• Fraudeurs de la Hague au XVIIè siècle (2)

     

     

     

    Fraudeurs de la Hague au XVIIè siècle (2)

     

     

    La branche cadette des JALLOT, bien moins riche que l’Aînée, n’habitait pas le château de BEAUMONT. RANTOT s’était fait construire, à OMONVILLE LA PETITE, dans une de ces vallées étroites de la HAGUE, sillonnées de clairs ruisseaux qui se rendent directement à la mer, une maison trapue, à l’abri du vent du large, et suivant le mot des commis des fermes « bâtie tout exprès pour un commerce de fraude ». Elle existe aujourd’hui (en 1924) non loin de la ferme STE HELENE, dont le nom évoque le souvenir d’un ancien prieuré des moines de CORMERY à quelque distance du chemin qui conduit de ST GERMAIN des VAUX à DIGULLEVILLE.
    Et certes, le rusé fraudeur aurait pu prendre pour patron le vieux ST PATERNE, de cette dernière église, dont la statue en bois avait été taillée, d’après la légende, dans une roue de moulin qui faisait dire aux gens du pays, peu dévots, que leur saint avait fait plus de tours que de miracles. S’il y a des circonstances atténuantes à sa conduite, on doit chercher dans cette misère, le mot n’est pas trop fort qui était souvent, au XVII ème siècle, l’apanage des cadets de familles nobles.
    RANTOT était comme PANURGE « sujet à la maladie qu’on appelait en ce temps là : la faute d’argent » et s’il n’avait pas, comme panurge soixante-trois manières d’en trouver toujours à son besoin, dans la plus honorable et la plus commune, était par façon de larcin furtivement fait, il en avait au moins une, LA FRAUDE. L’Intendant ne se trompait pas lorsqu’il écrivait au ministre que c’était son commerce de contrebande qui le faisait vivre. Mais les charges relevées contre lui étaient trop précises pour qu’il fût possible de fermer les yeux sur sa conduite à étouffer l’affaire. Ni la noblesse de l’accusé, ni les relations de famille, ni les services qu’il avait rendu au roi ne purent amener les fermiers généraux à se désister de leurs plaintes, et nul bras puissant n’arrêta cette fois le cours de la justice. Suivant le désir de FOUCAULT, PONTCHARTRAIN fit rendre un arrêt en conseil d’Etat qui chargeait Mr de MONTHUCHON de poursuivre l’information par lui commencée, et qui, le procès une fois instruit, confiait à l’Intendant le soin de le juger en tel présidial de sa généralité qu’il voudrait choisir.
    RANTOT, arrêté en vertu d’une lettre de cachet, fut enfermé au château de CAEN.
    Témoins à charge
    Des monitoires, publiés aux prônes du dimanche dans toutes les paroisses de la HAGUE, suscitèrent les dépositions d’une soixantaine de témoins. Vingt et un d’entre eux s’accordèrent pour charger le chevalier de RANTOT. On l’avait vu le 4 Décembre 1692, arriver chez Jean HOCHET, fermier de sa famille, demeurant à OMONVILLE LA PETITE. Il était accompagné du Sieur de PREMARAIS, de JOBOURG et de Thomas LEMAGNEN, dit MARENCOURT. Les trois complices apportaient dix charges de cheval de bas d’estame qui furent mis dans la grange et cachés sous des gerbes de blé. Il y avait déjà à la même place, deux charges d’hommes qui étaient du tabac, six aulnes de drap brun, et rois aulnes de velours rouge tacheté de noir, que le dit chevalier y avait fait apporter trois semaines auparavant. Le lendemain de la fête de la Conception de la Vierge.
    Le 9 Décembre, RANTOT, accompagné de son valet, revint à la ferme vers midi. Il entra dans la grange et fit ramasser tous les bas cachés sous les gerbes de blé. On les distribua en paquets, au nombre de trente et on les enveloppa dans de la toile. Le valet de Jean HOCHET qui était présent, remarqua « qu’il s’y trouva plusieurs paquets de clous, cannelle, muscade, poivre et autres épiceries.
    Après quoi RANTOT déclara qu’on lui avait volé un paquet de douze douzaines de bas, et que le voleur devait être un certain Michel HENRY . Il se rendit aussitôt chez ce dernier accompagné de HOCHET et de MARENCOURT, menaça sa femme, qu’il trouva seule, fouilla la maison de haut en bas, et découvrit enfin, dans un grenier à foin, douze paires de bas d’Angleterre, enveloppés dans deux mouchoirs qui appartenaient à la mère et à la femme de HOCHET. Plusieurs chevaux attendaient dans la cour de ce dernier.

     

     

