• Le Jacques-Louise, chalutier musée

     

     

     

    Le Jacques-Louise, chalutier musée

     

     

     

    Lancé en 1959, le «Jacques- Louise», un chalutier classique en bois, a navigué jusqu’en 1990. Restauré par une association, il est aujourd’hui l’un des rares témoignages à flot de l’histoire de la pêche à Cherbourg.

     

    Amarré tranquillement dans le bassin du commerce, le Jacques Louise ne vient plus se mêler depuis belle lurette aux chalutiers modernes qui livrent quotidiennement leur pêche à la criée de Cherbourg. Désarmé depuis une quinzaine d’années, il ne quitte plus son poste que pour aller de temps à autre caréner dans la forme de radoub, de l’autre côté du pont tournant.

     

    C’est que le Jacques Louise n’est pas un chalutier tout à fait comme les autres. A la retraite, il est couvé avec les yeux de Chimène par le monde de la pêche cherbourgeoise. Car ce vétéran est un témoignage vivant de l’histoire locale, du temps où les chalutiers étaient en bois et pêchaient par le côté. A ce titre, il a même accédé au rang très officiel de Monument historique. Pas plus fier pour autant, le Jacques-Louise n’a pas renié ses origines de bateau de travail : à son bord, on sent le bois, la peinture, on entend la coque craquer et même le moteur ronronner. Pas de doute, le Jacques-Louise est encore bien vivant.

     

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    L’histoire du Jacques-Louise commence dans le Calvados, à Grandcamp-Maisy, où Jean Fiant, son premier patron, passe désormais sa retraite : « Je suis d’une famille de pêcheurs de Grandcamp. Mais à Grandcamp, à la fin de la guerre, la pêche était dans une mauvaise passe. Le port était ensablé et les zones de pêche locales étaient infestées de mines et d’épaves du Débarquement. C’est pour cela que je suis parti à Cherbourg en 1952. A vingt-trois ans, je me suis engagé comme simple matelot sur le chalutier Notre-Dame d’Arcachon. J’ai appris le métier sur plusieurs bateaux, puis j’ai passé mon brevet de patron en 1954.

     

    « Un jour que je croisais Jean Bellot, le constructeur bien connu, il m’a dit: « Faut que j’ t’en fasse un. » J’étais prêt; à plusieurs reprises, j’avais déjà remplacé les patrons des bateaux sur lesquels j’étais embarqué. Je me suis donc lancé. J’ai contracté un emprunt qui payait la moitié du bateau. L’autre moitié était prise en charge par des quirataires que Bellot s’était chargé de rassembler. Parmi eux, il y avait le docteur Jacques Hébert, qui allait devenir maire de Cherbourg quelques mois plus tard. Plusieurs années après, celui-ci m’a avoué qu’il avait alors pensé faire un investissement à fonds perdus, mais que, finalement, ça avait été une des meilleures opérations financières de sa vie!

     

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    « Bellot a commencé la construction du Jacques-Louise -les prénoms de mon père et de ma mère – en novembre 1958, sur les mêmes plans que la Belle-Poule, le Saint-Benoît et le Chrismaël. Le Jacques-Louise est quasiment identique; j’ai juste demandé à Bellot de faire quelques modifications qui me semblaient importantes. Par exemple, mon bateau est plus large à l’avant pour moins piquer dans la vague; et le gaillard d’avant est moins haut, parce que, comme je suis de petite taille, ça me permettait de voir ce qui se passait devant le bateau quand j’étais à la passerelle … Pour le bois – quille en orme, membrures en chêne -, Jean Bellot allait dans les forêts de l’Orne choisir les arbres qu’il lui fallait. Il les faisait couper, débiter en planches, puis il étalait tout dans son atelier. Il mettait alors ses gabarits en sapin par-dessus et faisait son choix final.

     

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    Pendant la construction du bateau, je continuais évidemment à naviguer. Dès que j’étais à terre, j’allais au chantier, ou bien je fabriquais tout le matériel de pêche, entre autres, les chaluts: il en fallait quatre en tout, en en comptant deux de rechange. »

     

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    la naissance du Jacques-Louise au chantier Jean Bellot, qui construira quatre chalutiers sur ce même plan. Jean Fiant, son futur patron (3e en partant de la gauche) est venu assister à la pose du moteur. le lancement a lieu le 21 juillet 1959, mais il reste encore à poser le gaillard d’avant et à faire les finitions.

     

    jl5.07.59.

