• Albert Lelandais à la pêche

     

     Albert Lelandais à la pêche

     

    Le grand Albert Lelandais, si connu à Diélette, n’est pas un enfant du pays. Mieux encore il n’est même pas un fils de pêcheurs. Pourtant il a le métier dans le sang et ce n’est pas parce qu’il a sa pension depuis quelques années qu’ il va cesser de naviguer.

    – Je donne un coup de main à mon fils Pierre…

    Dans quelques minutes ils vont tous deux, à bord de leur vieille camionnette noire, apporter la  » beite  » sur le quai. Il est treize heures à l’horloge de l’Hôtel du Commerce. C’est l’heure de prendre le café et de faire connaissance.

    Les autos des estivants cahotent dans les flaques de pluie. Albert Lelandais évoque son enfance:

    – Mon père travaillait au chemin de fer Cherbourg­ Barfleur. C’était avant l’autre guerre. On n’était pas riches. J’avais jamais vu de billet de 100 francs à la maison.

    – Mais comment êtes-vous venu à la mer?

    – Mes parents habitaient Le Becquet. Puis les Flamands. J’étais tout le temps sur le port. Quand est arrivée la guerre de 14, j’avais dix ans. Il n’y avait plus de pêcheurs. Ils étaient tous mobilisés. Il en restait quand même un qui avait obtenu un sursis pour faire la saison du hareng. J’ai embarqué avec lui.

    – Et la pêche payait mieux que le chemin de fer ?

    – C’était aussi bien de la misère. Quand j’avais besoin d’un peu d’argent pour mon dimanche, j’arrachais des pommes de terre à tâche à Bourbourg … Mais, dans ce temps-là, la petite pêche vivait encore avec le hareng. Maintenant, ça aussi c’est fini. Il ne dépasse plus Dieppe, le hareng.

    – Et comment êtes-vous venu à Diélette?

    – C’était pendant l’hiver 28-29. Il y a eu un froid terrible, avec des coups de vent d’est. Je suis venu ici avec Joseph Lesage, des Flamands. Il y avait
    du mulet à pagaille. On a gagné une fois 133 000 francs la même semaine. Ça ferait des millions d’aujourd’hui.

    Albert Lelandais soupire comme pour dire : «Ça aussi c’est fini maintenant…»

    Puis il évoque son arrivée à Diélette :

     

    CH.2821.2

     

    – On était piloté par Jules Boulanger. Son bateau s’appelait «Ma Jeannette». On travaillait «à sa remorque». On a fait de grosses pêches. Vingt tonnes de poisson en une semaine! Du bar et du mulet. C’était pas très longtemps avant la guerre, en 35 ou 36. Pierre Lelandais ne dit rien. Il écoute son père en pensant à ces pêches d’autrefois dont les anciens parlent toujours, mais qui lui semblent appartenir à une sorte de légende lointaine.

    Pendant que nous descendons vers le port, il me parle des chiffres d’aujourd’hui:

    – Nous beitons avec du lançon. Il vaut 120 francs le kilo. Il en faut 12 kilos. Avant même d’avoir attrapé un seul poisson on a dépensé 1 440 f. Et puis il y a le matériel, l’essence.

    – La beite ne vaut quand même pas plus cher que ce que vous pêchez avec?

    – Au kilo, si.

    Et Pierre Lelandais me montre un carnet à souche avec les derniers cours. Je relève : 80 francs pour le congre, 50 pour la biche, 100 pour la raie.

    – Le problème de la corde, c’est toujours la beite.

    On ne peut pas la pêcher nous-même. On est obligé de l’acheter à un Saint-Vaastais qui pêche le lançon avec un filet à petite maille. Tout est réservé à la beite.

    – Et vous ne beitez qu’au lançon?

    – L’hiver on fait venir de l’anguille de Nantes.

    – Et les satrouilles?

    – C’est bien trop cher. On ne peut pas se payer de l’encornet à 300 francs le kilo …

    Le père intervient :

    – Tu peux même dire 400.

    Je cite tous ces chiffres parce que, de plus en plus, les pêcheurs sont obligés de compter et de calculer.

    Est-ce que le métier nourrit encore son homme?

    Pierre Lelandais n’a pas vingt-cinq ans. Et pourtant il ne veut pas quitter Diélette. L’usine atomique que l’on voit là-bas sur les hautes falaises de La Hague ne l’attire pas. Ni le chemin de fer de son grand-père.

    A bord des grands cordiers de Cherbourg, on beite à la mer. Dans la petite pêche, ce travail se fait au port.

    Il y en a pour deux bonnes heures…

    Le père et le fils ont chacun leur manne. Leur bateau, entre son amarre de quai et son amarre d’ancre, racle le fer qui protège le liston contre les
    pierres couvertes de minuscules coquillages de la digue. Un petit clapot fait trembler le «Pierre-Nicole », la mer commence à baisser.

