• Fraudeurs de la Hague au XVIIè siècle (1)

     

     

    Fraudeurs de la Hague au XVIIè siècle

     

     

    La Hague est un pays de traditions et de légendes, qui plongent leurs racines dans un passé lointain, encore mystérieux. Tout s’y réunit pour évoquer le souvenir des morts et frapper l’esprit des vivants. Un sol accidenté, appartenant aux formations géologiques les plus anciennes, et que le génie des races primitives a fortement marqué de son empreinte ; une nature rude et sauvage, aux horizons grandioses, infiniment séduisants par la variété de ses aspects, succession de plateaux dénudés que balaient sans cesse les vents du large, et des vallons étroits, profondément encaissés dans lesquels serpentent de petits ruisseaux qui descendent vers le littoral ; à côté de landes incultes, des prairies fertiles, des fermes modernes, tout prés de vieilles chaumières, usées par les tempêtent et qui semblent écrasées par le poids des ans et partout dans le lointain, s’imposent à la vue, la mer, une mer si rarement paisible, qui le plus souvent se rue à l’assaut des falaises, s’engouffre dans les grottes avec des fracas de canon et jette contres les rochers de la côte, les vaisseaux désemparés….

     

     

    FRAUDEURS de LA HAGUE au XVIIè siècle (1)

     

     

    Quel cadre choisi pour les exploits d’une race entreprenante, avisée, deux fois normande, par son attachement à la terre et son goût des aventures ! C’est là, on peut le dire, le paradis terrestre des fraudeurs. Cette région isolée, qui occupe la pointe Nord-Ouest de la presqu’île du Cotentin, est à quelques heures de traversée des Iles anglo-normandes. Ses côtes, bordées de nombreux écueils, sont hérissées de falaises abruptes et entrecoupées de petites anses qui se prêtent à des débarquements clandestins. Ses habitants sont audacieux, à l’affût des coups de mains profitables, et, dans un pays longtemps fermé aux influences du dehors, ils ont mieux gardé que partout ailleurs les traditions, le caractère, la langue même de leurs ancêtres scandinaves.

     
    Parfois aussi, le sol ingrat les oblige à tourner leurs regards vers la mer et à lui demander leur subsistance. Tout contribue donc à entretenir chez cette population, moitié maritime, moitié terrienne le goût de la contrebande et le mépris des dangers, qu’elle entraîne. Aussi loin que l’on remonte dans leur histoire, les haguais, apparaissaient sous l’aspect de fiers marins, de sinistres pilleurs d’épaves et de fraudeurs incomparables. Mais jamais ils n’ont trompé le fisc avec plus d’audace, ni pratiqué la fraude sur une plus large échelle. Qu’à la fin du XVII me siècle. Mais il faut avouer que les circonstances s’y prêtaient merveilleusement.

     
    Il existait depuis longtemps des relations commerciales entre l’archipel anglo-normand et le Cotentin. A Jersey, à Guernesey, et même à AURIGNY, les négociants anglais avaient établi des entrepôts, et les produits que la Basse Normandie ne fabriquait point, tels que les bas d’estame et les étoffes de velours et de taffetas, pénétraient par cette voie dans notre pays. En retour, le Cotentin exportait des toiles et des serges, provenant des manufactures de Coutances et de ST LO ; vers le milieu du XVII me siècle, les affaires étaient très florissantes et faisaient l’objet d’un trafic considérable, non seulement avec les Iles, mais avec l’Espagne et le Nouveau Monde. Quel sujet d’étude serait l’histoire de cette petite colonie Coutançaise établie à CADIX, colonie très entreprenante et très remuante, enrichie par le commerce des toiles normandes qu’elle répandait jusqu’en Amérique du Sud.

     
    En 1719, l’un de ces négociants Coutançais de Cadix, François ANCOIGNARD, léguait, par les articles 48 et 49 de son testament, 30000 piastres et plusieurs milliers de francs aux hôpitaux de sa ville natale, et il faisait don au chapitre de Coutances, d’une lampe en cuivre, d’un travail précieux, qui devait être placé devant le maître autel de la cathédrale.