     

    Vient enfin le jour du lancement, le 21 juillet 1959. A 8h30, sur le pont du navire encore sur sa cale, l’abbé Elie officie devant une table où sont disposés un crucifix, une assiette de sel (symbole de protection) et une assiette de blé (symbole de nourriture abondante): « La cérémonie d’aujourd’hui n’est pas seulement un geste traditionnel, explique-t-il, c’est un acte religieux. Des pêcheurs ont demandé la bénédiction de leur navire. De ceux qui l’ont construit, de ceux qui le conduiront. Dieu aime les pêcheurs, il choisit parmi eux en Palestine, ses disciples. Il sera favorable à ceux qui avec une foi profonde qui les honore, ont demandé que fût béni leur instrument de travail. » Ayant béni le sel et le blé, le prêtre les répand sur le navire, tandis que les ouvriers du chantier assènent des coups de massue sur les cales retenant encore le chalutier sur sa glissière.

     

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    La bouteille de champagne lancée par la marraine se fracasse contre la coque. Le Jacques-Louise libéré glisse rapidement dans l’eau de l’avant-port, puis vient s’amarrer au quai du chantier pour les finitions.

     

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    Une marée à bord d’un chalutier classique dans les années soixante

     

    « On est parti pour notre première marée le 1er septembre 1959, reprend]ean Fiant. On était neuf hommes à bord. On faisait des marées de cinq à six jours en hiver, et neuf à dix jours en été. On faisait sept à huit heures de route en hiver, douze à quinze l’été pour rejoindre notre zone de pêche, en Manche Ouest: Casquets, Bretagne, Cornouailles… Notre zone de travail variait en fonction de la météo, des courants, des espèces recherchées, et évidemment de la réussite des traits de chalut.

     

    « Arrivé sur zone, on commençait à pêcher. Le bateau en travers, poussé par le vent ou les courants pour que le chalut ne vienne pas passer en dessous ou même s’embrouiller dans l’hélice; car à l’époque, on mettait le chalut à l’eau sur le côté. Pas n’importe lequel: on savait que dans certains endroits, en fonction des courants, il valait mieux travailler avec le chalut de bâbord ou celui de tribord. Et puis quand un chalut était endommagé, on travaillait avec l’autre, ça permettait de gagner du temps. Une fois le chalut à l’eau, on faisait un grand arc de cercle. On filait les deux bras en embrayant doucement, 30 à 60 mètres en fonction des endroits où on se trouvait. Quand les bras étaient défilés, les panneaux sortis des potences raidissaient sous la pression. Les treuillistes étaient prêts. Au signal de la passerelle, ils laissaient doucement filer les panneaux, d’abord celui de l’avant, puis celui de l’arrière, en essayant d’équilibrer le train de pêche. Sur les câbles, il y avait des marques tous les 25 mètres: les treuillistes s’arrangeaient pour que ces marques défilent en même temps.

     

    « On pouvait filer jusqu’à 250-300 mètres de câble en fonction de la profondeur. On laissait ensuite traîner le chalut pendant une heure et demie. Puis on le virait. On ramenait les deux câbles par l’arrière, dans une mâchoire d’acier, le chien, qui les maintenait prisonniers. Le bateau pouvait alors tracter par l’avant. Avant de virer le chalut, on larguait le chien, c’est-à-dire qu’on débrayait le moteur et le bateau venait alors en travers pour rembarquer tout. Quand il faisait gros temps, c’était assez délicat comme position. On était prisonnier, on ne pouvait faire ni avant ni arrière. Le bateau tenait debout, on ne risquait pas de chavirer. Mais il fallait faire attention aux gars quand il y avait une déferlante qui arrivait comme le train …

     

    « Pour remonter le chalut, tout le monde était sur le pont, excepté un homme sur la passerelle. A l’aide d’un bout arrimé au fond du chalut, on le ramenait à la main, en s’aidant parfois du roulis. Une fois le chalut à bord, on tirait le bout fermant la poche, et tout le poisson se répandait sur le pont. On refaisait aussitôt le noeud fermant la poche et on recommençait un autre trait. Une fois le chalut filé, on s’occupait du poisson que l’on vidait et triait. Puis on le mettait dans des grands paniers en osier pour le laver. Alors, le calier descendait pour recevoir les paniers et ranger le poisson dans les bacs de la cale, sur la glace: une couche de glace, une couche de poisson et ainsi de suite. Enfin, quand on avait fait notre marée, on rentrait. Mais le travail n’était pas encore fini; il fallait débarquer le poisson, faire d’éventuelles réparations, faire le plein de gasoil et de vivres pour la marée suivante. »

