• Pêcheurs pros et récréatifs de 1852 à 1979. (4)

     

     

     

    Pêcheurs pros et récréatifs de 1852 à 1979. (4)

     

     

     

    L’explosion des effectifs après 1960

     

     

     

    Jusqu’en 1965, les relations entre les deux communautés de pêcheurs, les professionnels et les amateurs, restent distantes mais guère tendues. Les plaisanciers sont encore peu nombreux et, parmi ces derniers, on retrouve essentiellement des anciens inscrits. L’abandon du système de l’Inscription et l’accroissement extraordinaire de la flotte de plaisance après cette date entraînent très rapidement un mécontentement des Comités de pêche qui se transforme en exaspération. Les nouveaux venus ne sont plus des anciens du village, des pensionnés mais des inconnus, des gens de la ville, qui s’installent en pays conquis, discréditent les professionnels et les tiennent en piètre considération : « Ils ont toujours pensé que la mer leur appartenait. On pouvait peut-être le croire du temps de Colbert, mais plus à la fin du 20e siècle. »

     

     

     

    Selon les termes de la loi, l’amateur n’a en fait de droit de pêche que celui d’utiliser une seule ligne tenue en main, et encore, puisque dans la loi de 1852 il n’est fait aucune allusion à cette pratique. Il existe bel et bien une tolérance de la part des inscrits maritimes acceptant que les baigneurs, les touristes empiètent quelque peu sur leurs droits. Toutefois, dès 1897, l’État intervient pour rappeler les règles jugées élémentaires. Ainsi, les propriétaires de navires de plaisance disposent du droit de pêcher à la condition d’avoir pris un rôle de plaisance, voire de pêche. De plus, comme le plaisancier n’est pas inscrit maritime, il lui faut embarquer un marin professionnel qui devient le capitaine du navire et dispose du droit de pêche.

     

     

     

    Enfin, on insiste déjà pour souligner que seul un marin inscrit a la possibilité de vendre le poisson. Dès cette époque, la tolérance n’est plus de mise car la confiscation des engins de pêche et des amendes sont prévues pour les contrevenants. Et déjà des voix s’élèvent pour se plaindre d’un tel état de choses, « où le législateur a totalement oublié, nous allons dire dédaigné, le pêcheur amateur qui vient passer la belle saison et apporter son argent sur les plages françaises». Il est vrai qu’à l’époque où la loi en la matière est présentée, le nombre des plaisanciers est insignifiant. Pourtant, dès cette période, certains pêcheurs amateurs souhaitent voir instituer un droit de pêche, « quitte à le faire payer », comme cela se pratique pour la pêche fluviale ou la chasse dont l’exercice est subordonné, depuis 1844, à la délivrance préalable d’un permis. Ceux que l’on dénomme touristes ou estivants jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et qui se livrent à la pêche en mer par distraction ne disposent pas d’une grande liberté d’action ; d’une part, ils doivent obtenir pour les bateaux sur lesquels ils naviguent un titre de navigation (rôle de plaisance ou permis de circulation) et, d’autre part, ils ne peuvent utiliser que quelques engins, sans jamais pouvoir vendre le produit de leur passion. Un permis de conduire en mer, créé en 1924, leur est spécialement destiné. Les plaisanciers justifiant d’une affiliation à une société nautique reconnue par l’État et capable de garantir leur compétence en sont dispensés après 1937.

     

     

     

    En fait, seule la pêche à pied sur l’estran est ouverte à tous et, selon une simple tolérance, les ramasseurs peuvent vendre le produit de leur cueillette. Ils sont simplement tenus de respecter les règlements de police des pêches maritimes et d’utiliser des outils simples à titre « de simples passe-temps ou de distraction » comme le rappelle l’administrateur du quartier de Brest en 1958. Et si les Affaires maritimes se voient contraintes de rappeler les règles élémentaires de cette activité c’est bien parce que les grèves sont envahies à chaque grande marée. Mais les Affaires maritimes admettent cette surpopulation : « Cette activité des habitants des communes riveraines est traditionnelle, et constitue pour beaucoup d’entre eux, qui sont des marins pensionnés et leurs familles ou des marins en congé, un appoint de revenus non négligeable dont bénéficie une catégorie de personnes disposant de faibles ressources. Cette situation a de tout temps été admise par les marins professionnels ; les faibles quantités vendues par les pêcheurs à pied ne leur causent pas de préjudice. »

     

     

     

    Quant à la pêche des poissons, les autorités insistent sur la limitation des genres et du nombre des engins autorisés. Dans un premier temps, le choix est très réduit puisque les non-professionnels sont tenus de n’embarquer qu’une ligne à main mais il s’avère que la réglementation n’est absolument pas respectée. Les pêcheurs professionnels le rappellent pendant la grave crise qu’ils traversent entre 1932 et 1936, quand ils exigent que les agents de l’Inscription maritime interviennent avec plus de vigueur pour verbaliser les pratiques interdites et condamner les contrevenants. Lors du premier congrès social maritime tenu en 1932, les pêcheurs expriment le vœu « que les engins autres que les lignes de fond ou de flot soient interdits aux non-professionnels». En 1942, nous l’avons évoqué, le gouvernement de Vichy reprend les rares textes antérieurs et les interprète de manière stricte. Il n’est plus question de recourir aux tolérances passées. Dans les faits nous savons que la pêche dite de loisir est pourtant largement pratiquée pendant toute l’Occupation.