     

     

    FRAUDEURS de LA HAGUE au XVIIè siècle (2)La politique protectionniste de COLBERT ralentit un instant ces échanges. Louis XIV avait annoncé hautement son intention de mettre le Royaume, en état de se passer de recourir aux étrangers pour les choses nécessaires à l’usage et à la commodité de ses sujets. Des manufactures de bas d’Angleterre furent fondées dans une quinzaine de villes, bourgs et villages de la généralité de CAEN. A Coutances, en 1666, plus de 400 ouvriers y étaient occupés, et l’intendant CHAMILLART, qu’ils trouvaient plus de débit qu’ils ne pouvaient fournir.
    Mais la prospérité de l’industrie nationale fut de courte durée. Les guerres, la révocation de l’édit de Nantes, un protectionnisme exagéré, des mesures fiscales vexatoires vinrent diminuer la production des manufactures et ruiner notre commerce. Une période de décadence économique s’ouvre avec les successeurs de COLBERT, et se poursuit sans arrêt jusqu’à la fin du règne. On croit remédier au mal en frappant de taxes très élevées, les marchandises étrangères importées en France ; en réalité on ne fait que rendre plus forte la tentation de les introduire en fraude. La contrebande avec les Îles, mal endémique dans notre pays reprend alors plus active que jamais, et tous les efforts du fisc sont impuissants à l’empêcher.

     

     

    FRAUDEURS de LA HAGUE au XVIIè siècle (3)Dès 1670, Colbert recommandait à l’Intendant de faire mieux surveiller activement le littoral, afin de saisir les marchandises débarquées et de mettre la main sur les fraudeurs. Mais les espions de l’Intendant ont beau être aux aguets : ils ne voient que des navires suspects, croisant au large des côtes Françaises, parfois plusieurs jours de suite, et disparaissant un beau matin, comme s’ils avaient renoncé à débarquer leur cargaison, en réalité, les bas, le tabac, les étoffes de velours et de taffetas, sont introduits sur des petits bateaux, montés par des marins de l’un ou l’autre pays. Ces barques accostent la nuit au pied des falaises de JOBOURG ou de FLAMANVILLE. Là par des sentiers connus d’eux seuls, où tout autre qu’un contrebandier se casserait le cou, ces hommes sûrs viennent chercher les ballots de marchandises. Ils les cachent dans des cavernes inaccessibles à marée haute, comme le trou BALIGAN, retraite mystérieuse, qui se prolonge, d’après la légende, jusqu’à sous l’église de FLAMANVILLE. Ou bien ils les enfouissent dans des champs voisins, avant de les porter chez quelques paysans des environs, dont la complicité leur est acquise ; et celui-ci par l’intermédiaire d’un voiturier, mis lui-même dans le secret, les faisait passer à Cherbourg, à Caen, à Rouen ou à Paris. Tous n’ont pas l’audace de ce fraudeur, que mentionne à cette époque la correspondance des contrôleurs généraux des Finances : sachant que, pour ne pas retarder les courriers, on s’abstenait de les visiter, il avait pris le parti d’expédier ses colis par la malle-poste ; et pour plus de sûreté, il les adressait à la femme même du contrôleur, Madame de PONTCHARTRAIN ; qui naturellement ne les touchait jamais. Son avidité le perdit : il fit des colis si lourds que les maîtres de poste s’en plaignirent. On donna l’ordre de les visiter ; et les colis ouverts, qu’y trouva t’on ? Du tabac, des étoffes d’or et d’argent et des livres défendus. Cependant quelques années auparavant, l’administration prévoyante s’était munie contre la fraude d’une ordonnance qui défendait les maîtres de « coches, carrosses et messageries » d’avoir des doubles fonds à leurs voitures.

     
    Cette fin de siècle est vraiment l’âge d’or de la contrebande. Tout le monde s’y adonne sur les côtes de la Hague, nobles et paysans, pêcheurs et Officiers du Roi. A côté des gens de mer, habitués à exposer leur vie dans ces parages et pour lesquels c’est un jeu d’échapper aux gardes des fermes, nous trouvons des gentilshommes appartenant aux meilleurs familles du pays, des religieux, des artisans, des soldats, et jusqu’aux fonctionnaires charger de réprimer la fraude.

     
    J’ai des avis presque certains de Cherbourg, écrivait PONTCHARTRAIN aux fermiers généraux, que le sieur RENAU (REGNAULD), contrôleur général des fermes fait commerce avec les habitants de JERSEY et de GUERNESEY …(1)En effet, une instruction ouverte par l’amirauté de Cherbourg contre ce fonctionnaire nous le montre délivrant de sa propre autorité des permis de circuler aux bateliers de JERSEY, SERK et AURIGNY qui fréquentent le port de DIELETTE, s’opposant à la saisie de leurs marchandises par les commis de fermes, facilitant l’échange des liaisons anglaises contre les toiles du cotentin, et s’efforçant de prélever sur la vente de ces dernières une commission de quatre sous par aune.
    (1) Archives de la Marine. B 290, fol.590, lettre du 30/05/1693.