    Des enfants en vacances se sont échappés de la table familiale et se poursuivent en hurlant sur la plage. Une estivante se promène sur la digue, cheveux au vent. Malgré le froid, deux jeunes filles se baignent à l’escalier, au pied du phare. Et pourtant je supporte bien un chandail.

    Le soleil se risque entre deux averses. Albert Lelandais protège la caisse de lançon avec son ciré:

    -Faudrait pas qu’il tourne. Les poissons sont plus difficiles que les gens. Ce qui est bon à manger n’est pas toujours bon pour amorcer.

    La pêche à la corde est une spécialité du Cotentin et l’essentiel de la pêche à la corde est la beite.

    D’un geste rapide, Albert Lelandais entre l’hameçon dans la tête du lançon et le tourne pour le repiquer dans le ventre. Parfois il en met deux l’un près de l’autre.

    – C’est selon la grosseur.

    Et il m’explique qu’on peut aussi beiter avec du petit rouget ou du maquereau. Cela fait plus d’une heure que les deux pêcheurs travaillent. Peu à peu le lançon diminue dans les caisses de bois, Les mannes se remplissent, les hameçons disposés côte à côte en tournant et sur le bord.

    Albert Lelandais me parle des différentes sortes de« beites » :

    – Pour le congre, il faut des fonds rocheux. On beite avec de l’encornet ou de la satrouille. Pour la raie, il faut des fonds sableux, des fonds tendres.
    On beite avec du lançon.

    – Et vous ne prenez que de la raie?

    – Parfois, il vient du congre ou du ha. On va pas le rejeter à l’eau.

    Tout en travaillant, Albert Lelandais me raconte un petit dialogue avec un Parisien en vacances.

    – Vous ne prenez pas un poisson à chaque hameçon? demande l’estivant.

    – Ce serait trop beau, répond Albert Lelandais.

    – Et ça vaut cher la beite ?

    – Très cher.

    – Et la beite est perdue après?

    – Elle est perdue.

    – Alors pourquoi en mettez-vous à tous les hameçons?

    Et Albert Lelandais remarque :

    – Le plus drôle c’est qu’il croyait m’apprendre quelque chose …

    Malgré les nuages il y a du monde sur la plage de Diélette. Trois enfants jouent autour d’un canot que la mer abandonne peu à peu au sable du port. A bord du « Pierre-Nicole », qui se trouve le long de la jetée, on laisse le flot descendre.

    – Il faut deux heures de baisse avant de tendre la corde.

    – Et pour la retirer?

    – C’est la même chose. Avec le courant, on ne pourrait pas travailler.

    Et sans s’arrêter de beiter, Albert Lelandais ajoute :

    – Le courant ici, ça cavale.

    Les deux mannes sont presque pleines.

    On va pouvoir partir vers quinze heures trente. Aujourd’hui, ce n’est pas la peine d’attendre le soleil. Le vent force un peu et la mer, en découvrant les cailloux, se crête d’écume.

    La corde que vont tendre Albert Lelandais et son fils a plus de deux kilomètres et demi de long.

    – Vous n’avez qu’à faire le calcul : il y a treize pièces par manne.

    – Et qu’est-ce que vous appelez une « pièce» ?

    – Cent mètres de corde. Vous voyez, tous les cent mètres, il y a un nœud.

    Sur cette corde sont fixées les lignes avec leurs hameçons montés sur émerillon. On ne dit d’ailleurs pas une ligne …

    – On dit une « paille. »

    – Et combien y-a-t-il entre chaque paille?

    Albert Lelandais commence à être vraiment surpris de ma curiosité.

    – Vous croyez vraiment que les gens veulent savoir tout ça?

    Je le crois. Cette pêche à la corde qui se pratique à Diélette (comme à Goury ou à Carteret) est vraiment très caractéristique de nos parages et je tiens à la précision du témoignage.

    – Il y a une paille toutes les trois brasses. Cela fait une vingtaine d’hameçons par pièce. En tout, plus de cinq cents hameçons pour nos deux mannes.

    Pendant que je pose des questions le travail avance vite.

    Pierre Lelandais a fini de beiter sa manne et il part chercher de l’essence dans un jerrican. Son père en profite pour me faire les honneurs du bord.

    Le «Pierre-Nicole» est un doris. Ce bateau à fond plat de sept mètres de long et sans aucun pontage me surprend. Je risque une comparaison avec les canots du pays. Mais Albert Lelandais est catégorique :

    – Le doris c’est l’idéal comme bateau. On sort par des temps où pas un canot ne tiendrait.

    Il est vrai que cette forme de coque a fait ses preuves à Terre-Neuve, au temps de la grande pêche, et les Cotentinais y sont très attachés.

    Je me souviens de ces histoires d’Agonais et de Blainvillais qui allaient autrefois à l’aviron pêcher aux Chausey et même aux Minquiers.