     

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    Un bon bateau dont les hommes d’équipage s’entendaient bien

     

    En 1980, Jean Fiant passe le relais à Daniel Lefèvre, son fidèle second, qui rachète le bateau cinq ans plus tard. « LeJacques-Louise a été mon seul et unique bateau, précise ce dernier. En 1968, aussitôt le lycée maritime terminé, j’ai embarqué à bord comme novice. Je suis passé matelot et j’ai décroché mes brevets, jusqu’à celui de patron, en 1976. J’ai acheté le Jacques-Louise en 1985 en attendant de faire construire un bateau neuf. Mais deux ans plus tard, j’ai eu un accident à Dieppe. Les marées, c’était fini pour moi. J’ai donc gardé le Jacques-Louise pour le confier à un patron.

     

    « C’était un bon bateau. Que ce soit avec Jean Fiant ou avec moi, l’équipage est resté quasiment le même. Le Jacques-Louise gagnait de l’argent, les hommes travaillaient et s’entendaient bien. Il n’y avait pas de raison de changer. Si j’ai revendu ce bateau en 1990, c’est qu’il était devenu obsolète. L’équipement avait suivi les progrès de l’électronique, mais la technique de pêche latérale était complètement dépassée. Sur ces chalutiers classiques, les manœuvres étaient beaucoup plus faciles, surtout par mauvais temps ou en cas de croche; mais les « pêche arrière » ont un rendement supérieur et offrent plus de sécurité à l’équipage, qui travaille à l’abri. »

     

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    Vendu à la Capam, la coopérative d’armement des pêcheurs de Cherbourg, le Jacques-Louise reste quelque temps entre deux eaux, avant de séduire Bernard Dequilbec, Cherbourgeois d’origine et assureur de métier.

     

    « Ma première idée était de racheter ce bateau pour le transformer en navire de transport de fret et de passagers. Mais après un examen sérieux de la question, les charges se sont avérées trop lourdes. Il fallait penser à autre chose. Et puis, je suis monté à bord, tout seul. Et là, dans le silence, j’ai été pris par le bateau. Il y avait les odeurs: le bois, la peinture, le gasoil, l’huile. Il y avait les craquements du bois, les aussières qui grinçaient. L’état du chalutier n’était pas brillant, mais il dégageait quelque chose. J’ai alors changé d’idée. Si on ne pouvait pas en faire un usage commercial, il fallait en faire un musée flottant, un témoignage vivant de l’histoire de la pêche cherbourgeoise, en lui redonnant sa silhouette d’origine, en reconstituant la vie à bord, et surtout en le maintenant à flot à Cherbourg. »

     

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    En novembre 1995, pour le franc symbolique, la Capam accepte de vendre le bateau à Bernard Dequilbec, qui le cédera un an plus tard à l’Association des amis du Jacques-Louise. Le chalutier est sauvé! Pour Bernard Dequilbec et ses amis commence alors une course effrénée. Il faut tout faire à la fois. Sensibiliser les Cherbourgeois et les collectivités au projet de sauvegarde du navire. Faire la chasse aux bonnes volontés et aux subventions. Engager des travaux de première nécessité. Affronter les différentes administrations concernées. Organiser des manifestations de soutien. S’engager dans une véritable course aux trésors pour ramener à bord tous les équipements d’origine dispersés, comme le treuil qui pourrissait dans un hangar du port, ou le compas retrouvé à Nancy. « Il fallait être partout à la fois, se souvient Bernard Dequilbec, et surtout s’armer de patience, de persévérance. Il fallait ouvrir un dossier auprès de la Direction départementale de l’équipement pour l’occupation du domaine public maritime, un autre à la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales pour une dérogation d’accessibilité pour les handicapés, un troisième auprès des services techniques de la communauté urbaine de Cherbourg pour obtenir une demande de permis de construire afin d’ouvrir le bateau à la visite. »

     

    De temps à autre, une bonne nouvelle redonne du cœur à l’ouvrage, comme la visite d’Eric Tabarly, le jumelage avec le quatre-mâts barque russe Sedov, ou le classement du Jacques-Louise à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques en 1996.