     

     

    FRAUDEURS de LA HAGUE au XVIIè siècle (4)Ce que PONTCHARTRAIN réprouvait-, il est assez curieux de le constater, c’était la participation des Officiers du Roi au commerce de fraude, beaucoup plus que le commerce lui-même, il écrivait en effet, le même jour à l’Intendant FOUCAULT,
    « J’ai vu l’information que votre subdélégué a fait à Cherbourg sur le commerce qui s’est fait jusqu’à présent entre quelques habitants de cette ville et ceux des Iles de JERSEY et de GUERNESEY. La manière dont ce commerce ce fait n’est pas dans l’ordre et mérite d’être réprimée, ne convenant pas à des gens employés pour le service du Roy de faire cette sorte de commerce, mais au fond ne me paraît point désavantageuse, au moins en ce que j’ai vu de cette information, dans laquelle il parait que les Anglais ont donné lieu à la lettre qui m’a été écrite ont apporté des laines et qu’ils ont remporté des toiles ; et bien loin d’interdire ce commerce, je voudrais qu’il pu s’établir et qu’il put devenir bien considérable.

     
    Un témoin avait vu dans la chambre de l’hôtel qu’il occupait à Valognes « environ 2000 aunes de toiles en paquets roulés, chiffrés et numérotés par chaque bout. Et comme il demanda au dit REGNAULT ce qu’il voulait faire des dites toiles, il lui répondit que c’était pour envoyer aux Iles d’Angleterre. Sur quoi, le témoin lui répartit que si ces Messieurs, les fermiers Généraux savaient ce trafic là, qu’ils ne seraient peut être pas contents .Et, le dit REGNAULT lui répartit qu’il ne se mettait point en peine d’eux, n’en tenant pas sa commission, mais bien au Roy qui l’en avait pourvu…
    Le commissaire de Marine de Cherbourg, Monsieur de MESNILVILLE, est également accusé de connivence avec les fraudeurs (1)
    (1) Sa nomination à ce poste remontait au 6 Avril 1618. Il avait remplacé H.RACINE, passé au Port de BREST (Archives de Cherbourg. AA 56 – et EE 15)

     
    Il y a de vraies bandes organisées, l’une opère du côté de Jobourg et Auderville, l’autre dont les exploits ont pour théâtres Diélette et Flamanville. La première entretient des rapports avec Aurigny et Guernesey, la seconde correspond avec Jersey et Serk ; l’état de guerre avec l’Angleterre augmente les risques de ce commerce clandestin, mais quelques fois aussi le favorise.
    Les mariniers de la grande Ile, qui viennent renseigner Monsieur de MATIGNON, sur les mouvements de la flotte ennemie apportent des bas ou du tabac ; et les petits bateaux Français envoyés à la découverte, qui sillonnent en tous sens le raz BLANCHARD et le passage de LA DEROUTE, font souvent un transit secret de marchandises sous le couvert du service du Roy. (2) Mr de MATIGNON avait même demandé l’autorisation du commerce de contrebande pour des barques qu’il enverrait à la découverte .Le 7 Avril 1691, il écrivait à PONTCHARTRAIN… « A l’égard des Iles, pour ôter tout sujet de défiance aux habitants, il faut absolument que les personnes que j’y enverrai y aillent sous prétexte de commerce, ce qui ne se pourra faire qu’en prenant de leurs marchandises, qui d’ailleurs sont de contrebande, comme des bas et du tabac. Si vous approuvez cette conduite, qui est la seule que l’on peut tenir pour savoir des nouvelles de ce pays à, vous donnerez s’il vous plait, vos ordres aux fermiers de la douane sur l’usage que vous souhaiteriez que l’on fasse à ces marchandises là. Et, de mon côté je réponds qu’il ne se passera rien dont leurs commis ne soient informés. » Mais, le ministre avait refusé ce commerce ayant paru au Roy « trop dangereux pour le permettre pour quelque raison que se soit ». (Archives de la marine B3, 67 Foliot 196 et B.E 78.Folio 655).

