• Pêcheurs pros et récréatifs de 1852 à 1979. (2)

     

     

     

    Pêcheurs pros et récréatifs de 1852 à 1979. (2)

     

     

     

    Fonctionnaires et marins ?

     

     

     

    Pour les inscrits, la situation est claire : la pêche est libre et gratuite. Mais qu’en est-il des activités des hommes et des femmes vivant sur le littoral, et par la suite des touristes ? En fait, les autorités, dans un premier temps, se désintéressent totalement de la question. Il est vrai que les prises effectuées par une population de dilettantes, de baigneurs, d’étrangers, de villégiateurs, ne sont pas suffisantes pour inquiéter les professionnels. Mais quel sort faut-il réserver aux hommes qui vivent en permanence au bord de la mer ou sur la mer et qui n’ont pas de rôle officiel de pêche ? Se pose ainsi la question pour les officiers de port, les lamaneurs, les gardiens de phare en mer ou les équipages des bateaux-feux, autant de fonctionnaires travaillant en permanence au contact de la mer.

     

     

     

    Les ingénieurs des Ponts et Chaussées, chargés de surveiller les activités de ces agents subalternes placés sous leur autorité sont très rapidement confrontées au problème ; comment résoudre la question des activités complémentaires de pêche de ce personnel ? Le 30 juillet 1886, une plainte est déposée par un pêcheur local contre le gardien du phare de Beg-ar-Vechen, à l’entrée de l’Aven, qui « ferait mieux de s’occuper de son feu, que de faire la pêche tous les jours comme il le fait depuis trois ans avec l’embarcation de l’Administration et de vendre son poisson. Tous les pêcheurs crient après lui parce qu’il leur fait tort». L’enquête de l’ingénieur de l’arrondissement confirme le fait que le gardien est bien sur l’eau dans la journée mais la qualité du service n’est pas remise en cause. Une simple remontrance est transmise à l’agent incriminé. L’ingénieur demande cependant aux conducteurs et maîtres de port de surveiller particulièrement la conduite de ce gardien pour lui interdire d’abord d’utiliser la barque du service et surtout de vendre son poisson.

     

     

     

    Plus grave, en 1887, un procès-verbal est établi pour constater que les membres de l’équipage du feu-flottant Talais, mouillé en Gironde, se livrent toute la journée à la pêche et surtout vendent le produit de cette activité sur le marché de Saint-Estèphe « faisant ainsi concurrence aux pêcheurs de profession qui habitent la région». Très embarrassé, l’ingénieur se renseigne auprès du ministère de la Marine pour connaître les dispositions légales en la matière. L’Inscription maritime du quartier de Pauillac lui répond qu’il n’existe pas de décision ministérielle interdisant la pêche aux borneurs mais le commissaire précise qu’une telle interdiction relève de la nature même du rôle d’équipage qui est délivré : « Un marin au bornage ne peut exercer la pêche pas plus qu’un marin avec un rôle de pêche ne peut exercer le bornage. » En définitive, ces marins, inscrits maritimes, disposent du droit de se livrer à cette activité pour leurs seuls besoins personnels et ceux de leurs familles ; mais leur est-il formellement interdit de commercialiser ce poisson ? A priori non, dans la mesure où justement ils sont inscrits maritimes. En fait ils ne sont ni marins, ni pêcheurs ; ils bénéficient d’un statut ambigu qui leur permet de jouer sur les deux tableaux.