    FRAUDEURS de LA HAGUE au XVIIè siècle (10). On chargea les marchandises sur leur dos, et en pleine nuit la petite troupe, composée de cinq hommes, le sieur de RANTOT, Jean LAUDE, son valet, Louis DENIS, son meunier, HOCHET et VARENCOURT, s’en alla au château de TOURNEBUT , près de VALOGNES, où elle déposa son fardeau. C’est là que des marchands vinrent le prendre pour le porter à PARIS. A son retour, RANTOT se saisit d’Henry et du valet de HOCHET, les emmena chez lui et les garda prisonniers pendant vingt quatre heures. Il les relâcha après les avoir menacés de mort, s’ils venaient à le dénoncer.
    Quatre jours plus tard, le 13 Décembre, RANTOT, toujours accompagné de son valet, arrive à VAUVILLE, et s’adressant à un particulier, qui était sur le seuil de sa porte, lui demande » s’il avait par connaissance qu’on avait en sa maison du bien qui lui appartenait ». Celui-ci répond que non. Les deux hommes pénétrèrent néanmoins dans la maison, y trouvent une femme qui leur remet les clés de la grange et fouillent partout mais sans succès. Ils ne feront d’insulte à personne ; et cependant la femme étant en parfaite santé ledit jour, le lendemain elle mourut presque subitement.
    Le Dimanche 25 Janvier 1693, dans l’après midi, une bonne femme du hameau LUCE, à TOURLAVILLE, vit venir un cavalier et deux hommes à pied qu’elle ne connaissait pas. On lui dit par la suite que c’était « un des messieurs de Beaumont », le nommé DUVAL, cabaretier à Cherbourg, et Robert DIGARD, d’OCTEVILLE. Le cavalier descendit de cheval, prit ses pistolets et ils entrèrent tous les trois dans la maison de Michel LENEVEU dit GENDROL « ou était le tiers des trois ». Celui-ci ayant répondu qu’il ne savait ce qu’ils voulaient dire, et qu’ils n’étaient pas trois », le chevalier se mit à jurer et à le maltraiter, et finalement lui enjoignit de le mener en la cabane de Nicolas GUEROULT « qui avait demeuré à LA HAGUE » et lui avait volé des marchandises. GENDROL, malade, ne pouvant pas marcher, lui indiquât la maison de GUEROULT. Aussitôt le chevalier et DUVAL sortirent, laissant DIGARD, auquel ils recommandèrent de ne point s’en aller avant leur retour. On sut depuis qu’en l’absence de GUEROULT, ils avaient enfoncé sa porte, fouillé dans un coffre, et y pris quatre paires de bas d’estame blancs, que DUVAL mit dans sa poche. Deux heures après, ce dernier revint chercher DIGARD. Avant de partir, il dit à la femme de GENDROL qu’il »fera pourrir son mari dans une poche de cailloux ».
    GENDROL et GUEROULT étaient deux complices habituels du Chevalier de RANTOT. Le premier exerçait la profession de cordonnier, le second avait été au service de la famille de BEAUMONT. Le Hameau LUCE à TOURLAVILLE où ils habitaient se trouve situé à droite de l’ancienne route de Cherbourg à Valognes, qui passe par le THEIL et SAUXEMESNIL. C’est la route que devaient suivre les contrebandiers, qui bifurquaient au THEIL pour atteindre MONTAIGU-LA-BRISETTE et ST GERMAIN, le château de TOURNEBUT. Des troupes de dix à douze hommes armés jusqu’aux dents, escortaient les convois. La petite cloche du prieuré de ST MARTIN – A –L’IF qui sonnait une grande partie de la nuit pour ramener dans les droits chemins les voyageurs égarés, les guidait à travers les taillis des bois du THEIL et de BARNEVAST. GUEROULT avait accompagné le chevalier de RANTOT dans trois de ses voyages nocturnes aux Îles de GUERNESEY et d’Aurigny. Ils emportaient des marchandises de toutes sortes, du blé, de la farine, du lard, du miel, de la cire et du beurre ; ils rapportaient surtout des bas d’estame, du drap, du velours et du tabac. Ces voyages étaient extrêmement périlleux, car le courant est très violent dans ces parages. Une nuit qu’ils transportaient de la farine à AURIGNY, la tempête les assaillit dans le raz BLANCHARD, leur barque fut sur le point de sombrer et ils durent jeter cinq sacs à la mer pour se sauver.

     

     

    FRAUDEURS de LA HAGUE au XVIIè siècle (11)

    Le principal dépôt des marchandises passées en fraude était toujours chez le fermier HOCHET à OMONVILLE LA PETITE. Mais RANTOT s’était fait construire, nous l’avons vu, entre DIGULLEVILLE et OMONVILLE LA PETITE, une maison placée exprès pour son commerce. Il y entassait des marchandises, persuadé que les commis des fermes n’oseraient venir y perquisitionner. Un témoin tenait de GUEROULT que « le dit Chevalier de RANTOT avait plein de tonneaux de tabac dans sa cave, qui étaient renfoncés, paraissant comme plein de cidre ». L’accord n’était parfait qu’en apparence entre le maître et son valet. Le premier soupçonnait fort le second de lui voler son bien. Il l’enferma huit jours dans une chambre pour lui arracher des aveux. De la déposition de plusieurs témoins, il résulte que, en effet, GUEROULT, vendait du drap en cachette ; on ne sait s’il s’agissait pour son propre compte où pour celui de son maître. Les directeurs de la glacerie de TOURLAVILLE en avaient acheté Il en offrit un jour à Etienne VIEL, valet du Sieur de GRANDCAMP. Mais on lui dit que c’était du drap « de quinze à seize livres l’aulne, et qui n’était pas propre pour habiller valet de charrue ». Les bas d’estame que le chevalier saisit dans sa maison «étaient sans nul doute un article de contrebande.