     

     

    Des fermiers généraux éprouvent de ce trafic un préjudice si sensible qu’en 1691, d’accord avec l’Intendant FOUCAULT, ils proposent à Monsieur DE PONTCHARTRAIN d’armer à leurs frais une patache, qui croisera depuis ST MALO jusqu’à Cherbourg. Le ministre y consent et, le 13 Juillet 1691, Gilles TORCAPEL, sieur de LA LONDE, bourgeois de CAEN, fait enregistrer à l’Amirauté de Cherbourg une commission de capitaine qui lui a délivrée le comte de TOULOUSE, amiral de France, « pour commander une Frégate patache « LA SAINTE GENEVIEVE, que les 20 Tonneaux ancrés dans le havre de Cherbourg, que les intéressés ont fait armer et équiper, disent-ils afin de courir sus aux ennemis de la couronne ».
    En réalité, Gilles TORCAPEL, n’était autre chose qu’un commis ambulant des fermes, et les ennemis de la couronne, en l’espèce c’étaient les fraudeurs. Les peines édictées alors contre ces derniers sont terribles. Un des bateaux contrebandiers ayant été saisi à cette époque, une partie de son équipage est condamnée aux galères.

     
    Vers la fin de l’année 1692, celle qui vit le désastre de la Hougue, les plaintes des fermiers généraux étant devenues plus vives, PONTCHARTRAIN ordonna à l’Intendant FOUCAULT de « faire une recherche exacte des particuliers habitants de la côte de Basse Normandie qui font un commerce ouvert avec les Iles de JERSEY, GERNESEY et AURIGNY pour en faire telle punition que de raison ». FOUCAULT, ayant pris l’affaire en main, la mena assez rondement. L’enquête confiée à Monsieur de MONTHUCHON, lieutenant civil et criminel au présidial de COUTANCES, révéla l’existence d’une bande organisée, qui pratiquait le commerce surtout avec Aurigny.

     
    Le 10 Février 1693, l’Intendant rendait compte en ces termes au contrôleur général :
    « Monsieur, vous aurez agréable de voir par la copie de l’information que j’ai fait faire contre les particuliers de Cherbourg et des Iles qui font commerce de marchandises avec des habitants des Iles Anglaises, que le Sieur Chevalier de RANTOT, est un des principaux auteurs de ce commerce. Il est Monsieur très difficile d’avoir des preuves contre lui, parce que c’est un homme violent et redouté dans le pays ; qu’il n’est presque pas possible de surprendre ces fraudeurs qui font des feux sur les bords de la mer, pour avertir ceux qui apportent les marchandises le long de la côte, où ils savaient que les gardes de la ferme ne sont pas, dont ils sont informés par leurs espions. Le moyen qui me paraît, Monsieur le plus sur, est de faire arrêter le Chevalier de RANTOT, qui constamment conduit tout le commerce, ce qui facilitera les preuves, au lieu qu’étant en liberté, il détournera les témoins, dans un pays reculé, où l’autorité de la justice est peu connue. Si vous jugez Monsieur à propos de faire rendre un Arrêt, qui commette le Sieur de MONTHUCHON, qui a fait cette information, pour continuer ce procès, et moi pour le juger au présidial de CAEN, j’espère que nous pourrons voir les preuves, pourvu que le Chevalier de RANTOT soit en prison »

     

     

    FRAUDEURS de LA HAGUE au XVIIè siècle (5)Henri- Robert JALLOT de RANTOT, chevalier de MALTE., que l’information de Monsieur de MONTHUCHON mettait si nettement en cause, appartenait à l’une des plus anciennes et des plus nobles familles du Cotentin. Grands propriétaires fonciers, seigneurs ou patrons de Beaumont, Herqueville, Omonville la Petite, Digulleville, les premiers, parmi cette noblesse turbulente de la Hague dont les noms patronymiques sonnent comme des comme des noms de guerre, LA FOUQUE, FEUARDENT, DUREVIE, les JALLOT exerçaient dans ce coin de la presqu’île éloigné de tout centre et fermé aux influences du dehors, une prédominance Incontestée.

     
    On les trouve, dès le XVIe siècle, parmi les principaux bienfaiteurs de l’Eglise du Vœu, à Cherbourg, et ils étaient inscrits de temps immémorial, sur les registres de la célèbre confrérie de Notre Dame de Mort Christ, en l’Eglise de Jobourg, où ils remplissaient tour à tour le rôle d’échevin. A Valognes, le Versailles de la Normandie, où toute la noblesse du pays se donnait alors rendez vous, ils possédaient un de ces hôtels silencieux, aux porches maintenant fermés sur des rues désertes, ornement de la vieille petite ville dont BARBEY D’AUREVILLY a sien bien dépeint le charme mélancolique : c’est l’hôtel de BEAUMONT, qui, sous le nom de Maison de JALLOT, servit de maison de détention pendant la période révolutionnaire.

