• 1/Histoire des signaux sonores dans le brouillard

     

     

    signaux sonores par temps de brouillard

     



                 LES CLOCHES :

     

    Les signaux sonores ne furent utilisés par le service des phares qu’avec une extrême parcimonie et uniquement comme solution ultime. De nombreuses expériences menées en 1854 et 1861 avaient démontré leur relative efficacité par temps de brume. Des sonneries mécaniques à horlogerie à poids furent installées sur les fanaux de Saint-Vaast ou de Portrieux. Des mécanismes plus élaborés, à marteaux actionnés par la houle, équipèrent certaines tourelles comme le Grand-Léjon dans les Côtes-d’Armor (1888) ou la balise de Richelieu à La Rochelle. En fait, les cloches furent surtout employées comme complément sonore sur les bouées. Elles étaient actionnées par le simple balancement de la vague.

    Les diamètres classiques étaient : 0,56 / 076 / 0,96 / 1,10 / 1,20 / 1,38 / 1,50 mètres. Chaque diamètre donne un son différent.

    Trois types de cloches existaient :

    – cloches gravées à 2 marteaux extérieurs tombant alternativement, pour tourelles

    – cloches gravées à battant intérieur, pour bouées

     

     

    La bouée à cloche :

    Très peu utilisées, la première fut installée sur l’écueil du Vert en 1826, un campanile en fer portant une cloche surmontait la bouée. Il fallut trouver un autre système d’arrimage de la cloche pour qu’elle ne s’envolât pas.

     

     

    Le canon de brume :

    Le premier signal sonore au Cap-des-Rosiers était un canon de brume, une pièce de calibre dit de neuf livres. Il est probable qu’il devint opérationnel en même temps que le phare au début de la saison de navigation de 1858. En effet, un rapport de l’Agent de la Marine de Québec, datant de 1877, indique que la poudrière existe depuis vingt ans, soit en 1857.

    Le canon de brume de Cap-des-Rosiers, toutes les heures de temps de brume ou de tempête de neige, consommait entre 1858 et 1881, selon les divers comptes rendus de l’époque, 1500 livres de poudres à canon par saison de navigation. Cette consommation doubla après le 3 octobre 1881, lorsque la fréquence des tirs passa officiellement d’une heure à une demi-heure. Avec un tir horaire, les navires avaient le temps de venir toucher la côte; des détonations plus fréquentes contribuaient à l’éviter et permettaient aux navires de maintenir une vitesse raisonnable pendant les périodes de brume ou de tempête, évitant ainsi les retards indus. Cette amélioration non négligeable favorisait ainsi la popularité de la route du golfe et du fleuve St-Laurent. Cependant, il en coûtait une somme considérable en poudre pour augmenter la zone d’audibilité du son et la sécurité.

    La manipulation des canons de brume était dangereuse entraînant parfois des accidents mortels comme en août 1881 au phare de Rochers-aux-oiseaux ou en 1891 au phare de Pointe Heath à Anticosti.

    Entre 1858 et 1873, l’approvisionnement en poudre provenait du gouvernement impérial britannique. Dans le but d’économiser, surtout sur les coûts de transport, le ministre de la Marine et des Pêcheries décidait à partir de cette date d’acquérir de la poudre à canon de fabrication canadienne. La firme Chinic et Beaudet fut choisie pour fournir la poudre qu’elle fabriquait à Windsor, au Québec. D’excellente qualité et économique, elle coûtait, vers la fin des années 1870, 0,20 $ la livre, soit 20 $ le baril de 100 livres. Mentionnons qu’une année, la poudre fut exceptionnellement achetée de la Hamilton Powder, une autre compagnie canadienne.

    La poudre à canon devait être entreposée dans un endroit sûr éloigné des habitations, et sec afin de prévenir l’humidité qui aurait pu la rendre inutilisable. De même, le canon était abrité dans un hangar pour le protéger des intempéries ainsi que ceux qui l’actionnaient. Une poudrière fut donc érigée sur le site de la station de phare de Cap-des-Rosiers dès 1857. En 1876-77, on lui pose un nouveau toit en zinc et on lui construit un nouveau plancher dans la cave. Il est possible que la poudrière actuelle soit la seconde; elle aurait été construite en 1881 ou 1882, si l’on se fie au rapport du député-ministre William Smith qui signalait le 1er janvier 1883, « qu’un nouveau hangar et magasin (à poudre?) ont été construits à cette station (Cap-des-Rosiers) ». Cependant, il est aussi possible qu’il s’agisse d’un magasin à pétrole pour le combustible des brûleurs du phare, car en 1882, les autorités du ministère de la Marine et des Pêcheries prennent la décision de remplacer le canon de brume par un sifflet d’alarme. Il semble donc étonnant qu’on ait procédé à la construction d’une nouvelle poudrière.

     

     

    Le cornet de brume :

    Cet appareil ne demeurera pas longtemps comme signal sonore principal. En 1884-1885, on installe un cornet de brume qui remplace le sifflet à vapeur gardé en réserve en cas de panne du cornet. Le timbre du cornet, contrairement à celui du sifflet, est frappé par un jet d’air comprimé au moyen de la vapeur.
    Les caractéristiques du cri restent inchangées.