     

     

     

    Au lendemain de la guerre, un nouveau décret reprend la législation antérieure mais l’assouplit pour répondre aux pratiques en vigueur et aux exigences des temps de rationnement et de disette. Réservés aux seuls navires titulaires d’un permis de circulation obtenu après le règlement d’une redevance de pêche, les engins autorisés sont les suivants : un filet trémail, 3 casiers à crustacés, et 25 hameçons pour des lignes à main ou une palangre : « tous les autres engins sont interdits ». Reste à savoir si les obligations légales sont respectées : « Il semble que sur notre littoral les garde-pêche ne se montrent pas très sévères pour les amateurs qui excipent de leur bonne foi. Ceci ne constitue, bien entendu, qu’un renseignement, non un conseil… »

     

     

     

    Enfin, dernier point sans cesse répété : la vente des produits de la pêche est formellement interdite. Ce point particulier est rappelé à de multiples reprises, ce qui prouve à l’évidence que la loi n’est pas respectée ; mais le gouvernement dispose-t-il des moyens nécessaires pour la faire appliquer ? « On sait à quelle difficulté se heurte déjà l’application de la loi du 10 juillet 1970 interdisant la vente des produits de la pêche provenant des navires de plaisance. » La loi du 22 mai 1985 revient encore sur le sujet et proclame de nouveau que la vente des produits de la pêche de plaisance est expressément interdite depuis Colbert ! Les décrets d’application insistent bien sur ce point : la pêche de loisir est la « pêche dont le produit est destiné à la consommation exclusive du pêcheur et de sa famille la vente de cette pêche est formellement interdite». Cette disposition s’applique aussi, et c’est une nouveauté, au produit du ramassage des coquillages.

     

     

     

    La situation s’embrouille encore avec l’apparition de la pêche sous-marine : l’administration de la Marine admet dans un premier temps une tolérance en la matière et autorise cette activité sans obliger les fervents à détenir un rôle. Mais au fil des années, on s’aperçoit que, de passe-temps, la pêche sous-marine devient un véritable moyen au service de professionnels équipés de scaphandres autonomes et de combinaison en néoprène. Les prises effectuées, notamment celles des ormeaux ou des oursins, deviennent plus importantes que les pêches effectuées par des équipages en mer. Cette manière de procéder est très mal vue par les agents de l’inscription qui avouent leur impuissance à surveiller les plongeurs Dans ces conditions, il convient de légiférer.

     

     

     

    Dès 1951, un texte réglemente pour la première fois cette pratique sur le territoire métropolitain. Il faut avoir plus de 16 ans pour pratiquer cette pêche et obligation est faite d’obtenir l’autorisation de l’administration de l’Inscription. Le plongeur doit disposer en permanence d’une carte d’identité spéciale qui doit être présentée lors des réquisitions. Un décret plus sévère encore est publié en 1960; il oblige les plongeurs à s’affilier à un club ou à remplir une déclaration auprès des Affaires maritimes afin d’obtenir un récépissé valant permis. De plus la pêche sous-marine des ormeaux et les oursins, avec ou sans appareils respiratoires, est strictement interdite ; les captures de crustacés sont limitées ; les sorties de nuit, à moins de 100 mètres des parcs et sur les cantonnements, sont prohibées.

     

     

     

    Les réactions des professionnels

     

     

     

    Jusqu’en 1965, l’Inscription maritime est chargée de régler tous les problèmes touchant de près ou de loin la pêche sur les côtes de France. Son rôle et ses responsabilités sont parfaitement établis sur un littoral qui ne connaît que cette administration depuis trois siècles. Mais la vénérable institution disparaît à cette date, remplacée par les Affaires maritimes, et les marins pêcheurs comprennent rapidement que le rapport de force avec les plaisanciers ne tournera plus systématiquement à leur avantage. Pourtant, face à l’invasion, comme ils la vivent, les pêcheurs professionnels réclament plusieurs mesures techniques comme l’interdiction d’utiliser du nylon mais seulement du coton pour la confection du filet trémail. De même ils obtiennent satisfaction lorsqu’ils demandent l’interdiction des orins en nylon flottant qui se prennent trop souvent dans les hélices des bateaux. Bien sûr, les rappels d’interdiction de la pêche sur les cantonnements de crustacés sont permanents et la mise en cause de l’absence de connaissances nautiques des plaisanciers est répétée invariablement.