     
    Cette famille était alliée aux BELLEFONDS, qui comptaient parmi les leurs, un maréchal de France. Commandant l’armée de terre rassemblée au camp de QUINEVILLE lors du désastre de la HOUGUE, aux CADOT, de SEBEVILLE, qui se distinguèrent au XVII è siècle sur les vaisseaux du roi et dans des missions auprès des cours Etrangères. Aux d’AMFREVILLE dont l’un s’illustra aux côtés de Tourville et devint chef d’escadre ; aux CASTEL, de ST PIERRE, qui fournirent à la marine des officiers renommés, et entre autres, le chevalier de ST Pierre, frère de l’abbé, compagnon de Jean BART dans ses croisières de la Mer du Nord, et plus tard Lieutenant général commandant les vaisseaux de la religion, dans la Méditerranée. Eux-mêmes étaient de hardis marins. Dans une pétition qu’il adressait au Roy, le chevalier de RANTOT pouvait s’enorgueillir d’avoir eu plusieurs de ces JALLOT qui avaient accompli, pendant la guerre de Hollande, des exploits remarquables.
    La Manche était alors sillonnée de corsaires dunkerquois, boulonnais, dieppois et malouins. Les nôtres dont l’histoire officielle a dédaigné les noms, n’étaient ni les moins heureux dans leurs entreprises, ni les moins braves au combat.

     
    Un historien Cherbourgeois, Alexis GEHYN, dit VERUSMOR, a raconté les exploits héroïques d’Antoine de BRICQUEVILLE, Chevalier de BRETTEVILLE, qui appareilla du port de Cherbourg, vers la mi-mars 1674, avec un petit bâtiment de 10 canons et 60 Hommes d’équipage, et qui, pendant quatre mois, courut la mer, de la pointe de la Hague au Cap Gris Nez et des côtes de France aux côtes d’Angleterre, présent partout, insaisissable, jetant le grappin sur tous les navires de commerce Hollandais qu’il rencontrait, s’attaquant à des frégates d’une force numérique double de la sienne, les obligeant tantôt à lâcher leurs prises, tantôt a amener leur pavillon. BRICQUEVILLE trouva finalement une mort glorieuse dans un combat à l’abordage contre un brick de 20 Canons, porteur de dépêches expédiées par l’Amiral TROMP aux Etats Généraux de la HAYE : combat opiniâtre, héroïque, qui, commencé le soir, dura la nuit en se termina dans la retraite du brick ennemi. Celui-ci, criblé de projectiles dans sa flottaison, n’ayant plus de voiles ni manœuvres, s’en alla couler à quelques miles au large de Fécamp, avec tous les blessés qu’il avait à son bord. Et, le corsaire, si maltraité lui-même qu’il pouvait à peine se mouvoir, mit plusieurs jours à gagner LE HAVRE, où l’équipage reçu une distinction par le Duc de ST AIGNAN, gouverneur qui rendit à son capitaine les honneurs funèbres.

     

     

    FRAUDEURS de LA HAGUE au XVIIè siècle (6)Des exploits de ce genre excitaient l’émulation, et nombreux étaient les marins qui brûlaient de marcher sur les traces du Chevalier de cette ville. A Cherbourg, dans ce temps là, s’il faut en croire l’éminent historien de la Marine Française, M de LA RONCIERE, presque tous les habitants étaient « de la cabale des armateurs » et commanditaient les armements des chevaliers de BEAUMONT, de RANTOT et d’OUVILLE. Ils suivaient l’exemple de la maîtresse du Roy, Madame de MONTESPAN qui avait armé en course trois navires, dont les captures devaient quelques années plus tard défrayer, LA FAYETTE, d’un bâtard Royal, futur amiral de France sous le nom de, Louis Alexandre de BOURBON, comte de TOULOUSE.

