• La pêche pendant l’occupation

     

     

    La pêche pendant l’occupation

     

     

    Dès l’arrivée des troupes allemande en France, les activités de pêche maritime cessent, ou tout au moins se maintiennent à un niveau très bas. Cette affirmation s’appuie généralement sur les premières ordonnances du Commandement de la Marine de guerre allemande à Paris, publiées dès juillet et août 1940. Cette impression est confirmée par l’analyse des rapports mensuels adressés par les préfectures des départements littoraux de la Zone occupée à la Délégation générale à Paris. Dès lors, pour les observateurs, les pêcheurs restent au port, bloqués par l’armée d’occupation mais aussi par les restrictions en matériel et en combustibles ; la pêche devient sujet négligeable et n’est donc plus traité. Mais après l’étude de la correspondance des administrateurs des quartiers maritimes, on s’aperçoit que c’est totalement infondé. Les pêcheurs ont pêché et même beaucoup pêché, tout du moins en Bretagne et en Manche-ouest jusqu’à la fin de l’année 1942.

     

     

    Occupation (3)

     

    Il y avait beaucoup de difficultés qualifiées d’insurmontables, rencontrées par les pêcheurs pour pratiquer leur métier pendant toute la Seconde Guerre mondiale et plus particulièrement pendant l’Occupation. On note que la pêche est autorisée dans une étroite bande côtière de 3 miles et qu’elle est interdite dès 1940 en Manche et totalement en Bretagne en 1944; que les pêcheurs soufrent du manque de gas-oil et de glace et qu’ils sont soumis à des restrictions draconiennes de sortie, qu’ils encourent les foudres de l’armée allemande s’ils contreviennent aux ordres.

    Alors pourquoi cette région de pêche, la plus productive de France avant le conflit, ne le serait pas restée pendant la guerre ? Avant la guerre le poisson, sous toutes ses formes, est un mets très considéré dans la région, mais il disparaît des tables dès la fin de l’année 1940.

    En fait, la pêche de la sardine et du maquereau en particulier, perdure pendant toute la Seconde Guerre mondiale sur le littoral atlantique ; les pêches côtières connaissent un réel renouveau et la flottille compte plus de bateaux en 1943 qu’en 1938. Le conflit n’interrompt pas le nouvel élan amorcé en 1937, bien au contraire. Malgré les contraintes multiples, anglaises, allemandes et vichystes, la pêche perdure. L’Occupation renforce une activité longtemps jugée secondaire qui génère son propre modèle économique de guerre, « parce que la France a faim »

    Pour essayer de vous présenter une histoire de la pêche pendant la Seconde Guerre mondiale, il a fallu fouiller dans les archives des quartiers de l’Inscription maritime. À leur lecture, il apparaît nettement que la Bretagne et le Cotentin pêchent et que l’on pêche beaucoup jusqu’en 1943, avec l’aval et même l’aide des autorités d’occupation.

     

     

    DES TROUPES D’OCCUPATION COMPLAISANTES

     

     

    Dès l’installation des troupes allemandes sur nos côtes, les pêcheurs doivent supporter deux types de contraintes directes : d’une part, les réquisitions et, d’autre part, les interdictions ou les limitations de pêche. Bien sûr, ils subissent aussi des contraintes indirectes liées aux difficultés d’approvisionnement. En ce qui concerne les services réclamés par les troupes d’occupation aux équipages et à leur bateau, on note une très forte demande au cours de l’été et de l’automne 1940, lors de la préparation de l’opération Seelöwe. (L’opération Lion de Mer (en allemand : Unternehmen Seelöwe, en anglais : Operation Sea Lion) était un plan d’invasion allemand du Royaume-Uni au début de la Seconde Guerre mondiale. Retardé à fin 1940, il fut définitivement abandonné en 1943).

    Le mouvement de réquisition se ralentit dès le début de l’année 1941. On observe par la suite des opérations ponctuelles, intenses mais de courtes durées et très localisées. Les pêcheurs bretons et normands, dans leur grande majorité, disposent donc de leurs bateaux pour travailler mais les Allemands autorisent-ils les sorties ?

     

     

    Quelles restrictions de pêche ?