    Le 1er novembre 1899, la situation inverse se produit. Le cornet à air comprimé est borné à un rôle accessoire et le sifflet à vapeur reprend son rôle
    principal.

     

     

    LES SIRENES, TROMPETTES ET SIFFLETS A VAPEUR

     

     

                                  Les trompettes et sirènes avaient l’avantage de produire des sons beaucoup plus importants que les cloches, mais l’inconvénient de demander des machines à l’entretien compliqué (machine à vapeur, compresseur) et qui restaient immobilisées une grande partie du temps. Une trompette Holmes est installée à Ouessant après avoir figuré à l’Exposition Universelle de 1867. Elle était composée d’une machine à vapeur et d’un grand pavillon de 2 mètres de hauteur. Des sirènes à vapeur sont installées à Ar-Men et Gris-Nez. L’utilisation de la vapeur est abandonnée totalement dans les années 1910.



    LES SIRENES A AIR COMPRIME :

     

    Une sirène produit un son au travers d’un gaz (l’air) sous pression qui passe dans différents orifices devant lesquels tourne à grande vitesse un disque muni d’orifices égaux. La dépression génère le son qui est dirigé par le cornet. Le nombre de cornets et leur forme influe sur l’intensité du son (voir sirène de Brest et de Saint-Nazaire). Les réservoirs d’air étaient remplis au préalable et utilisés uniquement lors du déclenchement du signal sonore.

    Il y avait deux sortes de signaux à air comprimé :

    – les trompettes à anches métalliques qui sont installées sur les musoirs (essentiellement Calais, Boulogne, Le Havre et au phare de la Banche). Elles
    avaient plus deux mètres de longueur et fonctionnaient à la manière des tuyaux d’orgue.

    – les sirènes, qui étaient le plus souvent à simple note (mi) avec simple pavillon vertical ou à 2 tons. Elles sont installées à Gris-Nez, Barfleur,
    Belle-Ile, Ile d’Yeu, la Coubre, par exemple. Des machines d’horlogerie à poids actionnaient l’émission du son.

    Dans les années 1900-1920, la société BBT propose des améliorations par des hurleurs à disques (phare de la Jument, par exemple).

     


    LES SIRENES ELECTRIQUES :

    La grande avancée sera réalisée lors de l’électrification des appareils (Eckmühl, l’Ailly, par exemple). Les compresseurs pouvaient être alimentés par les machines à vapeur, puis plus tard par des groupes électrogènes.

    Les sirènes électro-magnétiques (hurleurs-vibrateurs) remplaceront dans les années 1920 l’ensemble des appareils. En 1924, BBT fabrique un phare sonore directionnel qui produisait du son uniquement dans un pinceau de 30 °. A partir de 1940, l’usage des sirènes utilisant des membranes vibrantes (vibrateur) sera généralisé.

     

    La bouée sifflet C de type Courtenay (nom de son inventeur, ingénieur américain) :

     

    Assez peu utilisée car trop chère. Elle se compose d’un flotteur ordinaire en tôle, traversé par un tube vertical enfoncé de 6 à 9 mètres dans l’eau. A l’intérieur de ce tube, au-dessus de la ligne flottaison, un diaphragme perçé de soupapes, permet à l’air de pénétrer dans le tube et d’aboutir à un sifflet. L’air comprimé par la colonne intérieure d’eau dans le tube est expulsé en fonction de l’oscillation des vagues et émet un meublement caractéristique dû à la vibration de la membrane du sifflet qui envahit l’espace. L’inconvénient c’est que même si elle s’entend, il n’est pas aisé d’en situer précisément la source, la nuit, dans la brume ou la tempête. Trop proche de la côte, le son « lugubre et continu » peut être vécu comme une insupportable nuissance pour les habitants saisonniers du littoral. Cependant, ce bruit est parfois intégré à un paysage, telle « la beuglante de Piriac » appelée aussi le « veau de Piriac ».

     

     

    LES SIFFLETS A VAPEUR :

     

    Ils furent utilisés essentiellement suivant le principe des bouées sonores Courtenay. Un sifflet à soupape, relié à un tube souffleur, est actionné par le mouvement de la houle. Vers 1880.

     

    Le sifflet à vapeur

     

    Le sifflet d’alarme à vapeur de Cap-Gaspé, mis en service à cette station de phare le 22 mai 1874, aurait coûté à cette époque dans les 2000 $. Le 27 janvier 1883, un avis publié à l’intention des navigateurs informa ces derniers qu’à l’ouverture prochaine de la saison de navigation, ce sifflet serait déménagé à Cap-des-Rosiers. Le 30 juillet de la même année, un autre avis officiel annonce à la communauté maritime que le sifflet a été installé et qu’il sera opérationnel officiellement le 15 août. L’usage du canon de brume cesse définitivement. Le coût de l’installation du sifflet, y compris la construction des hangars pour l’abriter et la machinerie produisant la vapeur, l’approvisionnement et le transport du combustible (charbon), s’éleva à une somme de 5 517,41 $. Le sifflet, fonctionnant sur le principe des sifflets des locomotives, criait 10 secondes toutes les minutes.

