• Pêcheurs pros et récréatifs de 1852 à 1979. (3)

     

     

     

    Pêcheurs pros et récréatifs de 1852 à 1979. (3)

     

     

    La première législation spécifique sous Vichy

     

     

     

    Il faut croire d’ailleurs que le problème n’est pas résolu avec le temps. Si l’on conçoit assez aisément ce que représente la grande pêche ou la pêche hauturière, on est plus circonspect sur la définition de la petite pêche et de la navigation côtière. On s’accorde pourtant sur le fait qu’elle constitue le principal moyen d’existence du marin et qu’elle doit être exercée au moins un jour sur trois et sans interruption de plus de huit jours consécutifs sauf cas de force majeure. Dans tous les autres cas, on reste un amateur sans droits précis mais avec l’impératif devoir de ne jamais vendre le produit de sa pêche. On en compte environ 3 500 en 1900, guère plus en 1939 ; les pêcheurs plaisanciers n’exercent aucune pression sur les stocks et ne dérangent en rien les habitudes et le travail des professionnels. D’ailleurs une bonne part d’entre eux est composée par des pêcheurs retraités qui ont choisi l’armement à la plaisance pour échapper à la taxation des caisses de l’ENIM. Ils voient leurs effectifs exploser durant l’Occupation. Le problème du nombre commence à se poser dès 1940, lorsque les premiers pêcheurs de loisir abandonnent le rivage pour s’adonner à la pêche en mer parce que, pour eux, c’est un moyen simple de contourner le problème des restrictions.

     

     

     

    Les sorties se multiplient au fur et à mesure que la guerre s’intensifie et que l’on doit affronter un rationnement de plus en plus draconien. Dès le début des hostilités, le ministère de la Marine marchande est obligé de préciser les droits et devoirs de chacun. Par ces temps troublés, de nombreux habitants du littoral souhaitent compléter leur ration alimentaire de plus en plus succincte ; les eaux côtières se couvrent de flottilles disparates composées de petites embarcations à voile ou à moteur dont un bon nombre est mené par des non-inscrits. Les pêcheurs professionnels apprécient peu cette concurrence sourde mais bien réelle selon eux. À cette occasion, le gouvernement Reynaud publie une circulaire pour signaler qu’il n’est prévu aucune mesure spéciale pour faciliter les déplacements des bateaux de plaisance, notamment en matière de livraison de carburant.

     

     

     

    Il faut croire d’ailleurs que le problème n’est pas résolu avec le temps et les amateurs continuent de sortir. Le décret du gouvernement de Vichy, d’avril 1942, précise pour la première fois la nature des deux catégories de pêcheurs, professionnels et amateurs. Le second groupe doit se munir d’une carte de circulation pour naviguer et très vite l’État se voit dans l’obligation de rappeler à l’ordre certains pêcheurs en retraite qui enfreignent la loi : « Les titulaires de cartes de circulation doivent faire l’objet d’une surveillance spéciale et être poursuivis s’ils se livrent à la pêche à titre professionnel et non plus à titre de passe-temps. »

     

     

     

    Pour l’administration de Vichy, il est évident qu’il faut privilégier une population de marins pêcheurs qui, comme celle des agriculteurs, est très sollicitée par le régime. Il convient de renforcer la vigilance, d’autant plus que le poisson des amateurs échappe totalement aux contrôles du Bureau National du Poisson. Si la pêche ne peut plus être interdite aux amateurs, il est hors de question pour eux d’utiliser des engins importants et surtout de vendre le produit de leurs sorties. La pêche de loisir est donc autorisée, mais les conditions restrictives de son exercice sont claires : elle doit être pratiquée de manière accidentelle, à titre de passe-temps et sans vente des produits capturés. Très rapidement, les autorités insistent sur la limitation des genres et du nombre des engins de pêche autorisés. Dans un premier temps, le choix est très réduit puisque les non-professionnels sont tenus de n’embarquer qu’une ligne à main. La pêche sous-marine est aussi tolérée sous certaines conditions. L’inscription maritime délivre des autorisations de « pêche au harpon en plongée ». Mais dans ce cas-là aussi les « pêcheurs professionnels témoignent d’une jalousie sans limites à l’égard des chasseurs».

     

     

     

    En 1942, le gouvernement de Vichy reprend les textes antérieurs et renonce aux tolérances passées : dorénavant deux lignes en tout et pour tout sont autorisées. Toutefois, les plaisanciers qui souhaitent utiliser d’autres engins le peuvent après avoir versé au Trésor une redevance annuelle et demandé l’autorisation au chef du quartier. Cependant, les pêcheurs réunis au sein du Comité corporatif des pêches maritimes réclament une fermeté accrue et l’annulation des dérogations : « et compte tenu des difficultés d’approvisionnement en engins de pêche rencontrées par les professionnels, j’ai décidé de réduire sensiblement les possibilités d’action des titulaires de rôles de plaisance et de permis de circulation. J’ai renoncé à toute énumération et jugé plus opportun de laisser aux chefs de quartiers le soin de déterminer, d’accord avec les organismes corporatifs locaux, les seuls engins dont l’usage serait permis ».

     

     

     

    Il est clair pour tout le monde que l’intégralité des efforts doit porter sur la pêche professionnelle si bien que la pêche de plaisance présentée comme promenade en mer et les sorties touristiques sont formellement prohibées. De toute manière, en avril 1942, il est décidé que plus une seule goutte de combustible ne peut être attribuée aux bateaux de plaisance. La pêche en mer des amateurs devient pratiquement impossible mais pourtant les statistiques prouvent que les demandes sont de plus en nombreuses. Dans le quartier de Brest, en 1942, il a été immatriculé 154 nouveaux bateaux, dont 58 de pêche et de commerce et 96 de plaisance. La pression de ces pêcheurs, qui n’ont d’amateur que l’appellation, est de plus en plus forte, d’autant plus qu’elle s’exerce dans de petits ports où leur concurrence est immédiatement sensible. Ainsi la communauté des pêcheurs d’Ouessant intervient à plusieurs reprises pour limiter l’accès à la ressource des plaisanciers. « Vu le mécontentement général des pêcheurs par suite de l’écoulement clandestin du poisson pêché par certains plaisanciers, le nombre assez important de canots armés à cette pêche, l’emploi exagéré de casiers, palangres et filets de quelques plaisanciers qui font une pêche professionnelle plutôt qu’une pêche d’agrément, l’impossibilité de leur dresser procès-verbal», l’administrateur décide d’imposer le respect de la circulaire du 24 septembre.

     

    Annales des Pays de l’Ouest-JC.Fichou

     

     

     

     

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