     

     

     

    Un événement resté mystérieux, qui remontait au mois de Septembre ou Octobre 1691, avait frappé vivement plusieurs témoins, ils en avaient vu une preuve des agissements louches du Chevalier. RANTOT entretenait dès lors des relations avec les ennemis de l’Etat. Une nuit, vers minuit, un de ses fermiers qui habitait le hameau des landes en la paroisse de JOBOURG, est réveillé en sursaut par une voix impérieuse qui lui ordonna de se lever. Il obéit, ouvre sa porte et se trouve face à RANTOT, accompagné de deux hommes et une jeune fille. Le Chevalier explique rapidement que se sont des Anglais et qu’ils sont poursuivis par Mr de MESNILVILLE, commissaire à Cherbourg, qui veut les arrêter. Il demande au fermier la clé de la grange, pour les y cacher. Celui-ci s’empresse d’ouvrir la grange et d’y faire entrer les fugitifs. RANTOT l’envoie ensuite à sa maison chercher du pain et du cidre. Monsieur de MESNILVILLE ne se présente pas, mais les anglais restent dans la grange pendant vingt quatre heures. Ils reçoivent deux fois la visite de RANTOT et trois fois celle de son valet. A la fin, le fermier, « craignant qu’on ne lui fit des affaires »parvient à s’en débarrasser. Il apprit par la suite qu’on les avait repassés à AURIGNY et qu’un nommé POITEVIN, s’était entremis pour les faire échapper.
    A DIGULLEVILLE, qui semble vraiment être le centre de ce commerce, l’enquête fit découvrir tout un nid de contrebandiers, en relations, eux avec le chevalier de RANTOT : un pêcheur, qui portait le nom de son métier, Jacques LE PESQUEUR, Robert HUBERT, Valet du Sieur curé, Pierre DUBOSQ, dit La rivière, capitaine de la paroisse, les frères Jacques et Thomas DELAINAY, Jean PARIS, dit La Hollande. Les Chefs de l’association étaient les frères DELAUNEY, dont la maison passait pour la plus riche de la HAGUE en marchandises de contrebande. Autant les frères étaient prudents pour ne point se laisser en flagrant délit, autant ils aimaient se vanter d’un coup bien réussi. Jacques DELAUNEY était un jour à CHERBOURG, au cabaret. Au bout de l’un des bouts de la table, un garçon fumait. « C’est à moi qu’il faudrait s’adresser dit le fraudeur, pour avoir du bon tabac et d’autres marchandises, je les choisis à bord du bateau ». Et il ajouta au cabaretier « qu’on nous mette du beurre à notre poisson ; nous gagnons assez nous avons moyen de le payer ».
    Vers mi Janvier 1691, un homme de DIGULLEVILLE, qui revenait de « voir ses pièces » rencontra les frères DELAUNEY et Jean PARIS, tous les trois à cheval. Il les entendit qui disaient : »il est encore bonne heure, le bateau n’est pas encore venu, nous irons les faire tous assembler, et après cela nous nous reposerons tous ensemble. Nous avons dit chez nous que nous allions à la chasse au blaireau, afin que nos serviteurs n’en sachent rien ». Et le dit Jean PARIS dit qu’il ne fallait pas se fier aux serviteurs, et qu’ils dix huit, tous d’une cabale, et que ils seraient tous assemblés, ils ne craindraient pas les maltôtiers, et qu’ils étaient assez forts pour battre plusieurs paroisses.
    On les voyait souvent revenir de la côte, chargés de tabac et d’autres marchandises, qu’ils cachaient dans du sarrasin, dans du chanvre partout où ils pouvaient. La veuve Pierre DELAUNEY, mère des deux frères, les aidait dans leurs entreprises, et le « grand Jean LAUNEY » leur oncle, servait d’entremetteur pour écouler les marchandises. Lorsqu’il en portait de jour, il s’en retournait par dedans les pièces, et le dit Jacques DELAUNEY allait conduire la cavale par le chemin, pendant que le dit Jean emportait la dite marchandise par dedans les dites pièces ?
    Les fraudeurs de DIGULLEVILLE n’agissaient pas pour le compte de RANTOT ; mais ils étaient en relation avec lui, et le nom du Chevalier revient souvent dans les interrogatoires des accusés et les dépositions des témoins. Il n’en est pas de même de ces cabales de FLAMANVILLE, de CARTERET, et de PORTBAIL, dont l’enquête de Mr de MONTHUCHON amena la découverte.
    A l’extrémité méridionale de l’anse de VAUVILLE, dont les dunes de sable rompent, la ceinture granitique de ces côtes, le cap de FLAMANVILLE dresse ses hautes falaises qui font le pendant au nez de JOBOURG et regardent, HERM et GUERNESEY ; aussitôt après commence la région des Mielles, que coupent les pointes du ROZEL et de CARTERET et dans lesquels s’ouvrent de petits havres, battus seulement par les vents d’ouest, les havres de CARTERET, PORTBAIL, SURVILLE et ST GERMAIN sur AY.
    Ce n’est plus ici le pays reculé de la HAGUE, le camp des anciens pirates, formé par le HAGUE-DYCKE. De tout ce littoral, par BRICQUEBEC ou LA HAYE DU PUITS, on atteint en quelques heures le centre de la presqu’Île. JERSEY est tout près, et ses contours se devinent à travers les brouillards du passage de la Déroute. Au soleil, on voit luire les toits des maisons de GOREY et se profiler les tours du château de MONTORGUEIL. La facilité d’écouler les marchandises, autant que le voisinage des Iles, est pour les fraudeurs une tentation. A la fin de l’année 1690 et dans les premiers mois de 1691, le commerce de contrebande était très présent sur ce point de la côte ; et comme dans la HAGUE, un gentilhomme du pays, Jacques de LA MARE CAMPROND, sieur de LA BONNEVILLE, s’y trouva mêlé.