     

     

     

    Les Comités locaux des pêches maritimes sont les premiers à s’inquiéter de l’augmentation des prises effectuées par les plaisanciers : 10 000 après la guerre, ils sont plus de 100 000 en 1964 et 250 000 en 1970. Tous ne pêchent pas, bien sûr, mais l’effort de capture s’accroît fortement. « En effet, les abus sont si nombreux que les plaisanciers font une concurrence ouverte aux professionnels de la pêche, et c’est en vue de les freiner que nous avons demandé la restriction de leurs droits. » Les présidents des comités des quartiers de Brest et du Conquet, par exemple, demandent que les droits de pêche des plaisanciers ne comportent plus l’autorisation d’embarquer des casiers. Dans le Finistère-Sud, ils insistent plus sur la création d’un droit de pêche sur le rôle de plaisance : « Il est anormal que les professionnels participent au financement des expériences de repeuplement des fonds par les taxes qu’ils versent au Comité local, et que les plaisanciers viennent profiter de tous leurs efforts gratuitement. » À Douarnenez, on demande la création d’un droit de pêche sur le rôle de plaisance, « droit qui serait réservé à l’expérience de repeuplement des fonds».

     

     

     

    L’uniformisation de la liste des engins de pêche autorisés pour les plaisanciers est acquise au début de l’année 1969. À Cherbourg, les amateurs disposent de 6 casiers et de 150 m de palangre ; à Saint-Malo, sont autorisés 3 casiers à homards, 3 casiers à crevettes, 2 lignes de fond, 2 lignes à maquereaux et un filet tramail de 50 m ; à Audierne les plaisanciers embarquent 5 casiers à crustacés, une palangre de 50 hameçons et 2 filets tramail ; à Lorient, on limite à 2 lignes de fond, à 2 casiers et 1 filet tramail. Dans la mesure où, à l’époque, le nombre, la nature et les caractéristiques des engins variaient d’un arrondissement à l’autre, parfois d’un quartier à l’autre, la confusion pouvait naître dans l’esprit des usagers. L’accroissement constant du nombre des pêcheurs plaisanciers rendait l’exercice de police de plus en plus difficile ; il fallait simplifier et uniformiser les règlements. La loi est votée en juillet 1970 et les décrets d’application sont publiés un an plus tard, le 13 juillet 1971 : « Il est interdit de détenir et d’utiliser pour la pêche d’autres engins que ceux qui sont énumérés ci-après :
    • des lignes gréées pour l’ensemble d’un maximum de 12 hameçons,
    • 2 palangres munies chacune de 30 hameçons au maximum,
    • 2 casiers à crustacés,
    • 1 foëne,
    • 1 épuisette ou salabre,
    • 1 trémail de 50 mètres de longueur maximale (sauf en Méditerranée). »

     

     

     

    Cette réglementation est jugée beaucoup trop souple par tous les professionnels, pêcheurs et administrateurs, qui réclament dès lors la stricte application de la loi auprès des plaisanciers, déjà « suffisamment favorisés par l’arrêté de juillet 1971 », d’autant plus que la redevance, ou droit de pêche, est supprimée à cette occasion ; tout navire de plaisance peut pêcher sans aucune autorisation avec les engins autorisés.

     

     

     

    Mais, même dans ces conditions favorables, l’inobservation de la réglementation est patente. La loi est bafouée allègrement, surtout parce que les moyens dont dispose l’administration maritime sont très insuffisants pour contrôler des bateaux chaque année plus nombreux. La flotte de plaisance est passée de 280 000 unités en 1972 à plus de 350 000 en 1975 ! Dotés d’un arsenal de pêche jugé impressionnant par les pêcheurs, certains plaisanciers ne s’en contentent pas. Et le nombre des tricheurs s’accroît proportionnellement à celui des immatriculations des bateaux armés à la plaisance, si bien que les attaques deviennent beaucoup plus vives de la part de ceux pour qui la mer est l’unique gagne-pain. « Le nombre des casiers est difficilement contrôlable. Même chose pour les palangres et les filets », « sans compter les filets perdus parce que mal posés et qui tout en dérivant continuent à pêcher ».

     

     

     

    Puisque la liste des engins autorisés est définitivement arrêtée, les Comités de pêche se lancent alors dans un autre combat quand ils exigent le marquage systématique des engins de pêche utilisés par les plaisanciers. De cette manière, on pense réduire les infractions et notamment le dépassement des engins autorisés. « Le numéro d’identification du navire devra être apposé, d’une façon indélébile sur les bouées des filets, casiers et palangres. » Il faut noter que les associations de plaisanciers sont d’accord avec cette mesure, utile pour l’élimination des fraudeurs. Elles vont plus loin en déclarant que les « engins porteurs de bouées anonymes doivent être confisqués ». Dans ces conditions, la direction des Affaires maritimes présente un arrêté qui, pour la première fois, porte réglementation du marquage des engins utilisés par les pêcheurs « qu’ils exercent leurs activités à titre professionnel ou non ».

     

    Fin

    Annales des Pays de l’Ouest-JC.Fichou

     

     

     

     

     

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