     

     

    Le diaphone :

     

    L’année 1906 voit poindre une amélioration considérable dans le système des signaux sonores à Cap-des-Rosiers. Le sifflet est remplacé par un diaphone, un appareil dont l’air comprimé est également produit par la vapeur, mais dont le rendement est meilleur. Le diaphone, inventé 1902 par le professeur J.P. Nothey de l’université de Toronto, fut commercialisé peu de temps après son invention par la firme Canadian Fog Signal Co. De Toronto. Le son particulier de cet engin descendait vers le grave à la fin de chaque cri. Un piston creux, percé de fentes circulaires suivant des plans équidistants à l’axe, se déplaçait à grande vitesse dans un cylindre percé lui-même de fentes correspondantes, alternativement couvertes et découvertes par le mouvement. L’air comprimé par la vapeur produite par de l’eau en ébullition dans des chaudières était contenu dans de gros réservoirs et actionnait le piston.

    En 1905 et 1906, on aménagea ainsi à Cap-des-Rosiers un nouveau bâtiment en bois en annexe de la vieille bâtisse abritant l’ancien sifflet et l’on procéda à de nombreuses autres améliorations pour faciliter l’exploitation du nouveau dispositif le 1er août 1906, le nouvel appareil devint officiellement fonctionnel pour les besoins de la navigation et l’on cessa d’utiliser le sifflet à vapeur. Le son produit par le diaphone durait 7 secondes toutes les minutes (cri 7s, silence 53 s).

    Le diaphone a été en fonction au Cap-des-Rosiers jusqu’en 1972. Au début de la saison de navigation de 1916, le mécanisme à vapeur de compression de l’air a été changé pour un moteur fonctionnant au pétrole. Ce changement, fait sous la direction du contremaitre Lavergne de l’Agence de Québec a coûté 4 406,90 $.

    Le cri de ce signal sonore a subi deux modifications. La première au début de la saison de navigation de 1912; le cri était alors composé de trois (3) appels de deux secondes et demie chacun, séparés par des intervalles de même durée, toutes les minutes (cri 2,5 s; silence 2,5 s; cri 2,5 s; silence 2,5 s; cri 2,5 s; silence 47,5 s). La seconde au moment de la conversion du système à vapeur au système à combustion interne, au début de 1916. La durée des sons passa de deux secondes et demie à deux secondes; les intervalles entre les cris furent portés à trois secondes; le nombre demeure cependant le même durant chaque minute (cri 2 s; silence 3 s; cri 2 s; silence 3 s; cri 2 s; silence 48 s).

     

    Le détecteur de brume et avec criards :

     

    En 1972, lors de l’automatisation du phare, le diaphone fut supplanté par un dispositif électronique (détecteur de brume et criards) entièrement automatique. Prenant moins d’espace que la sirène traditionnelle, cet appareil électronique plus fiable n’exigeait aucune présence humaine constante. Le son des deux criards était le même que celui du diaphone. Ce détecteur de brume et ses criards ont cessé leurs activités en 1993 et aucun signal depuis le phare n’a retenti par temps de brume depuis cette date.

     

    Les différents criards de brume au phare de Cap-des-Rosiers de 1858 à aujourd’hui.

    Appareil Années d’utilisation Cri
    Canon à brume 1858 à 1882 1 cri à l’heure de 1858 à 18811 cri à la demi-heure de 1881 à 1882
    Sifflet d’alarme 1882 à 1885 1 cri de l0 s/minute
    Cornet de brume 1885 à 1899 1 cri de l0 s/minute
    Retour du sifflet d’alarme 1899 à 1906 1 cri de l0 s/minute
    Diaphone 1906 à 1912 cri 7 s; silence 53 s
    Diaphone 1912 à 1916 cri 2,5 s; silence 2,5 s;cri 2,5 s; silence 2,5 s;cri 2,5 s; silence 47,5 s.
    Diaphone 1916 à 1972 cri 2 s; silence 3 s;cri 2 s; silence 3 s;cri 2 s; silence 48 s.
    Détecteur de brume électronique avec criards 1972 à 1993 cri 2 s; silence 3 scri 2 s; silence 3 scri 2 s; silence 48 s.

     

     

    Il est difficile d’établir exactement la portée des différents systèmes d’alarme, car même les meilleurs signaux donnés varient selon les conditions de l’atmosphère (vent, température, pression de l’air). Certaines expériences ont déjà démontré qu’on pouvait entendre à de lointaines distances des signaux comparativement faibles tandis que l’on n’en entendait pas de plus puissants pourtant plus proche. La portée moyenne des canons et des sifflets ou du cornet de brume atteignait les 8 à 10 km (5 à 6 milles) et celle des diaphones un résultat seulement légèrement supérieur. Cependant l’avantage capital du sifflet, cornet ou diaphone sur le canon est l’augmentation considérable de la fréquence de l’émission des sons.

     

    Dans le prochain article sur les signaux sonores, nous verrons la véritable histoire de la trompette Daboll, et dans le suivant la trompette de Daboll et la bouée sifflet Courtenay.

     

     

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