     

     

    FRAUDEURS de LA HAGUE au XVIIè siècle (12)

    L’échange des marchandises se faisait, non avec JERSEY mais avec GUERNESEY, par les soins de deux hardis marins, que Mr de MATIGNON et de MESNILVILLE employaient pour aller à la découverte, Jean LE PAUMIER dit MARETS et Germain TIREL dit GALLIPET. Le Capitaine de FLAMANVILLE, Jacques des Grisons, fermait les yeux sur leur conduite. A un témoin qui lui demandait « pourquoi une barque avait abordé de si près la nuit sur la côte, » il répondit « qu’il fallait laisser vivre un chacun, et qu’il ne pouvait empêcher ce commerce ».
    TIREL et LEPAUMIER s’étaient associés avec un nommé BRETEL pour acheter une chaloupe. En Décembre 1690, quelques jours avant la ST THOMAS, ils vont trouver BRETEL dans sa maison et lui demandent le gouvernail de la chaloupe. Mr. DE MATIGNON, disent-ils leur a donné l’ordre de faire un voyage à Guernesey. BRETEL, incrédule veut voir l’ordre. LE PAUMIER répond qu’il le lui montrera quand il sera temps. Ils emporteront le gouvernail, et le 20 Décembre, ils mettent à la voile et partent du havre de PORTBAIL dans la direction de Guernesey. Celle île servait déjà de refuge aux gens du cotentin qui avaient des démêlés avec la justice de leur pays. L’un de ces fugitifs voit arriver la chaloupe et constate qu’elle renferme « plusieurs matelots et marchands de la dite Ile », que nos hommes transportent en vertu d’un congé. Leur séjour à Guernesey est de longue durée. C’est seulement au bout de trois semaines qu’ils font voile de nouveau vers le Cotentin, ramenant avec eux, le fugitif, qui était en état de repasser. Le bateau arrive « sur les quatre à cinq heures de nuit », vis-à-vis de la chapelle ST SIMEON, au nord du havre de Port bail Là, plusieurs personnes les attendent. On décharge ce qu’il y a dans le bateau, quantité de tabac, une poche pleine de poivre, de la laine peignée, des bas d’estame en ballots, et plusieurs paquets d’autres marchandises. Les matelots disent que les bas sont faits pour faire des présents, et qu’il y en a considérablement pour le sieur commissaire des classes de Cherbourg. Le tout est mis dans une charrette et chargé sur plusieurs chevaux et prend la route de l’intérieur. Le 22 Janvier, TIREL et LEPAUMIER partent de nouveau, pour ne revenir que le jour de la Ste Agathe, le 4 Févier. Mais cette fois ils sont moins heureux ; les commis des traites ont eu vent de leu retour et ils sont obligés d’échouer leur tabac dans le havre de Portbail. Ce commerce, d’ailleurs, est continuel. Les normands qui ont habité GUERNESEY, s’accordent à déclarer que pendant toute la durée de leur séjour, ils ont vu « des petits bateaux de pêcheur de la dite Ile porter ou rapporter des marchandises, et d’autres bateaux qui demeuraient en mer, qui faisaient des signaux par des feux, ce qui faisait croire qu’ils venaient de France. Des matelots du Cotentin, faits prisonniers par les anglais demandent à Daniel MAUGER, chez qui ils logent, de leur vendre du poivre .Il leur répond qu’il n’en a plus, « ayant baillé ce qui lui restait au nommé Jean LEPAUMIER, le tout à 16 sols la livre ». C’est le prix habituel de cette denrée dans les Îles. L’étain y est vendu aux contrebandiers 10 sous la livre, et le tabac 40 Livres le cent. LEPAUMIER achète un jour trois ballots de toile au tarif de 21 sous l’aulne.
    Les autorités locales ne le voient pas toujours d’un bon oeil rafler les marchandises. Un témoin a entendu dire que  » l’Intendant du gouverneur est bien fâché avec lui d’avoir emporté avec lui de l’étain et du plomb que cela est défendu ».

     

     