     
    Le 7 Novembre 1672, sortait du Havre de Cherbourg, le navire « LA FRANCOISE », du port de 80 canons, armé en course avec trois canons et 55 hommes d’équipage. Il appartenant, pour la plus grande part, à un armateur de la ville, Jacques de LONLAY, sieur de la VARENGERE, et il avait comme capitaine, Pierre JALLOT, sieur de RANTOT, que son frère, le chevalier de BEAUMONT, accompagnait en qualité de lieutenant.
    Le lendemain étant par le travers d’Omonville, nos corsaires aperçoivent une frégate de 4 canons, arborant le pavillon Français, qui vient sur eux. L’ayant reconnue pour Hollandaise, ils la laissent approcher à porter de mousquet, lui envoient une décharge et s’en rendent maîtres après un vif combat. C’était « LA LOUISE ou LUOISE) de MILDEBOURG, capitaine Jacob FRANCK, ayant une commission du Prince d’ORANGE. A bord on trouva toute une cargaison d’armes, mousquets, coutelas, pistolets, haches d’abordage, piques et deux pavillons en plus du pavillon Français, l’un d’Angleterre l’autre de Mildebourg.

     
    La même année, Le chevalier de BEAUMONT JALLOT, figure sur » la liste des officiers choisis par le roi pour commander les vaisseaux que sa majesté fait armer en ponant pour la campagne de 1672 ». Lieutenant en second sur le « SANS PAREIL », vaisseau de 66 canons et de 400 hommes, que commandait Mr de la CLOCHETTERIE, il prit part, en cette qualité, le 7 Juin 1672, à la bataille navale de SOLEBAY, dans laquelle on vit la flotte anglaise du duc d’York et la flotte Français du comte d’Estrées se réunir pour combattre la flotte hollandaise de RUYTER. Trente un vaisseaux Français tinrent en échec pendant toute une journée 43 vaisseaux Hollandais « L’escadre de France à combattu avec une bravoure extraordinaire » des capitaines anglais qui avaient quitté le champ de bataille pour sauver leur bâtiment tout délabrés de coups. Mais la victoire resta indécise, et des trois flottes en présence, la moins éprouvée fut encore celle de l’homme que COLBERT appelait « le plus grand capitaine assurément qui ait jamais été en mer ».

     

     

    FRAUDEURS de LA HAGUE au XVIIè siècle (7)En 1673, tandis que le Chevalier de RANTOT obtenait de l’Amirauté une commission de capitaine pour commander « LA FRANCOISE » et avec elle « course sus aux pirates et gens sans aveux même aux Hollandais et autres ennemis de la couronne, son frère Pierre JALLOT, armait en course, une frégate de 30 Pièces de canons « LA SUZANNE » et s’emparai du vaisseau hollandais « LE MODELE », pour lequel il touchait une gratification de 2000 livres, le roi donnant alors aux armateurs 500 livres pour chaque pièce de canon capturée sur les navires ennemis . Mais la SUZANNE allait bientôt se trouver mêlée à une autre aventure qui eut à cette époque, un grand retentissement.
    On sait qu’elle fut l’attitude de l’Angleterre pendant la guerre de Hollande. D’alliée qu’elle était au début, elle ne tarda pas à devenir notre ennemie. Indisposée par le relèvement de notre marine marchande, ayant perdu du fait de la guerre le commerce du nord et menacée de se voir enlever le commerce du levant par l’entrée en ligne de l’Espagne, l’Angleterre se retira de la lutte, le 19 Février 1674, en traitant séparément avec les Pays Bas. A l’alliance devait succéder logiquement l’hostilité. Afin d’éluder nos prohibitions, les Hollandais, plaçant sous pavillon neutre les vaisseaux qui dormaient inutiles par milliers dans leurs ports, de faisaient délivrer à Londres lettres de naturalité et lettres de mer. « Une fourberie aussi grossière, flagrante contravention d’un règlement britannique qui réservait les passeports aux navires nationaux ne pouvait pas être tolérée par nous ». La complicité de l’Angleterre s’aggrava du transport de troupes et toutes sortes de marchandises de contrebande dans les états d’Italie sous la domination du roi d’Espagne. Quelque liberté que revendiquaient les Anglais, de pareilles infractions à la neutralité étaient illégitimes. Il en résulte que les prises de guerre contre lesquelles la Grande Bretagne protesta, mais dans beaucoup, après de multiples procédures, furent reconnues légitimes. La tension s’accrût au mariage de la nièce de Charles II avec le Prince d’Orange.
    Le 10 Janvier 1678, la Grande Bretagne entrait dans le consortium de nos ennemis.