     

     

    En août 1940, toutes les sorties en mer sont rapidement réglementées et interdites de nuit entre 18 heures et 9 heures du matin et totalement dans la Manche occidentale. L’ordonnance générale du 21 août, rédigée en allemand et signée par les amiraux Arnaud de la Périère et Schuster, est sûrement à l’origine de ce malentendu. Depuis cinquante ans, le texte est présenté comme l’ordre d’interdiction définitive de pêche pour tous les marins en général. Les rapports préfectoraux, rédigés à cette occasion, confirment d’ailleurs le sentiment de prohibition et renforcent l’idée d’un blocage généralisé du littoral normand-breton. Le préfet du Finistère s’alarme : « La pêche maritime se trouve entravée et réduite. Pourra-t-on pêcher en 1941 ? » De même, dans les Côtes-du-Nord, où son homologue rapporte que l’activité des ports de pêche est « quasi nulle ».

    Or il n’en est rien, au contraire même, puisque d’une certaine manière, l’ordonnance allemande délivre les pêcheurs de presque toutes les contraintes imposées par les préfectures maritimes en septembre 1939 ou par les premières troupes d’occupation. Dorénavant, les pêches sont divisées en trois groupes : la pêche de haute mer est permise pendant vingt jours, la pêche au large est autorisée pour six jours et la pêche côtière, effectuée par des bateaux non pontés, est autorisée pour une seule journée et par temps clair. Concrètement cela signifie que les maquereautiers continuent de travailler en mer d’Irlande, que les langoustiers pêchent des Sorlingues aux côtes du Portugal, que les thoniers sillonnent comme par le passé tout le golfe de Gascogne, que les chalutiers peuvent tirer leurs filets au large de la Mauritanie. De plus, dès la publication du texte, les administrateurs des quartiers maritimes interviennent massivement pour demander, et bien souvent obtenir, de nombreuses dérogations pour les plus petites embarcations.

     

    À la fin de l’été 1940, l’exercice de la pêche est bien réglementé : « Celle-ci peut se pratiquer sans limite en mer mais seulement de jour. Par contre les marins ont l’autorisation de circuler la nuit pour les besoins de la pêche. Mieux, ce sont les autorités allemandes qui exigent les sorties en mer. Les bateaux doivent travailler pour permettre le ravitaillement de la population côtière. Toute inactivité non motivée fera l’objet de sanctions déterminées par l’autorité militaire occupante ». La Kommandantur autorise même les sorties de nuit, en accord avec les mairies, si aucun départ pour l’Angleterre n’est constaté. Dans le même ordre d’idée, il faut rappeler que le gouvernement allemand autorise la reprise de tout le trafic maritime commercial le 5 septembre 1940. Les bateaux de la marine marchande de Vichy sont libres de rallier les Antilles, l’AOF, Madagascar, l’Indochine et même les États-Unis. On comprendrait mal dans ces conditions pourquoi on interdirait aux pêcheurs de s’éloigner des côtes.

     

     

    Occupation (2)

     

    De plus, les limites imposées restent toutes théoriques. D’une part, la Marine allemande est bien incapable de contrôler les sorties de tous les bateaux de pêche. D’autre part, la surveillance exercée par la Gast, Grenzaufsichtstelle, la douane militaire allemande, à qui il est toujours possible de formuler des demandes particulières de sortie, reste très théorique. Dans la mesure où la flotte aérienne maritime est, chaque jour, amputée de groupes destinés à la guerre en Méditerranée puis en Russie, la surveillance s’affaiblit rapidement.

    Dans ces conditions, il est absolument impossible de vérifier si les pêcheurs français opèrent dans les zones autorisées. De même, comment contrôler les bateaux de grande pêche ? En juin 1940, la flottille des chalutiers morutiers en pêche dans les parages de Terre-Neuve se trouve bloquée à Saint-Pierre-et-Miquelon après la signature de l’armistice, mais l’activité reprend dès le mois de juillet. Tous les bateaux et leurs équipages reviennent en métropole en octobre, selon les ordres du ministère. L’année suivante, on apprend par une note laconique que les « équipages des voiliers de grande pêche ont été saisis sur les bancs ». À l’évidence, les autorités allemandes les ont donc autorisés à pêcher de l’autre côté de l’Atlantique et il faut attendre la prise de l’archipel par les FNFL de l’amiral Muselier, le 10 décembre 1941, pour que les îles américaines soient interdites à nos navires de grande pêche.