     

     

     

    La pêche et la vente reprennent au grand dam des pêcheurs locaux qui s’insurgent de nouveau. Il faut attendre la note du 20 janvier 1888 qui tente un règlement définitif de la situation. Elle indique de manière formelle les droits et devoirs des marins embarqués sur les bateaux-feux de Gironde, « autorisant les marins des feux-flottants à se livrer à la pêche pour leur consommation personnelle et celle de leur famille mais leur interdisant la vente des poissons ». Mais deux mois plus tard, les choses n’ont guère évolué : le garde maritime du Richard dresse, le 6 mars, deux procès-verbaux, premièrement contre le matelot Vigneau du port de Saint-Christoly « qui exportait des poissons n’ayant pas les dimensions réglementaires et qu’il a déclaré avoir achetés à bord du feu-flottant du By » et, deuxièmement, contre le sieur Charpentier, second du feu flottant du By pour s’être « livré à l’industrie de la pêche, pour avoir pêché des poissons n’ayant pas les dimensions réglementaires et s’être servi d’engins prohibés ». Après une discussion avec l’ingénieur en chef, le commissaire général de la Marine à Bordeaux renonce aux poursuites à condition que les équipages des Phares et Balises cessent immédiatement leur commerce. Afin de clarifier une situation pour le moins confuse le directeur adresse à tous les départements maritimes un courrier pour connaître leur opinion sur la question et statuer définitivement. En accord avec le ministère de la Marine, on s’interroge sur la question de savoir s’il n’est pas plus simple, et sans inconvénient, d’interdire aussi aux gardiens de phares de vendre le poisson qu’ils peuvent capturer.

     

     

     

    Après de solides recherches juridiques, l’ingénieur en chef du Finistère, chargé de l’enquête, présente un rapport circonstancié qui reprend les remarques de ses ingénieurs ordinaires en tentant d’expliciter l’ensemble des points litigieux. Pour lui, la pêche en mer reste impossible car aucun gardien n’est inscrit sur un rôle d’équipage et surtout parce que de telles sorties sont strictement interdites par le règlement. Par ailleurs, la pêche à pied et la pêche à la ligne restent de droit commun ainsi que le droit de vendre le produit de cette pêche. Il n’est pas question d’interdire à une certaine catégorie de citoyens ce qui est permis à l’ensemble de la population : « Je ne vois pas pourquoi on restreindrait à l’égard des gardiens de phares un droit qui appartient à tous, inscrits ou non. Serait-ce parce que certains phares en mer sont dans une situation particulièrement avantageuse pour la pêche à la ligne ? C’est possible, mais le nombre de ces phares est assez petit pour que les résultats soient absolument négligeables du point de vue général. »

     

     

     

    L’ingénieur de l’arrondissement confirme cette opinion en signalant que seuls trois gardiens dans le sud du Finistère se livrent à la pêche et vendent leur poisson. « Toutefois il y a lieu de remarquer que les ressources qu’ils tirent de leur pêche, en dehors de leur consommation personnelle, sont très modestes et couvrent à peu près uniquement les frais d’entretien des embarcations qu’ils emploient. » En fait, les ingénieurs tiennent à maintenir cette pêche pour plusieurs raisons ; premièrement elle procure un apport de produits frais dans l’alimentation des gardiens et permet de limiter toutes les affections relatives à des déséquilibres alimentaires, très fréquents si l’on en juge d’après les motifs invoqués pour les arrêts de travail. Deuxièmement, le produit de cette pêche complète un salaire des plus minces ; interdire ce complément de revenu aurait été très mal perçu par les gardiens. Enfin cet argent permet d’entretenir une embarcation, souvent le seul moyen de communication entre les phares insulaires et le continent, embarcation pourtant officiellement prohibée. En définitive, le Ministère des Travaux publics conclut par une décision qui interdit définitivement et formellement aux gardiens de phare de prendre un rôle d’équipage, sans pour autant prendre parti sur le sujet de la pêche et de sa vente éventuelle. De toute manière, la décision finale appartenait au ministère de la Marine qui statua en faveur des gardiens. En effet, ces agents n’ont aucune des attributions dévolues aux officiers et maîtres de port en matière de police de pêche et, en conséquence, aucune contre-indication ne permet de leur interdire cette pratique. De plus la circulaire précise qu’il est même « équitable de leur accorder un rôle quand ils en font la demande dans la mesure où les salaires sont faibles ». Tout le monde est donc parfaitement au courant de la faiblesse des rémunérations.