     

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    Une formidable école pour les élèves du LEP chargés de la restauration

     

    Peu à peu, le chalutier retrouve la ligne de sa jeunesse. A l’automne 2002, un accord est conclu avec la section charpente navale du lycée d’enseignement professionnel Edmond-Doucet d’Equeurdreville (lire encadré ci-contre). « Bernard Dequilbec est venu présenter le projet aux élèves avec une maquette du bateau dont il a retracé l’histoire, expliquent Michel Liot et Michel Folliot, les deux profs de la section. Il fallait refaire le plancher de la cale à poisson avec une partie fixe et une partie amovible, une armoire à poisson, deux descentes, des mains courantes, des placards et des petits travaux annexes. Une équipe allait ainsi fabriquer les pièces au lycée, tandis qu’une autre serait chargée de les poser. Puis, on tournait. Pour les élèves, c’était presque des vacances; c’est beaucoup plus motivant et plus formateur de travailler sur un bateau qu’en atelier. A bord, les élèves ont dû tenir compte de l’exiguïté des lieux et ça les a contraints à repenser un peu leur manière de faire. »

     

    Jacques louise (8)Frédéric Patard. Chasse Marée

     

    Depuis 2003, le Jacques-Louise est ouvert au public. Dans le gaillard, c’est un capharnaüm bien ordonné où se côtoient outils, engins de pêche, cordages. Sur l’établi, des pots de peinture voisinent avec des boîtes à clous. Dans un coin, un vieux ciré vient d’être jeté négligemment. A la passerelle, près de la table à cartes, on découvre la couchette étonnamment étroite du patron, le vieux compas, le sonar, le sondeur, et l’énorme radio, tous garantis d’époque. Un niveau en dessous, la petite cuisine et une coursive conduisant au carré, où la table est dressée dans l’attente de l’équipage. Sur les cloisons, un crucifix contemple, impavide, le poster coquin qui lui fait face. Juste à côté, l’impressionnant moteur désormais silencieux fait étalage de sa force tranquille. Dans ces emménagements méticuleusement reconstitués, seule la cale déroge à l’authenticité: exit le poisson et la glace, et bienvenue aux expositions, aux conférences et aux réunions, voire aux concerts! Car le chalutier-musée se veut aussi un outil au service de la vie locale. Le jour de notre visite, deux membres de l’Association des amis du Jacques-Louise accueillent des élèves de quatrième engagés dans un projet pédagogique sur le thème de la vie maritime à Cherbourg. Les questions fusent, sur la puissance du treuil, la consommation de gasoil, la durée des campagnes, les espèces pêchées, le fonctionnement du chalut … « Ça, commente Gérard, ce sont les questions qu’ils ont sur leurs fiches. En général, quand ils s’enhardissent à demander autre chose, comme l’âge du capitaine, ça veut dire que c’est gagné. »

     

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    La prof d’histoire-géo qui accompagne le groupe d’adolescents est aux anges: « Même si les élèves sont cherbourgeois, certains d’entre eux n’étaient encore jamais montés sur un bateau, a fortiori sur un ancien bateau de pêche. Pour eux, c’est une leçon de choses puissance dix. » Elodie et Kevin, treize et quatorze ans, confirment: « Des visites comme ça, c’est bien mieux que d’étudier les choses en classe avec des livres ou des photos. Un vieux bateau en bois comme celui-là, ça raconte plus d’histoires. »
    Ce n’est pas Daniel Lefèvre, le dernier patron du Jacques-Louise, qui les contredira.
    Musée ou pas, ce chalutier restera toujours « son » bateau. « J’ai vraiment une relation sentimentale avec lui, avoue-t-il. Ça fait quasiment quarante ans qu’on vit ensemble. Je ne monte pas à bord tous les jours, mais quand je veux me faire plaisir avec quelques copains, on se fait une virée à bord; on prépare une matelote dans la cuisine et on la mange dans le poste d’équipage. Un bateau en bois, ça sent, ça vit, c’est quasiment humain. Il me semble que je n’éprouverais pas les mêmes sentiments s’il était en acier. Et je ne suis pas sûr que demain, les gens se battront pour garder les « pêche arrière » en métal comme témoignages des techniques de pêche des années quatre-vingt. »

     

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    2 commentaires ont été rédigés, ajoutez le votre.

    1. fiant jean
      Publié dans 15/09/2018 le 19:37

      Je découvre cet article seulement maintenant et il est très complet et très juste.Il me ramène à mon enfance et mon adolescence car à la maison nous vivions au rythme des marées,des vacations de radio Boulogne et de la météo.
      Bravo pour cette rétrospective,merci.
      Jean FIANT fils

    2. Thiollier Émilie
      Publié dans 06/08/2018 le 22:53

      Merci pour ce bel article. Je fais visiter le jacques-louise demain à mes enfants. Arrieres petits fils de Jean Fiant.

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