conseils de leur guide avant de se disperser. Bon nombre viennent ici pêcher au dranet, un engin individuel, utilisé depuis des siècles sur les rivages bretons de la baie du Mont-Saint-Michel. Conçu pour pêcher la crevette, le dranet est un grand filet de 12 mm de maille tendu sur deux perches de deux mètres cinquante de long, munies à leurs extrémités de patins destinés à faire glisser l’engin sur les fonds sablo-vaseux. L’ouverture des perches est assurée par une traverse en bois, l’essuiblais. Le pêcheur pénètre dans l’eau jusqu’à la ceinture et pousse l’engin devant lui par les hanches. A l’aide de l’épingeoir, une petite épuisette, il peut aisément saisir et trier le contenu du filet chaque fois qu’il le relève.

     

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    Louis et Jeanine profitent de la sortie pour aller relever leurs deux batteries de tézures, situées à une centaine de mètres plus au large. Posés au mois d’avril, les filets resteront en place jusqu’en décembre. Deux heures se sont écoulées et Louis donne de la voix pour rassembler son monde. il sait que dans la baie, il est risqué de s’attarder après l’étale. Et nos pêcheurs de « réembarquer », avec la précieuse manne des crassiers, réjouis d’avoir vécu là un moment inoubliable.

     

    Et qui va se faire de plus en plus rare. Car, selon Michel Lacour, « la pêche à la tézure vit ses dernières années. Le travail est contraignant et trop aléatoire. Quant aux pêcheries, elles auront disparu d’ici une vingtaine d’années. il faudrait pourtant bien en conserver quelques-unes pour que vive la mémoire des pêcheurs de grèves. »

     

     

     

     

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