    En fait, une fois sortis de leur port d’attache, les bateaux de pêche disposent d’une réelle liberté d’action qui n’est vraiment limitée que par l’approvisionnement en carburant, beaucoup moins par les restrictions allemandes. Les sorties restent donc dangereuses mais autorisées. Les pêcheurs maquereautiers, qui préparent leur campagne, demandent à pouvoir rester en mer au moins trois nuits pour effectuer leur pêche aux filets dérivants, alors que les Allemands n’autorisent que les sorties diurnes. Ils s’adressent au capitaine de vaisseau Le Normand, commandant de la Marine à Brest, pour qu’il intervienne. Quelques jours plus tard la levée de l’interdiction est confirmée et les pêcheurs peuvent travailler à 50 milles de leur port et s’en absenter pendant trois jours et deux nuits.

     

    La situation est plus tendue en Manche, mais la pêche n’est pas aussi réglementée que les auteurs l’affirment. Les langoustiers de Camaret ou du Conquet sont toujours libres de leurs mouvements et pratiquent leur pêche au casier aux abords des côtes britanniques et des Sorlingues comme auparavant. La preuve en est le voyage de l’Étourdi, parti de Camaret le 8 octobre 1940 avec une dizaine de postulants à l’évasion, tous débarqués à Newlyn deux jours plus tard, ensuite en pêche, et de retour à son port d’attache après quinze jours d’absence et le vivier rempli de langoustes. Pour les auteurs relatant les faits, c’est le passage en Angleterre qui est à retenir ; la durée de ce voyage, et plus encore le retour sans problème posé de la part des autorités allemandes, sont sans doute encore plus remarquables. En fait, il faut savoir que les côtes de Manche sont sous le contrôle de deux autorités différentes après 1941. Au début de l’Occupation, un commandement unique, basé à Brest, dirige toute la province, du Couesnon à la Loire, mais cette organisation est modifiée l’année suivante. De la limite entre le Finistère et les Côtes-du-Nord jusqu’à la Bidassoa, le littoral est sous la surveillance du groupe Marine Sud-Ouest alors que les Côtes-du-Nord et l’Ille-et-Vilaine dépendant du commandement maritime de la Manche qui est plus autoritaire et pointilleux.

    « Les pêcheurs côtiers ne doivent pêcher que le jour et seulement par temps clair à l’intérieur des limites de 3 milles marins et doivent rentrer avant la tombée de la nuit, le même jour dans leur port de départ. »

     

    Il est demandé aux marins de respecter une procédure contraignante, de signer des registres de sorties, de demander des autorisations de pêche ; de sortir en groupe de cinq bateaux au minimum ; d’embarquer des douaniers allemands ; de revenir une heure avant le coucher du soleil… Mais toutes ces mesures coercitives sont de moins en moins suivies, le caractère très lucratif de la pêche annihilant toute velléité de rejoindre l’Angleterre, et puis, elles ne concernent que les bateaux côtiers ! Très vite des dérogations sont accordées aux bateaux langoustiers, notamment, qui peuvent sortir pour la semaine entière et préparer leur voyage en fonction de la marée pour quitter leur mouillage, de jour comme de nuit. Et puis, à la suite d’une fortune de mer, la limite entre les sous-commandements Manche et Atlantique est déplacée jusqu’à Lancieux en 1941. En effet, quatre militaires allemands sont sauvés en mer le 1er juin 1941 alors qu’ils étaient en perdition sur un petit canot. Les marins de Locquémeau « fidèles aux traditions de la Marine française » sortent pour leur porter secours et parviennent à les sortir d’un mauvais pas. L’administrateur du quartier profite de l’occasion pour rappeler l’attitude « loyale et la correction de la population maritime du pays vis-à-vis des autorités occupantes ». En vertu de quoi, il demande que soit étudiée « la possibilité de soumettre les pêcheurs de l’arrondissement de Lannion au même régime que celui de leurs voisins immédiats du Finistère », département où les libertés de pêche sont plus grandes.

     

    Il est certain que les restrictions sont plus sévères dans les départements d’Ille-et-Vilaine, des Côtes-du-Nord (Côte d’Armor) et de la Manche, mais elles concernent les plus petits bateaux qui forment, il est vrai, l’essentiel des flottilles. Dans le quartier de Lannion, « tous les bateaux sont des bateaux de pêche côtière » ; ils sont non pontés et ne sont absolument pas adaptés à la haute mer. De plus, le 8 décembre 1941, la Hafenkommandantur de Saint-Malo autorise à nouveau les sorties de nuit, il est vrai aux marins de plus de trente ans et pères de famille. Les bâtiments de plus fort tonnage, comme les langoustiers ou les chalutiers sont autorisés à de plus longues sorties, en distance et en durée.