     
    Or, deux années auparavant, dans le courant d’Avril 1676, les quatre Frères JALLOT, Pierre, Sieur de RANTOT, Henri Robert,Chevalier de RANTOT, Jean , Sieur d’OUVILLE et Adrien, dit le Chevalier de BEAUMONT, faisant la course dans la Manche s’étaient emparés de cinq navires, soit disant Anglais, mais qu’ils prétendaient être Hollandais ou Hambourgeois
    C’étaient :
    LA GRANDE ELISABETH de LONDRES, capturée par LE POSTILLON commandée par Henri Robert, Chevalier de RANTOT
    LE SAMUEL, capturé par la Frégate L’HEUREUSE, commandée par Jean d’OUVILLE et son frère Adrien, chevalier de BEAUMONT
    LE CYGNE, LA FLEUR DE MAI et LE GUILLAUME, capturés par LA SUZANNE, commandée par Pierre, chevalier de RANTOT
    Deux autre bâtiments étrangers, LE DRAGON VERT et LA PETITE ELISABETH avaient été également été pris par des corsaires appartenant à la société dont faisaient partie les frères JALLOT, lors d’expéditions où ces derniers ne se trouvaient pas embarqués, le premier par un nommé LANOUE-COFFIN, le second un sieur LA PORTE-CAUSSIN, bourgeois de Cherbourg. Pillés et débarrassés des « meubles » et de l’argent qu’ils renfermaient, 7 navires capturés furent amenés en rade de Cherbourg.

     

     

