• Les vaquelottes du Cotentin

     

     

     

    Les vaquelottes du Cotentin

     

     

    Rares sont les familles de bateaux traditionnels qui peuvent se vanter de compter autant de rescapés. Avec ses cent soixante vaquelottes, le Cotentin témoigne d’une richesse que l’on était loin de soupçonner voici seulement une dizaine d’années. A l’instar des canots à misaine de Cornouaille, des sinagos du Morbihan, des sloops coquilliers de la rade de Brest ou des barques catalanes, les vaquelottes ont stimulé l’enthousiasme d’une nouvelle génération de propriétaires qui se sont efforcés de restaurer et de regréer au mieux ces vieux bateaux de travail. Voici quelques aventures de remises en état qui montrent le sérieux et la passion de ceux qui les ont vécues et témoignent d’un mouvement culturel bien enraciné, et à l’avenir prometteur.

     

    Vaquelotes Cotentin (1)

     

    Dans la presqu’île du Cotentin, le bateau de toutes les petites pêches, c’est, par excellence, la « vaquelotte ». On en rencontre un peu partout, sur la côte Est aux longues grèves bordées de dunes, face aux îles Saint Marcouf, dans les précaires abris des criques rocheuses du Nord bien sûr, vers la Hague, et jusque dans les havres de Dièlette et de Carteret tournés vers l’Ouest et les îles anglo-normandes.

     

    Depuis le XIXème siècle, les pêcheurs locaux utilisent ces canots à l’étambot bien incliné, longs de cinq à sept mètres, gréés d’une misaine, d’un tapecul au tiers et d’un foc. Ils sont construits à Barfleur et Saint-Vaast, dans les chantiers Bellot principalement, mais aussi chez Guerrand et chez Lemonier. Ces bateaux à tout faire sont utilisés tantôt pour la pêche au hareng le long des côtes du Cotentin, tantôt au travail des cordes (baux) pour le congre, la raie et le turbot, aux lignes pour le maquereau et la dorade, aux casiers pour les crustacés et même au chalut et à la drague.

     

    Construits par centaines pour la voile, ces canots solides et rustiques ont su s’adapter au moteur et on a continué d’en lancer jusqu’au milieu du XXe siècle, de sorte que de nombreuses unités ont pu survivre jusqu’à nos jours.

     

    Vaquelotes Cotentin (2)

     

    Les dernières vaquelottes: une belle flottille

     

    Au fil des années, discrète, multiple, presque fondue dans le paysage, cette vaste flottille avait fini par se faire oublier. Seuls de rares amateurs gardaient l’oeil, dans leur secteur, sur une poignée de belles unités, et surveillaient quelques épaves éventuellement sauvables. Grâce à la création récente d’une association, la mise en commun de ces informations et un inventaire presque systématique ont déjà permis de répertorier – en dépit de quelques malheureuses destructions récentes – cent soixante vaquelottes de différentes époques : les plus anciennes, une quinzaine, ont été construites avant 1920, une vingtaine date des années vingt, autant des années trente et enfin plus de cinquante de la période de 1940 à 1950.

     

    Cette remarquable longévité est due en bonne partie à la qualité de la construction : certaines vaquelottes sont ainsi restées dans la même famille pendant plus de soixante ans, au service de deux générations successives. Rien d’étonnant alors que les marins-pêcheurs leur soient restés fidèles jusqu’à aujourd’hui. Quelques-unes sont encore armées à la pêche professionnelle; d’autres, plus nombreuses, font le bonheur de marins retraités qui les ont conservées d’autant plus volontiers qu’ils pouvaient les manœuvrer seuls; les autres sont maintenant armées à la plaisance, après avoir été souvent restaurées de belle manière.

     

    L’inventaire de cette importante flottille tend donc à donner du Cotentin l’image flatteuse d’une région qui a su conserver son patrimoine. Bien sûr, il faut se garder d’un optimisme excessif: on a vu ailleurs des dizaines de coques passer rapidement à l’état d’épaves, et l’on ne construit plus de vaquelottes depuis bien des années. Mais, fort heureusement, les temps ont changé; le regain d’intérêt pour les bateaux traditionnels, qui trouve en Cotentin matière à s’exprimer alors qu’il en est encore temps, a toutes les chances de s’avérer durable.

     

    La parution de Bateaux de Normandie, le livre de François Renault, et celle du Chasse-Marée ont sûrement contribué à ce renouveau, ne serait-ce qu’en incitant les propriétaires des vaquelottes à ressortir leurs anciens gréements. C’est ainsi qu’à l’occasion des régates locales, qui se couraient depuis longtemps au moteur, on a vu progressivement les Marie-Madeleine, Bengali, Jani Dami et autre Jolie Brise suivre l’exemple de Matyo et gréer leurs voiles.

     

    Puis ce furent d’autres restaurations: Ormen Lang, Berceau du Marin, Normandie, Le Résolu, Reine des flots … En mai 1988, l’association Le Verguillon organise à Saint-Vaast la fête des bateaux normands. Pour la première fois depuis bien longtemps, quatorze vaquelottes à voile sont au rendez-vous; ce splendide spectacle va stimuler d’autres restaurations: La Chouette, Albatros, Pauvre Misère, Bifj, Narvik, Sainte-Marie, Saint-Rémi, Marco, Sept Frères, Kierborg, Amphitrite… la liste s’allonge!

     

    Après un rassemblement à Cherbourg en juillet 91, l’avenir des vaquelottes semble assuré et nombreux sont ceux qui, seuls ou en association, s’intéressent de près à leur destinée. En attendant la création du Musée de Tatihou, plusieurs passionnés font l’inventaire de la flottille et procèdent à des enquêtes de terrain parallèlement à la restauration des bateaux dont il importe de connaître le mode de construction et l’utilisation. La qualité du travail accompli est exemplaire et transparaît dans les dossiers établis pour le concours « Bateaux des côtes de France ».

     

    Car pour participer, le Cotentin n’a pas eu besoin de mettre une réplique en chantier : c’est dans la flottille des anciennes vaquelottes que quatre projets de restauration ont pu, fort judicieusement, être choisis pour défendre les couleurs locales.

     

    Quatre vaquelottes pour « Bateaux des côtes de France »

     

    Sept Frères, Albatros, Angélus, et Sainte-Marie ont relevé le défi : ces quatre vaquelottes sont allées à Brest 92 se faire rendre les honneurs par les bisquines, lougres, cotre corsaire et autre goélette de guerre … autant d’orgueilleux bâtiments, tout fiers de leur nombreux tonneaux de jauge, mais si jeunes que la sève leur coulerait presque de l’étrave! Certes, à elles quatre, nos vaquelottes ne déplacent pas lourd, mais elles ont chacune une histoire bien à elle qui témoigne du temps où ces modestes voiliers de travail se comptaient par centaines. Elles sont toutes semblables et pourtant jamais identiques. L’évocation de leur naissance, de leur navigation, des hommes qui les ont construites et armées, puis le récit de leur restauration témoignent assez bien d’une mémoire populaire attachante et authentique, celle des vaquelottes et des marins du Cotentin.

     

     

     

    Ces vaquelottes feront l’objet d’un prochain article.

     

     

     

     

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