    Mais en France on est moins sévère. TIREL et LE PAUMIER prétendent que Mr de MATIGNON leur a permis d’emporter et de rapporter tout ce qu’ils voudraient. Ils se couvrent de l’autorité de Mr de MESNILVILLE, commissaire des classes, qui les envoie aux nouvelles, sur mer, et pour l compte duquel, ils lèvent des matelots. La mère de TIREL déclare que personne n’ose rien lui dire .La menace des galères ne les effraie pont, et la crainte des monitoires suffit à fermer la bouche aux bonnes gens du pays. C’est une tradition dans la contrée de ne point dénoncer les contrebandiers, et on s’entretient de leurs exploits avec autant de prudence que d’admiration. Le jour où le bateau de TIREL et de LEPAUMIER, revenant de Guernesey, a abordé au bas du havre de Portbail, deux femmes qui récoltent du varech sur les rochers de la mer, voient passer le harnais de la CROIX-BRETEL, qui emporte les marchandises. L’une parle du débarquement opéré la nuit sur la côte, mais l’autre lui dit bien vite qu’il faut se taire « à cause des amiraux.
    Les fraudeurs eux-mêmes sont moins discrets. Quand ils rentrent la nuit au village, après un coup de main bien réussi, ils ne se gênent pas pour tirer des coups de fusil ; les habitants réveillés en sursaut d’accourir aux fenêtres, et de dire : »ce n’est rien c’est Germain TIREL, Jean LE PAUMIER et autres, qui se réjouissent du bon succès de leur voyage.
    Une autre société de contrebandiers, qui opérait du côté de CARTERET, comprenait une dizaine de personnes : dont un Poulailler de VALOGNES, nommé CARIOT, et une femme, Madeleine LAIR. Les chefs de bande étaient les frères MAUTALENT, Nicolas et Germain. Tout ce monde là s’était associé pour acheter une barque, qui faisait a « voiture » entre les Iles Anglaises et Carteret. Comme les autres, ils rapportaient de préférence du tabac. Les fraudes qu’on leur reprochait remontaient aux années 1689 et 1690.
    Il est certain que les commis des fermes les surveillaient depuis longtemps. Un jour, Germain MAUTALENT est prévenu de leur arrivée, la fouille va le trahir, il jette une grande quantité de tabac par une fenêtre derrière sa maison, des amis l’emporte, la cache dans une pièce de terre et finalement la dépose chez un affilié de la bande nommé BALENCON où les commis la découvre. Son complice Pierre de la FOSSE, est plus rusé ayant eu avis qu’on venait le fouiller, il fit emporter par ses valets et servantes quantité de tabac qu’il avait en sa maison. Les commis étant entrés, il y en avait encore deux roulles, qu’il mit dans le pot où il faisait de la soupe, et quelques feuilles de choux par-dessus, et les commis dans le dit pot, il s’en moquait. Ce bon tour de fraudeur ce raconte encore dans le pays, ou Pierre de LA FOSSE a eu depuis deux siècles plus d’un imitateur. Quant au fameux enterrement Clerc en tête d’un cercueil rempli de tabac, devant lesquels les douaniers se découvrent, il est possible qu’on y ait songé plus tard, mais cette plaisanterie d’un goût douteux, est peu dans les mœurs du XVIIème, et nos documents n’en parlent point.
    Tous ces faits sont extraits de l’information de M. DE MONTHUCHON, transmis par l’Intendant FOUCAULT au ministre PONTCHARTRAIN. Ils s’appuient sur de nombreuses déclarations de témoins touchés par des monitoires. Leur authenticité est absolue. Il en ressort avec évidence que dans les dernières années de XVIIème siècle, le commerce de contrebande se pratiquait sur toute la côte occidentale du Cotentin du Cap de la Hague au Havre de Lessay. On a pu remarquer que les fraudeurs entretenaient des relations avec Aurigny et Guernesey ; il est question parfois de SERQ, rarement de Jersey. Si Monsieur de MATIGNON avait poussé son enquête plus au sud nul doute qu’il eut découvert quelques cabales de contrebandiers faisant trafic avec la grande Ile. Mais sa commission était limitée aux côtes de la HAGUE, et si nous voyons des gens de Flamanville, de Carteret et de Portbail mis en cause par ce procès, c’est que de toutes ces bandes étaient plus ou moins affiliées les unes aux autres, qu’elles agissaient souvent de concert, et se connaissaient toutes. On arrêta la plupart des coupables qui furent enfermés dans les prisons de Coutances. Quatre d’entre eux réussirent à s’évader, avec la complicité du concierge et de ses deux fils. C’étaient les plus hardis : HOCHET, MARENCOURT, Germain TIREL et un fermier du Chevalier de RANTOT, appelé LAGALLE. On ne tarda pas à les reprendre et à les réintégrer dans leurs cachots. Ils devaient y rester plus longtemps que leur chef de bande.
    La famille du Chevalier de RANTOT, le tira en effet de ce mauvais pas en versant une forte somme aux fermiers généraux intéressés, et en promettant à l’Intendant de l’envoyer à MALTE, où, par son ancienneté il était à la veille d’obtenir une commanderie. RANTOT fut remis en liberté et revint dans la Hague. Mais cet incorrigible fraudeur ne partit point pour MALTE. A peine de retour dans sa maison d’Omonville, il oublia les promesses qu’il avait dû faire à l’Intendant et reprit son commerce avec les Iles. Moins e deux mois après son élargissement, il se faisait pincer de nouveau en flagrant délit de contrebande (1) Il fallut se décider à le réintégrer dans sa prison et à poursuivre sérieusement le procès .La nuit de la ST JEAN 1694, une troupe de la maréchaussée cerne sa maison. Vint hommes armés y pénètrent, arrachent le Chevalier de son lit et l’emmènent d’une traite à Coutances. Gardé prisonnier dans cette ville pendant quelques semaines, il est ensuite transféré « avec un cortège de 18 personnes » au château de Caen, où, sur l’ordre de l’Intendant on le met au secret.

     

     

     

    Un mois plus tard, le 29 Mars 1695. RANTOT est condamné à 500 livres d’amende. Envers le roi et à 2000 livres de dommages intérêts envers le sieur POINTEAU, adjudicataire général des fermes unies, sans compter les dépens qui s’élevaient à 5573 livres (2). Ses complices, plus durement frappés, se voient infliger outre l’amende et les dommages intérêts, des peines de 3 ans de galères et de 3 ans de bannissement hors de la province.
    Le jugement devait être lu et affiché dans tous les ports et principaux lieux de la côte.
    (1) Une lettre, écrite le 16 Juillet 1694, par Mr. De la HOUSSAYE, directeur des fermes à CAEN à Monsieur de TURGIS lui annonce qu’il vient de se faire « sur les côtes de la HAGUE » un déchargement d’une barque chargée de marchandises, à la vue de quatre gardes qui étant intimidés par vingt hommes qui sortirent de la dite barque, ne purent empêcher la conduite qui en fut faite par le dit SIEUR DE RANTOT, qu’on dit avoir avec le Sieur CARRE, qui est auprès de la personne du roi d’Angleterre.
    (. Archive nationales G7 -215).