     

    De plus il faut bien insister sur le fait que ce n’est pas pour éviter des départs en Angleterre, comme trop souvent écrit, que les Allemands ont pris cette ordonnance. La preuve en est que les plus gros navires sont autorisés à sortir et ils sont bien plus adaptés à des traversées de la Manche. Non, les prohibitions sont prises par crainte de débarquements britanniques et tous les navires, croisant dans les eaux territoriales de nuit, sont à ce titre, suspects. De plus, il ne faut pas oublier que le golfe normand-breton est sous la coupe des armées allemandes depuis le débarquement le 28 juin 1940 et l’occupation des îles anglo-normandes. Une fois installée, la 319e DI de la Heer commence d’imposants travaux de fortifications à Jersey, Guernesey et Aurigny. Dans ces conditions, on imagine mal un petit côtre se faufilant entre les écueils et les sentinelles allemandes pour se rendre en Angleterre. L’interdiction de navigation doit être comprise comme une mesure de protection des pêcheurs côtiers et non l’inverse. Bien entendu, cette limitation de leurs activités influe directement sur les débarquements, de toute manière relativement peu importants par rapport à ceux des flottilles de pêche de Bretagne Sud.

     

    Occupation (1)

     

    Avant la campagne thonière de 1941, les Allemands réunissent les administrateurs des quartiers concernés pour connaître les habitudes et les lieux de pêches des marins bretons. Il est décidé, au mois d’avril, de fixer une zone autorisée, mais qui doit correspondre à peu près aux aires de pêches des thoniers. Par ordonnance, les autorités allemandes interdisent donc aux thoniers de s’éloigner à plus de 70 milles des côtes. Après des négociations, le 26 juin, à quelques jours des départs, les bateaux sont enfin autorisés à s’éloigner (de plus de 70 milles) au-delà de cette limite. Mieux, après des discussions avec l’Amirauté allemande, les limites des zones de pêche au thon sont modifiées « dans un sens plus libéral au nord du 47o ». L’ordonnance présentée l’année suivante, accepte même le principe de l’extension de la zone de pêche :

    « La nouvelle limite pour la pêche du thon va maintenant par conséquent de 48o 30′ nord vers le sud-ouest en arc de cercle d’une rayon de 210 miles, le centre étant le phare de Penmarc’h jusqu’à l’intersection de l’arc de cercle avec le 4o de longitude ouest puis le long du 4o de longitude ouest jusqu’à la frontière espagnole ».

    Un tel jargon administratif est de toute manière incompréhensible pour beaucoup de marins qui jouent de leur ignorance, feinte ou réelle, pour prolonger leurs marées bien au-delà des limites autorisées.

    Les mesures administratives de surveillance se renforcent au fil des mois ; après le 24 juin 1941, les autorités occupantes cherchent à interdire la pêche des bateaux qui n’ont pas réglé un cautionnement de sortie. Ce genre de restriction est mis en place en Manche pour les pêcheurs d’Yport et de Fécamp, mais l’administrateur du quartier intervient auprès de la Kommandantur pour tenter de faire lever la décision ; il y parvient d’ailleurs assez facilement. Le 1er décembre 1941, une ordonnance oblige les patrons pêcheurs à signaler à l’avance toutes les sorties envisagées et à porter un drapeau blanc au-dessus du pavillon national, ce qu’ils n’apprécient d’ailleurs pas du tout. Il est demandé aussi aux flottilles d’appareiller ensemble et jamais avant la date fixée par les Allemands. De la sorte, une preuve évidente de bonne volonté de la part des pêcheurs ne peut que favoriser les demandes poursuivies « en vue d’obtenir de nombreux avantages ».

     

    L’ordonnance du 2 juin 1942 prévoit la déclaration nominative de tous les membres de l’équipage, mais cette mesure est déjà appliquée par les administrateurs des quartiers et les sorties ne sont toujours pas interdites. Les restrictions de toutes sortes sont de toute manière vite levées et puis la marine allemande ne dispose pas des moyens de surveillance nécessaires pour interdire des zones de pêche aux marins bretons et normands. À plusieurs reprises, les autorités de la Kriegsmarine sont obligées de rappeler les interdictions, ce qui laisse à penser qu’elles sont allégrement bafouées.