     

     

     

    Pour clore définitivement, le croyait-on alors, les éventuelles poursuites, le règlement des agents du Service des phares et balises note pour la première fois en 1894 les incompatibilités des emplois de gardiens avec tout autre fonction : « Il est interdit à ces agents de tenir auberge ou de vendre des denrées ou boissons au détail. Ils ne peuvent, sauf en cas d’autorisation ministérielle, rien recevoir des départements, des communes, des établissements publics et des particuliers, pour les opérations qu’ils auront à faire à raison de leurs fonctions. »

     

     

     

    Mais les instructions pour l’application de la loi du 20 juillet 1897 sur le permis de navigation maritime reprennent les textes antérieurs et précisent que les gardiens de phare sont considérés comme des inscrits maritimes, donc comme des militaires en service ou classés non disponibles. « Les services spéciaux qu’en raison de leur technicité, ils peuvent rendre en cas de guerre ont fait reconnaître la nécessité de les maintenir dans l’Inscription maritime. Dans ces conditions il ne me paraît pas possible de leur refuser un rôle de pêche s’ils en font la demande » ; l’article suivant rappelle la situation « précaire qui serait faite aux agents des phares et aux guetteurs, s’il leur était interdit de retirer de la pêche, un léger accroissement de ressources rendu indispensable par la modicité de leur solde».

     

     

     

    En fait, il est certain que les gardiens continuent de pêcher et surtout de vendre le produit de leur pêche. Si les archives demeurent muettes jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, dès la fin des hostilités, plusieurs plaintes arrivent de nouveau sur le bureau du directeur du Service central. En décembre 1918 éclate un petit scandale au sein du service maritime de Brest averti par un télégramme : « Sans nouvelle du chef gardien Cudennec parti de l’île. Craint le pire. » Le lendemain, les nouvelles sont plus rassurantes : « Cudennec rentré sain et sauf. » Pressé de s’expliquer, le chef gardien rédige une longue lettre, bâtie sur des explications très rocambolesques mais guère probantes. Perdu dans la brume, il tente par tous les moyens de regagner son île, son phare et son poste. Il écrit que, parti de Lilia à 20 heures, « vers huit heures du matin, le temps s’étant éclairci, au large du phare, et m’armant de tout le courage qui me restait, car j’étais exténué de fatigue et de froid étant totalement mouillé, et me dirigeais vers une petite plage où j’atterrissais vers midi ». 49 heures après son départ il parvient enfin à destination, par une mer calme, alors que la distance à franchir ne dépasse pas deux milles ! Difficile d’admettre cette fable et le conducteur chargé de se renseigner n’est pas dupe, « votre explication ne tient pas debout mais vu votre repentir et l’assurance que vous me donnez de ne plus jamais recommencer, j’étoufferai cette vilaine histoire si toutefois elle n’est pas connue en haut lieu… ». Le chef gardien était descendu à terre pour vendre le produit de sa pêche, composée vraisemblablement de crustacés, sans doute des homards ou des langoustes, qu’il comptait écouler à l’occasion des fêtes du nouvel an. En définitive, malgré la gravité de la faute, le gardien Cudennec n’est pas révoqué, ni même rétrogradé, simplement déplacé d’office au phare de Kéréon. « La sanction nous paraît suffisante, étant données les conditions plus pénibles de service dans ce phare qui est complètement isolé du continent. Au surplus, elle constitue le moyen le plus sûr de mettre un terme à des absences qui seraient susceptibles de se produire à nouveau si le gardien Cudennec était maintenu à son poste. » Mais si l’abandon de poste est considéré dans cette affaire comme la raison de la réprimande, par contre la vente de poisson n’est pas prise en compte ; elle apparaît naturelle aux protagonistes et, à aucun moment, il n’est question de la condamner. Cette pratique est donc suffisamment courante en 1920 pour qu’on n’y prête aucune attention et la tolérance des années 1850 est toujours de rigueur.

     Annales des Pays de l’Ouest-JC.Fichou

     

     

     

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