     

     

     

    C’est la première fois que nous voyons cet individu nommé dans le procès. Plus tard, un témoin en traçait le portrait précis : se souvient aussi le déposant avoir vu avec le dit sieur Chevalier de RANTOT, dans sa maison, un marchand qu’on appelait Daniel CAREL, c’était un petit homme passablement gros, cheveux courts et frisés, habillé de brun avec du galon d’or ou d’argent pour le compte duquel courait le bruit tant à ST MARTIN qu’aux environs, que le dit sieur, chevalier de RANTOT travaillait, et que les marchandises qu’il avait lui appartenaient. Le dit GAREL passait pour être un marchand de PARIS… ‘C’en était un, en effet, et il avait eu déjà maille à partir avec la police, ayant été interné au Fort l’Evêque pour avoir entretenu avec deux marchands d’Orléans, nommés BLANCHET, commerce de draps de manufactures étrangères, » à la ruine de celles qui sont établies dans le royaume (Archives Nationale.01.36, F.17).
    (2) Les dépens furent plus tard et réglés à l’amiable, ce qui joint aux 2500 livres d’amende de dommages intérêts, faisait un total de 7000 livres, payables de la façon suivante : RANTOT s’engageait à verser sur le champ 2500 livres entre les mains de Jean GUERIN, receveur général des Fermes ; pour le reste, il obligeait ces fermiers s à raison de 1000 livres par an, 400 au terme de Noël et 600 à celui de la ST JEAN, jusqu’au parfait paiement de la somme convenue. Il promettait de fournir les obligations de ces fermiers quinze jours sa sortie de prison. Deux membres de sa famille lui servaient de caution : son frère, messire Eustache Hervieu JALLOT, prêtre, abbé de Beaumont et curé de Siouville, et son beau frère, Antoine de ST SIMON, seigneur et patron de BEUZEVILLE AU PLAIN et Baron de GIE. Ce compromis fut passé devant Antoine BAZIRE et Guillaume JOLLIVET, notaires, garde notes royaux de CAEN, le 2 Novembre 1695 (Archives nationales G7.215)
    En l’adressant à PONTCHARTRAIN, FOUCAULT exprimait l’avis que la condamnation de plusieurs des coupables servirait d’exemple et arrêterait le commerce de fraude avec les Iles. Il se trompait singulièrement. RANTOT était toujours en prison, impuissant à trouver l’argent nécessaire pour payer son amende et les frais du procès qui atteignaient le somme de 7000 livres, lorsqu’on apprit que de nouvelles poursuites étaient ordonnées dans la HAGUE, et cette fois contre le chef de famille, le comte de Beaumont, que sa situation e capitaine garde côtes et de commandant de la noblesse, semblait devoir mettre à l’abri des fermiers généraux.
    Le 19 Janvier 1696, vers une heure de l’après midi, une troupe armée se présentait à la porte du manoir seigneurial de Beaumont. Le sieur Le More, capitaine général des fermes du Département du Cotentin, résidant à Surtainville, et le sieur de la PERELLE archer de la prévôté de l’hôtel, délégués par l’Intendant FOUCAULT, accompagnés de dix sept commis, arrivaient à l’improviste pour opérer une perquisition. L’affaire avait été tenue secrète. Les gabelous, tirés de toutes les brigades de la région avaient reçu l’ordre de se concentrer sur Cherbourg, sans attirer l’attention et leurs directeurs, Monsieur de LA HOUSSAYE et Monsieur de CHARENCEY, étaient venus de CAEN pour les y rejoindre.
    On redoutait la violence du comte de Beaumont et l’on craignait qu’il ne s’opposât, les armes à la main, à l’invasion de sa demeure. Par bonheur, le comte était absent. Il y avait au château que Mme de Beaumont, la mère, une jeune fille inconnue et le curé de la paroisse, venu sans doute en visite. Le personnel domestique se composait de la GALLE, maître d’hôtel et de Jeanne HENRY, femme de chambre de Madame de Beaumont. Ce fut La GALLE, qui reçut les visiteurs. Le More, introduit auprès de la vieille dame, lui déclara qu’il avait ordre de pénétrer dans le château pour y rechercher des marchandises de manufacture étrangère qu’on y savait cachées. Mme de Beaumont répondit à l’officier qu’étant logée dans cette maison depuis peu de temps, elle n’avait aucune connaissance des faits et gestes de son fils, qu’au surplus elle ne s’opposait pas à la perquisition, mais qu’elle refusait d’y assister. Elle remit les clés à La GALLE, et se retira dans sa chambre. Le MORE somma le sieur curé à le suivre, et accompagné de la PERELLE et d’un employé des fermes, il se mit en devoir d’explorer le château de fond en comble, sous la conduite du maître d’hôtel.
    Les recherches furent peu fructueuses, On découvrit bien dans un grenier vingt quatre paires de bas blancs, manufacture d’Angleterre, ficelés et non enveloppées, mais les autres pièces ne renfermaient rien d’anormal. Dans l’appartement de Mme de Beaumont, une surprise attendait les commis ; ils se trouvèrent en présence d’une jeune fille, qui déclara se nommer ? Mademoiselle de TROYES, et faire sa résidence habituelle dans la maison du Chevalier de RANTOT. On sut depuis que c’était sa maîtresse, fille d’un marchand de PARIS, qui lui servait d’intermédiaire et continuait le commerce de fraude en son nom, pendant qu’il était enfermé dans les prisons de CAEN. A trois reprises, l’officier des fermes et l’archer de l’Intendant se heurtèrent à des portes closes, dont la GALLE prétendit n’avoir pas les clés. Dans une chambre appelée « la salotte » se trouvait une armoire, qu’il fut impossible d’ouvrir pour la même raison. La chapelle, la grange, le pressoir furent fouillés sans résultat, et tout ce déploiement allait paraître un peu ridicule, lorsqu’ arrivèrent MM de LA HOUSSAYE et de CHARENCEY, accompagnés du procureur du roi de la ville de Cherbourg.