     

     

    « Il a été constaté à maintes reprises que des marins pêcheurs français ne se conforment pas aux règlements du décret du Marinebefehlshaber Westfrankreich du 24 avril et pratiquent souvent leur pêche loin en dehors des frontières prévues. Les pêcheurs sont instamment priés de se tenir aux règlements du 24 avril 1941 sur la pêche. Les pêcheurs français rencontrés en dehors des régions prévues, courent le risque d’être coulés non seulement par des bateaux anglais mais aussi par des bateaux allemands, vu qu’ils se trouvent en zone de guerre ».

     

     

    « Cette mesure est due au fait que malheureusement quelques pêcheurs avaient abusé de la confiance dont ils jouissaient, en essayant de mettre leurs bateaux à la disposition de quelques éléments qui cherchaient à s’éloigner du pays d’une manière illicite et défendue, non seulement par les autorités allemandes mais aussi par le propre gouvernement français. »

     

    Dans les cinq départements touchés par l’interdiction, les plaintes du monde maritime sont immédiates et générales ; à Lorient, c’est plus de 2 000 pêcheurs qui doivent rester au port auprès de 31 chalutiers à vapeur, de 175 bateaux à moteur et de 15 caseyeurs, tous immobilisés. Au Guilvinec aussi, l’agitation est à son comble et plus personne ne comprend les motivations allemandes. Et puis, l’absence d’apport sur les quais, c’est aussi une source d’approvisionnement qui se tarit pour les troupes d’occupation. L’interdiction est partiellement levée le 24 janvier, puis totalement pour la Bretagne et toute la côte atlantique, le 10 février.

    « L’interdiction de la pêche a été levée, tenant compte de la situation économique de votre région et du ravitaillement de la France. Mais si ce geste restait mal compris, et si les actes précités se répétaient, la population entière aurait à subir, selon le droit de la guerre, les représailles. »

    Ce type d’interdictions, répété pendant tout le conflit, surtout en Manche, est sans doute contrariant pour les marins, mais il faut rappeler qu’il survient en hiver, pendant une période où la pêche hauturière est de toute manière en suspens. De plus, la fermeture des ports de pêche n’empêche pas les départs interdits vers l’Angleterre, puisque l’Amirauté allemande est obligée, à plusieurs reprises, de porter à la connaissance des marins de nouvelles interdictions ou limitations de pêche.

     

    On note cependant que les contrariétés de toutes sortes, les interdictions fâcheuses, les règlements importuns, se multiplient au lendemain des débarquements alliés en Afrique du Nord. De telle manière, on constate que les autorités occupantes deviennent tout aussi procédurières sur la côte nord de la Bretagne. De multiples ordonnances sont publiées qui souvent ne sont que des tracasseries vexatoires très mal vécues par les marins. Le 21 avril 1943, trois bateaux allemands de surveillance surprennent sur le plateau des Triagoz une douzaine de bateaux de pêche au travail. La basse se situe à deux milles en dehors des limites autorisées par le règlement allemand. « Les bateaux ont été emmenés à la remorque dans le port de Ploumanac’h. Leur pêche a été confisquée et toute sortie leur est depuis interdite, en attendant la décision de l’Amirauté allemande ». Finalement les patrons sont condamnés à une amende et quinze jours de suspension de pêche mais il ne fait aucun doute que la Gast était parfaitement au courant des déplacements sur des lieux a priori interdits. Arraisonnée la flottille en pêche sur un plateau où elle se rend quotidiennement est bien une mesure désagréable prise pour déranger les pêcheurs et rappeler la présence et l’omnipotence des troupes d’occupation.

     

    Occupation (5)

    Une flottille surveillée mais aidée

     

     

    Les autorités allemandes sont très rapides à comprendre que le maintien forcé des pêcheurs à quai n’est pas forcément une bonne idée ; il convient même de maintenir, sinon encourager, leurs activités pour favoriser le ravitaillement de la population, certes, mais plus encore celui des troupes d’occupation. Deux interlocuteurs privilégiés sont nommés à Brest et à Lorient pour tous les problèmes intéressant de près ou de loin les questions maritimes et notamment celles de pêche. Le capitaine de vaisseau Le Normand est chargé des intérêts des marins et entretient d’étroites relations avec l’amiral La Périère. De leur côté, les officiers allemands d’intendance se préoccupent des améliorations possibles à apporter à l’avitaillement des flottilles de pêche. En décembre 1940, l’administrateur du quartier de Concarneau fait part de la visite de deux officiers supérieurs allemands de l’intendance, accompagné d’un interprète : « Ils m’ont demandé de leur faire connaître les besoins des bateaux de pêche du Finistère en tout ce qui leur est nécessaire à la pêche […]. Le but de ces renseignements étant d’aider au maximum à l’industrie de la pêche. »