    FRAUDEURS de LA HAGUE au XVIIè siècle (8)Ce beau coup de filet faillit déchaîner la guerre avec l’Angleterre, s’emparer de bâtiments appartenant a une puissance neutre, et les piller, c’était un acte de piraterie, auquel s’ajoutait une circonstance aggravante. Pour faire déclarer aux hommes aux équipages saisis qu’ils étaient Hollandais, nos corsaires avaient usé d’un moyen énergique. Comme ces matelots nieront, ce que ‘on voulait leur faire dire, ils furent sur l’ordre du Chevalier de BEAUMONT, attachés aux mâts, et là, après leur avoir entouré les mains avec des mèches, on y mit le feu. Pareille scène se passa sur le SAMUEL, à l’instigation d’un nommé LE PAUTONNIER, qui servait sous les ordres du Chevalier d’OUVILLE. Mais une fois descendus à terre, les marins blessés se plaignirent. S’appuyant sur des certificats des chirurgiens de Cherbourg et de PARIS qui les avaient pansés, ils adressèrent une plainte au ministre COLBERT. Un marchand de Londres, Jean VACQ propriétaire de LA GRANDE ELISABETH, se joignit à eux. L’Angleterre toute entière s’émut. Au conseil d’Etat tenu à WITE-HALL, le 26 Avril, le roi Charles III décida d’informer son ambassadeur en France des violences subies par ses sujets. Le 22 Mai, il lui adressa une lettre de cachet pour le charger de poursuivre en son nom les coupables. L’information judiciaire aboutit à un décret de prise de corps contre les frères JALLOT et le bailli de Cherbourg, Jacques de LA FONTAINE, leur complice. Mais nos corsaires couraient déjà les mers à l’abri des atteintes de la maréchaussée.
    Une sentence du présidial de CAEN, des 20 et 21 Août 1676, les condamne à faire amende honorable en l’audience et devant la porte de l’église ST PIERRE, puis à avoir la tête tranchée, et leurs biens confisqués au profit du Roi. Etant contumaces, ils ne furent exécutés qu’en effigie. Le plus malheureux dans l’affaire fut le Bailli de Cherbourg ; la part qu’il avait prise à la vente des navires capturés, lui valut d’être condamné à mort et, le 22 Août 1676, il fut exécuté, après avoir subi la question. Sept ans plus tard, le Roi étant à Versailles, délivra à nos corsaires des lettres de rémission, dont ils semblent, d’ailleurs, s’être mis fort peu en peine, car elles ne furent enregistrées que le 27 Mars 1692 au Présidial de CAEN, et encore, à l’enquête qui précéda cet enregistrement, les bénéficiaires de la mesure refusèrent avec insolence de répondre aux questions des juges.
    Les fluctuations diverses des rapports anglo-français à cette époque suffisent à expliquer la sévérité, puis l’indulgence des tribunaux à l’égard des Frères JALLOT. Ceux-ci d’ailleurs, n’étaient nullement émus de leur condamnation. Loin de se sauver en SUEDE, comme on l’a prétendu, ils ne quittaient la Hague que pour leurs courses en Mer décapités en effigie, ils continuaient à porter haut la tête et n’aimaient point qu’on leur manquât de respect. Voici une curieuse anecdote qui en fait foi. Le 4 Mars 1688, Pierre JALLOT sieur de RANTOT, et Jean JALLOT , sieur d’OUVILLE, habitant la paroisse de DIGULLEVILLE, apprennent qu’un navire Hollandais vient de s’échouer sur la pointe de JARDEHEU ; ils s’embarquent dans un canot pour se rendre sur les lieux du naufrage, et trouvent là,, sur des rochers que la mer découvre, plusieurs particuliers de la côte en conversation avec un officier de l’Amirauté de Cherbourg, Thomas CRESTE, sieur de VALAVAL, venu enquêter sur le pillage des effets échoués. Une altercation ne tarde pas à s’élever entre les hommes.
    Les habitants de la côte soutiennent qu’ils ont le droit aux tiers des marchandises, parce qu’ils les ont pêchées. Les sieurs JALLOT prétendent que ces marchandises, ayant été trouvées au bas de l’eau sont « varech » et à ce titre, leurs appartiennent, comme seigneurs gravagers.
    Un certain Pierre Henry, leur ancien valet se fait remarquer par sa violence, « Interrompant plusieurs fois le Sieur de RANTOT dans les réponses qu’il faisait à justice, avec des postures arrogantes et menaçantes, en jurant MORDIEU et SANSDIEU, et toujours le chapeau sur la tête, avec un air de mépris. Et comme les dits sieurs de RANTOT et d’OUVILLE voulurent faire cesser cette insolence, lui disant qu’il eût à ne pas les interrompre, et à prendre garde où il était, et devant qui il parlait ? » Il répondit  » Mordieu, je suis sur les fonds du roi. » Les gentilshommes lèvent leurs cannes, et menacent de lui donner sur les oreilles. L’autre riposte, et les personnes présentes doivent intervenir pour mettre fin à cette scène, petit tableau de mœurs, où l’on saisit sur le vif, dans le cadre de cette nature, d’une rudesse sauvage, l’humeur indépendante et querelleuse des anciens Hagards.
    Le chevalier de RANTOT, notre fraudeur, appartenait à une lignée de marins, et il était ainsi que ces frères, un corsaire accompli. (Voir prises faites). Au moment où l’Intendant FOUCAULT prescrivait d’instruire son procès, à peine âgé de 40 ans, il avait derrière lui un passé de belles prouesses dont, plus tard, dans ses malheurs, il se plaignait à évoquer le souvenir. Mais parmi ces actions d’éclat, il y en avait une qu’il est impossible de passer sous silence parce qu’elle avait, plus que les autres, mis en relief son esprit d’initiative et qu’elle l’avait signalé à l’attention des gens de mer. Il s’agit du sauvetage de l’un des trois vaisseaux de la Flotte de TOURVILLE, qui après la bataille de la Hougue vinrent se réfugier à Cherbourg. Le Vaisseau Amiral, lui même, ce fameux » SOLEIL ROYAL », si endommagé par l’artillerie ennemie que Tourville avait dû l’abandonner au commandement de son capitaine, Monsieur DESNOS, pour passer sur » L’AMBITIEUX ». Ne pouvant doubler la pointe de Fermanville, il avait été obligé de relâcher près de Cherbourg, et des navires ennemis, qui le serraient de près se disposaient de le couler. RANTOT sauta dans une chaloupe, se fit hisser à bord du SOLEIL ROYAL et donna l’ordre dans couper la mâture. Il réussit ainsi à le rapprocher de la terre d’environ1/2 quart de lieue, non sans avoir tiré 5 coups de canon de la batterie d’en bas contre les vaisseaux anglais sui le poursuivaient, et, avoir mis l’un de ceux-ci, le contre Amiral, hors de combat. RANTOT voulait conduire « LE SOLEIL ROYAL » dans la fosse du GALET où il aurait été à l’abri des brûlots. Mais les Officiers s’y opposèrent et le navire, que l’on ne put défendre, fut ainsi que ses 2 compagnons, » L’ADMIRABLE et LE TRIOMPHANT », incendié le lendemain par les Anglais.

     

     

    FRAUDEURS de LA HAGUE au XVIIè siècle (9)

     

    La suite dans le prochain article.

    Reproduction du texte de Paul Lecacheux
    sources : Annuaire de la Manche 1923 p35 à 63

     

     

     

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