    L’affaire aussitôt changea de face. Après les sommations d’usage, ces messieurs se firent ouvrir les portes des appartements restés clos. Dans la tourelle on trouve « trois petits ballots de bas, deux paquets aussi pleins de bas, et encore d’autre quantité de petits paquets de bas, le tout manufacture d’Angleterre ». On les enveloppa sur le champ dans des draps de lit, et on les mit dans un sac, sur lequel fut apposés le cachet du procureur du Roi, et un autre au nom de Sieur Pointeau, adjudicataire des fermes. Le magistrat et le commis se rendirent ensuite dans la chambre appelée « la salotte » et firent défoncer la porte d’un cabinet attenant ; ils y découvrirent 22 petits paquets d’étoffe de soie, enveloppés de papier blanc et ficelés. Deux autres pièces de taffetas étaient dissimulées dans une garde robe, sous de vieux habits. Le tout fut également placé dans des sacs, scellé et confié à la garde des commis. L’armoire renfermait plusieurs paires de bas de différentes couleurs, manufacture d’Angleterre, dont on fit encore un petit paquet cacheté. Il était 9 heures du soir quand la perquisition prit fin. Monsieur de LA HOUSSAYE envoya chercher deux charrettes, dans lesquelles on chargea les marchandises saisies, et la, petite troupe quitta le château pour gagner une lieue de là une maison sûre, où LE MORE rédigea son procès verbal. Le lendemain les deux charrettes entraient en triomphe dans Cherbourg, et il était procédé sur le champ à l’inventaire complet des objets confisqués.
    On trouva 147 douzaines de paires de bas »tant bons que mauvais », et 24 pièces de « bon et beau taffetas ». Les commis pressaient vivement de Directeur de partager entre eux une partie de la prise ; mais celui-ci s’y refuse et se contente, en écrivant quelques jours plus tard aux fermiers généraux, d’appeler leur attention sur la bonne conduite de ses subordonnés et de solliciter pour eux une gratification. En même temps que s’opérait cette perquisition chez le comte de Beaumont, quelques gardes des fermes, détachés de la troupe, fouillaient la maison du chevalier de RANTOT. Le bruit courait dans le pays que sa maîtresse, Mlle de TROYES, continuait le commerce de fraude, et l’on disait que depuis quinze jours il était parti de cette maison. Mais il n’y si trouva que cinq paires de bas d’Angleterre en partie cachés dans le lit de la demoiselle, avec deux petits grains de savon.
    Le 18 Février, un décret de prise de corps était prononcé contre le comte de Beaumont. Mais il ne semblait pas facile d’en assurer l’exécution, Retranché avec des amis et ses domestiques dans son château de la HAGUE, il ne sortait qu’accompagné de gens armés, l’inculpé défiait la maréchaussée et terrorisait les commis des fermes. Au mois d’Août suivant, il n’était pas arrêté et bien qu’il ose se montrer tous les jours à Cherbourg, venant narguer les employés jusque dans leurs bureaux, personne ne se hasardait à mettre la main sur lui. La noblesse du pays avait bruyamment fait et cause pour son chef. On en voulait surtout au Sieur LE MORE, qui avait dirigé la perquisition du 19 Janvier et qui était en outre chargé de l’enquête. Le bruit courait que plusieurs gentilshommes s’étaient ventés publiquement de lui casser la tête. L’un deux, le sieur de LA LUZERNE LE ROUX, se montrait particulièrement violent dans ses propos. Il déclarait à qui voulait l’entendre que si LE MORE ne cessait pas ses poursuites, il s’en trouverait mal, que désormais il aurait à faire non plus à deux parties, mais à trois, et qu’enfin il y avait trente gentilshommes au service de Mr de Beaumont, qui ne craindraient pas cent commis. Pour comble de malheur, RANTOT, s’était évadé des prisons de CAEN en compagnie d’un autre gentilhomme, le comte d’ÉTAMPES, et il était reparu dans LA HAGUE. LA LUZERNE rappelait à LE MORE un événement qui s’était passé le 12 Mai. Ce jour là, vers les 7 Heures du soir, le capitaine général des fermes revenait de Périers à Coutances où il avait son domicile. Sur le chemin il rencontre quatre particuliers armés de fusils, desquels était RANTOT.
    Et LA LUZERNE. En l’apercevant, RANTOT se jeta dans un champ voisin, à dessein de lui casser la tête. Les autres n’eurent que le temps d’arrêter le chevalier. Deux mois plus tard, LA LUZERNE ayant appris qu’une ordonnance avait été rendue contre Mlle de TROYES et que le MORE venait de lui signifier, courut à COUTANCES, au domicile de ce dernier, l’injuria, le menaça, et lui enjoignit de la part de RANTOT, de cesser ses poursuites ; il ajouta qu’en son particulier, il viderait son différent avec le dit sieur LE MORE s’il le rencontrait par son chemin…. Le danger que courait l’officier de fermes en exécutant ses mandats était si réel que Mr de CHARENCEY lui conseilla de ne pas quitter la ville de Coutances avant d’avoir reçu les ordres des fermiers généraux : en se montrant dans la Hague, il risquait sa vie.