    C’est donc par le biais de l’armée allemande que les pêcheurs bretons reçoivent un supplément de matériel au début de l’année suivante : des cordes et des toiles à voile du Nord-Pas-de-Calais, des chaînes et des ancres de la Manufacture de Saint-Amand, de l’huile de lin, du zinc pour la galvanisation… Ce sont aussi les autorités allemandes qui parviennent à obtenir une partie des hameçons nécessaires au montage des palangres des pêcheurs. Au début de l’été 1941, les besoins des flottilles sont très importants puisqu’il est demandé 24 500 hameçons à congre, 68 000 à merlan, 56 000 à maquereau, 105 000 à vieille et 16 000 divers. Le matériel est généralement fourni par la maison norvégienne Mustad and Son d’Oslo. Comme cette dernière ne peut répondre à la demande, l’intendance allemande contacte la société Viellard-Migeon et Cie, usine protégée. Du Territoire de Belfort parviennent enfin les hameçons tant espérés. L’État français pousse aussi à la production et, par l’intermédiaire de son secrétariat d’État à la Marine, il multiplie les démarches pour encourager « la pêche fraîche et la pêche sardinière ». Les agriculteurs ne sont pas les seuls hommes précieux et loués du régime de Vichy, les pêcheurs aussi.

     

     

    La délégation allemande d’Armistice pour l’Économie, après quatre jours de négociations tenues à Paris du 2 au 5 juillet 1941, décide de rendre à leurs propriétaires tous les bateaux de pêche saisis comme prises et de moins de 200 tonneaux. De même, tous les navires de pêche situés dans les ports au sud de Royan et les bâtiments encore en construction sont libérés. D’ailleurs si l’on tient compte des résultats de la loi du 16 janvier 1941, instituant une indemnité compensatrice de perte de salaire pour les équipages de navires de pêche, on est surpris de constater que les sommes versées sont peu importantes pour la bonne raison que la flotte concernée est restreinte : 4 chalutiers de grande pêche pour l’arrondissement de Bordeaux, 8 voiliers cordiers ou chalutiers à Saint-Servan, 11 chalutiers et 2 barques à moteurs pour la direction du Havre.

     

    Mais malgré tous les efforts fournis par Vichy ou par les Allemands, les flottilles de pêche ne parviennent pas à travailler correctement. Elles ne disposent jamais des quantités de carburants suffisantes pour mener à bien leurs missions. Dès le mois de décembre 1939, les produits pétroliers deviennent difficiles à se procurer ; par la suite, la situation ne fait qu’empirer. À Lorient, par exemple, il faut entre 400 et 450 000 t de gasoil tous les mois pour répondre aux besoins des pêcheurs mais dès les premiers mois de l’Occupation, on ne dispose déjà plus que de la moitié du stock nécessaire. En mai 1942, le contingent mensuel se réduit à 45 000 l ; il est de 82 000 l en août, 71 000 en septembre et 49 000 en novembre.

     

     

    Des libertés de manœuvre insoupçonnées

     

     

    À la fin du mois de mai 1943, les représentants des pêcheurs et les autorités allemandes ont terminé leurs discussions pour définir les zones de pêche autorisées pour la campagne thonière qui se prépare et sur « un domaine étendu ». Les autorisations sont accordées, cette année-là, pour toute la campagne jusqu’à la fin du mois de septembre. Quelques marins affrètent pour la saison, mais la plupart décident de désarmer car la menace des avions britanniques est trop précise. Les marins morbihannais déposent leurs navires sur les vasières d’Hennebont et d’Étel où ils retrouvent bon nombre des bateaux à moteur de pêche ou de l’administration. Mais, la pêche n’est pas interdite et des bateaux isolés continuent de la pratiquer. Il est vrai que le matériel d’armement devient aussi de plus en plus rare. L’Administration est obligée de pratiquer des pirouettes administratives pour améliorer l’approvisionnement des thoniers décidés à partir.

     

    À la fin du mois de juillet, les autorités allemandes présentent une nouvelle ordonnance encore plus libérale puisqu’elle élargit les pêcheries au thon autorisées. De même les déplacements de navires de pêche sont autorisés entre les différents quartiers. Au cours de l’été 1943, on retrouve en Manche une mer très surveillée.

    Plus surprenant encore, la Statistique des Pêches maritimes fait état du débarquement en 1943 de 45 t de langoustes vertes pêchées sur les côtes du Maroc méridional ou de la Mauritanie, et encore d’une tonne l’année suivante. Les autorités allemandes ont donc autorisé, après le débarquement allié en Afrique du Nord, des langoustiers de Camaret et d’Audierne à se rendre en campagnes de pêche, longues de six à huit semaines, au large de pays occupés par les ennemis. Et les bateaux sont rentrés en Bretagne !

     

    Il est certain que de nombreuses ordonnances réglementent la pratique de la pêche et gênent considérablement les activités des pêcheurs mais on peut aussi s’interroger sur le respect de ces règles. Les administrateurs des quartiers concernés reconnaissent que « depuis quelques mois, l’autorité allemande a, sur certains points du littoral, ordonné des mesures assez sévères touchant la sortie des bateaux de pêche ; c’est ainsi, par exemple, que l’immobilisation totale des navires de pêche est prescrite dans quelques ports ». Ailleurs, les pêcheurs ne sont autorisés à conserver à bord qu’une quantité de carburant ne dépassant pas les besoins d’une sortie de durée très limitée; les équipages sont réduits. Le 21 octobre 1943, les autorités allemandes présentent une interdiction de la pêche aux engins fixes au large des phares d’Ar-Men et du Créac’h. Pourtant les interdictions sont-elles respectées ?

     

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    Le 24 février 1944, une ordonnance de l’état-major de la Kriegsmarine en France interdit aux bateaux de pêche d’exercer leur activité de nuit ou par temps bouché, dans une zone de 10 milles (à l’intérieur de la zone mais pas à l’extérieur). Cette interdiction de sortie est sans doute allégrement contournée, si l’on en croit le rappel à l’ordre de la Marinegruppenkommando Brest, signé en mars 1944, et qui promet des sanctions graves, et même « de se voir tirer dessus », aux marins qui sortent dans la zone autorisée prohibée. Dans ces conditions, on peut penser que l’activité des criées, des halles, des mareyeurs et des conserveries est sans doute réduite elle aussi mais elle n’est pas totalement arrêtée.

    L’interdiction de sortie est signifiée en raison de l’établissement de champs de mines dans la zone côtière. Les explosifs sont mouillés en prévision de l’invasion annoncée par les Alliés et, au début du mois de mai, de nombreux barrages de mines sont installés. « On a déjà commencé à réaliser ce projet » qui constitue un extrême danger même pour les plus petits bâtiments, à n’importe quelle heure de la marée.

    « La partie de la mer devant la côte atlantique à partir du niveau d’eau le plus bas jusqu’à 1,5 mille marin en mer a été déclarée comme champ de mine. La navigation, le mouillage et la pêche dans ces régions sont défendus pour tous les bateaux ».

     

    Il s’agit d’une interdiction de précaution, les navires de pêche qui s’aventurent dans cette zone le font à leurs risques et périls, mais au-delà de la limite, aucune restriction n’est formulée. Pourtant les petits bateaux de pêche ne tiennent même pas compte des avertissements allemands : « Le commandant de la Hust de Brest me prévient qu’il a constaté que cette interdiction n’est pas respectée par les pêcheurs. À l’avenir les contrevenants à cet ordre seront mitraillés et leurs bateaux réquisitionnés ».

     

     

    À la même époque, des facilités sont accordées par les autorités allemandes aux pêcheurs de goémon « pour l’exercice de leur profession » car le Reich recherche par tous les moyens à accroître la production d’iode. Ils sont autorisés à quitter leur port d’attache pendant six jours consécutifs et ne se faire pointer par la Gast qu’une seule fois par semaine. Une ordonnance du 5 mai porte bien interdiction générale de la pêche, y compris de la pêche à pied, mais elle ne concerne que les Côtes-du-Nord, l’Ille-et-Vilaine et la Manche ; de plus des dérogations sont accordées pour la pêche goémonière. On ne peut donc pas dire que la pêche est complètement interdite, même après le débarquement.