    Comment se faisait-il que le procès verbal, intenté au comte de Beaumont dès le début de l’année 1696 et poursuivi par l’Intendant FOUCAULT avec un zèle qui ne manquait pas d’âpreté, n’ait été jugé au présidial de CAEN que deux ans et demi plus tard ? Il faut supposer que l’inculpé mit en jeu de puissantes relations et remua ciel et terre pour esquiver une flétrissure. Et puis le cours de la justice était lent au XIIème siècle. La sentence de l’Intendant porte la date du 27 Août 1698. Elle frappait Monsieur de Beaumont d’une simple amende de 500 livres, qui n’était pas suffisante pour lui ôter le goût du commerce de fraude. Il paraît qu’après examen, on avait dû reconnaître que les paires de bas saisies provenaient bien d’Angleterre, mais que les pièces de taffetas avaient été fabriquées en France. Et si l’on peut se demander pourquoi ce gentilhomme se trouvait en possession d’une telle quantité de marchandises, entassées dans ses armoires où dissimulées dans son grenier, le fait est qu’en transformant sa demeure seigneuriale en entrepôt, il ne commettait point de délit prévu par les ordonnances. En ce qui concerne le chevalier de RANTOT, l’Intendant insistait pour que le roi l’envoyât servir à MALTE, puisqu’en qualité de gentilhomme, on ne pouvait le condamner aux galères, ni au fouet. il fallait en débarrasse le pays : c’était le seul moyen d’arrêter le commerce de fraude. Louis XIV se rangea d’abord à cet avis. Mais plus tard, le gentilhomme fraudeur réussit à faire commuer cet exil en relégation à JARGEAU. Son complice PREMARAIS fut envoyé à PITHIVIERS.
    Ceci se passait au mois de Septembre 1698. A partir de cette date, il n’est plus question des fraudeurs de la HAGUE dans les mémoires de l’Intendant FOUCAULT. Mais ce pays reculé n’en continua pas moins d’exciter les soupçons des Intendants et d’être l’objet d’une surveillance exceptionnelle. Un régime de rigueur semble lui avoir été appliqué pendant longtemps. En 1718, les habitants des paroisses de Flamanville, Les Pieux, Tréauville, Siouville et Benoît ville, adressaient au Roi une requête en vue d’obtenir la réouverture du Port de Diélette, l’Intendant FOUCAULT, disaient t’ils avait interdit une vingtaine d’années auparavant, sous prétexte que les gens du pays faisaient commerce de marchandises de contrebande, qu’ils tiraient des Îles de JERSEY, GUERNESEY et autres appartenant aux Anglais. Un arrêt du conseil d’Etat, en date du 12 Février, leur donna satisfaction.
    Aujourd’hui, le souvenir des hardis fraudeurs qui troublèrent la quiétude de l’Intendant FOUCAULT a disparu de la Hague. Mais nous ne savons ce que devint le plus célèbre d’entre eux, le chevalier de RANTOT. Un des proverbes du pays dit : Malheur à l’oiseau qui est né dans une mauvaise vallée, il y revient toujours « Si RANTOT subit son exil dans l’Orléanais, ce dont je doute- toujours est-il qu’il n’y resta point. Nous le retrouvons en 1704, à OMONVILLE LA PETITE, au milieu de ces paysans rusés et pleins d’audace sui l’avaient accompagné dans ses expéditions. Il commence à mettre de l’ordre dans ses affaires. Le 6 Janvier et le 7Juin de cette année, par deux actes passés devant Me Jacques FALAISE, tabellion au siège de HAGUEDY, il vend à François LEMIERE, pour 600 et 400 livres, quatre petites pièces de terre s’entretenant sises au hameau des Guillemins et dans la vallée au sauvage. Puis il se retira à Valognes, notre Versailles Normand, non pour y devenir homme de cour, mais pour y finir en paix une existence plutôt mouvementée. Et là, se sentant sur la conscience quelques peccadilles, mais sachant, d’autre part, que ce sont les agents du fisc qui ouvrent les portes du paradis, le vieux fraudeur se préoccupe de rendre à DIEU un peu de ce qu’il a pris jadis à CESAR. Le 11 Octobre 1718, il fait une fondation, au capital de 1000 livres, au profit des sieurs ecclésiastiques de l’église ST MALO. Il avait alors un peu plus de 66 ans. Tout porte à croire qu’il fit une bonne fin.
    Quant à ses complices, menu fretin de l’histoire, leur destinée finale nous échappe. Ce qui est certain, c’est que les contrebandiers du XVII ont laissé dans la HAGUE des descendants qui ne leur cèdent ni en intrépidité ni en astuce. La famille JALLOT s’est éteinte et le château est passé en d’autres mains. Mais peut être, en cherchant bien, trouverait on encore aujourd’hui dans ces parages, à défaut un bas d’estame ou de taffetas d’Angleterre, plus d’un pays des Iles échappé à l’œil vigilant des douaniers, et plus d’un indigène qui pourrait reprendre à son compte le mot déjà cité du fraudeur :
    « C’est à moi qu’il faut s’adresser pour avoir du bon tabac »

     

    FIN

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    Reproduction du texte de Paul Lecacheux
    sources : Annuaire de la Manche 1923 p35 à 63

     

     

     

     

     

     

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    1. LEHEBEL
      Publié dans 14/03/2015 le 11:40

      Je suis arrière-arrière petite fille de Marc LEBITOUZE de TREAUVILLE dit le « VIEUX MARC »qui, si j’en crois les récits de PAUL INGOUF dans « FRAUDES ET TRAFICS DANS LE COTENTIN » , participait avec son compère FREDERIC FRIGOULT, connu sous le nom de « Capitaine » au trafic de tabac sur AURIGNY ou GUERNESEY. A chaque « batteléee » ils étaient présents sur la plage, sous la vigie, au « CAUCHTON ». J’adore encore mon grand-père, qui s’habillait parfois d’une manière extravagante, me disant « si les gens veulent parler d’mé, ils en auront l’occasion. Mais j’arrête là mes divagations car il me manque trop et c’est peut-être pourquoi, je suis si nostalgique du DIELETTE que j’ai connu.

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