     

    Sur l’eau, dès que les conditions le permettent et sans réellement se soucier des ordres donnés, les pêcheurs reprennent la mer. Les autorités allemandes préviennent que si les faits se reproduisent, « il ne serait pas impossible que des sanctions collectives soient prises contre les pêcheurs de la région ». On croit rêver. Et puis, les Allemands ne craignent pas tellement les défections de marins bretons mais plus certainement les vols de bateaux effectués par des prétendants à la traversée. Pour limiter ce genre d’opérations nocturnes, les autorités occupantes chargent les pêcheurs eux-mêmes de la surveillance de leur port. Trois ou quatre d’entre eux sont requis pour un service de garde de nuit. S’ils ne remplissent pas convenablement la mission qui leur est assignée, ils sont justiciables des autorités répressives de la puissance occupante. Les peines prévues sont « outre la peine de mort, qui bien entendu n’est prononcée que dans les cas exceptionnels, en particulier s’il y a intention de sabotage, la réclusion et l’emprisonnement ». Les pêcheurs concernés n’apprécient pas du tout cette manière de procéder, mais ils ne peuvent s’y soustraire et, dès lors, la surveillance des ports de pêche devient efficace. D’autant plus que ces hommes sont tenus pour responsables « si des bateaux de pêche voulaient s’enfuir en pays ennemi ». Dans ce cas, il est prévu des peines d’emprisonnement mais surtout des réquisitions de bateau ou des interdictions collectives de naviguer si un départ est constaté, une situation dont se plaignent vertement les marins. D’ailleurs, la Délégation générale du gouvernement intervient pour que les pêcheurs désignés ne puissent devenir des otages en cas « d’inexécution totale ou partielle du service qui leur est imposé »

     

     

    Source : www.cairn.info/

    FICHOU Jean-Christophe, « La Pêche maritime en Bretagne pendant l’Occupation : Libertés ou interdictions d’activité ? », dans Guerres Mondiales et Conflits Contemporains, n°229, mars 2008, pp. 121-138.

     

     

     

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    1. Coïc
      Publié dans 07/04/2017 le 21:19

      Ancien Capitaine d’Armement des navires de l’Ifremer, né en 1943 au Guilvinec. Après 40 ans de navigation, en retraite, je suis devenu passeur de mémoire maritime là où je suis né pendant l’occupation. Après avoir écrit l’histoire du port du Guilvinec-Léchiagat, l’histoire des chantiers navals locaux, les conserveries, la SNSM etc…mon prochain ouvrage sera consacré à la vie des habitants du Guilvinec-Tréffiagat-Léchiagat pendant l’occupation allemande. J’ai déjà une intéressante documentation trouvée dans les archives locales et au service historique de la Défense à Brest où je suis un habitué des lieux. En revanche, je ne trouve pas grand chose sur votre site sur le Pays bigouden et en particulier le port du Guilvinec-Léchiagat où pourtant ils y avait beaucoup de résistants. J’ai lu avec intérêt tous les courriers des préfets de l’époque ( sous le gouvernement de Vichy) avec tous les problèmes de la vie quotidienne pas facile à gérer en ce qui concerne les restrictions, les tickets de consommation, le STO, les réfugiés, les prisonniers de guerre, les réfractaires etc. Si quelqu’un peut me donner des renseignements complémentaires sur la vie au pays bigouden sud pendant cette période de 1939 à 1945, je serai vivement intéressé.
      Bien cordialement,
      Joseph

    2. Bourdon Jean-Claude
      Publié dans 02/11/2015 le 17:05

      Bonjour,
      Félicitations pour votre article.
      J’ai une question dans le sujet, que vous paraissez bien connaitre.
      Je vois qu’à Douarnenez et Audierne, plusieurs bateaux ont été réquisitionnés du 9 au 19 juin 1940 environ. L’armée allemande est arrivée à Douarnenez le 20 juin.
      A quoi correspond cette réquisition ?
      Salutations. JCB

      • lebosco
        Publié dans 02/11/2015 le 17:29

        Bonsoir Jean-Claude, je suis en train de préparer un article un peu plus étoffé et un peu plus précis sur cette époque. En fait l’armée allemande avait demandé à ce que tous les bateaux de plus de X tonneaux (il faut que je retrouve le texte) soient réquisitionnés en prévision d’un embarquement massif de soldats allemands pour envahir l’Angleterre. Affaire qui est tombée à l’eau (!), et les pêcheurs ont récupérés leurs biens et ont pu repêcher de nouveau avec les restrictions que l’on sait.
        A bientôt donc.

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