    Mais si Albert Lelandais est fidèle au doris du temps passé il a abandonné l’aviron pour le plus moderne des moteurs. C’est un hors-bord de 10 cv flambant neuf.

    – On marche à dix noeuds en pleine vitesse. Sans rien forcer, on met trois quarts d’heure pour aller à Goury. Une heure et demie pour Carteret.

    Pierre Lelandais revient avec son jerrican.

    – C’est qu’il en boit notre moteur: six ou sept litres à l’heure.

    Albert Lelandais a la fierté de son matériel. Mais un beau moteur ne dispense pas du travail quotidien des cordiers : beiter, filer, relever, rebeiter.

    Ce mot beiter donne d’ailleurs lieu à un amusant jeu de mots germano-normand. Un pêcheur nous lance :

    – Arbeit… Arbeit.

    Et cela évoque à la fois la « beite » et le mot « travail» en allemand.

    Albert Lelandais appelle son fils:

    – Faudrait se dépêcher.

    – Es-tu quitte?

    – Encore trois ou quatre hameçons à beiti.

    – Largue l’amarre. Relève l’amarre.

    Pierre Lelandais et moi avons mis les cirés : dès la sortie du port, ça va mouiller.

    Seul le père reste avec sa vareuse de toile bleue, délavée par tous les embruns.

    – A la mer je ne me sens pas mouillé …

    Il y a un peu de houle et le vent du sud parfois fait claquer des vagues contre l’avant du doris. Les visages et les cirés ruissellent d’eau salée. Elle ne
    paraît pas trop froide, mais la moindre coupure brûle la peau. Le chandail de laine me râpe le cou et je me demande comment une goutte d’eau arrive à me descendre le long de la colonne vertébrale …

    Mais les marins ne font pas attention à ces petites misères et Albert Lelandais qui n’a même pas son ciré crache sous le vent le jus de sa chique, sans se soucier des paquets d’embruns qui jaillissent sur l’avant du « Pierre-Nicole. »

    Ce qui l’intéresse c’est de repérer ses amers.

    Aujourd’hui, il attend pour tendre la corde que nous apercevions au sud la pointe du Rozel et au nord le phare de la Hague. Il y a aussi un autre
    alignement à Diélette même: le phare par le garage … La visibilité est bonne. On devine les îles : Jersey, Sercq, Aurigny, traits bleuâtres et incertains au-dessus de l’horizon.

    Depuis longtemps nous avons dépassé les flotteurs des viviers. Voici d’autres flotteurs: ce sont des casiers à homards.

    – Il n’y en a plus cette année … On n’a même pas halé les nôtres …

    Et Albert Lelandais m’explique qu’il ne faut pas s’obstiner dans le métier : quand une pêche ne donne plus, on en essaye une autre. En ce moment ce sont les cordes qui semblent rapporter un petit peu. Oh! Pas grand’chose …

    Voilà. On est arrivé. Pierre Lelandais met le moteur au ralenti. Rien ne distingue ce point de la mer où son père va mouiller le drapeau du flotteur, noir comme un pavillon de pirate de la vieille marine … Ici commence, pour une marée, le domaine des Lelandais. Une aussière avec des flotteurs. Il y a une dizaine de «flottes» de verre sombre entouré de filin. Puis une ancre. Et la première pièce. Pierre Lelandais est à la barre. Mais il donne aussi un coup de main pour lancer la corde par-dessus le bord.

    Son père commande la manoeuvre. Un des pêcheurs s’occupe de la corde et l’autre des hameçons beités. Attention! C’est qu’ils crocheraient dur si on se laissait attraper …

    Il y a une petite demi-heure pour se rendre sur les lieux de pêche. Autant de temps pour filer. De temps à autre, Pierre embraye le moteur et tend la corde. Le flotteur avec son pavillon noir disparaît peu à peu. Deux kilomètres et demi de corde, cela fait déjà une belle distance.

    – C’est bien suffisant pour deux hommes, constate Albert Lelandais.

    Une manne est vide. Je la fais passer à l’avant. C’est tout ce que je suis capable de faire sur cet étroit doris hérissé de 500 hameçons et où les pailles
    me paraissent si mêlantes. La seconde manne est vidée à son tour. Encore une ancre. L’aussière et les flotteurs. La bouée. La corde repose par vingt-cinq mètres de fond.

    Avant dix-sept heures, nous serons de retour à Diélette. Mais à quatre heures du matin, il faudra reprendre le doris pour aller relever. Acheter de la beite. Et tendre à nouveau la corde.

    A quatre heures du matin, la mer sera pleine.

    Seules les aiguilles vertes de ma montre lumineuse semblent vivantes dans la maison endormie. Moins le quart de quatre heures. J’arrête le hoquet du réveil. Un départ en mer c’est d’abord le froid du ciment sous les pieds nus.

    Mais je trouve vite les vêtements sur une chaise, encore un peu humides. Seule la cuisine est allumée, avec une ampoule nue et triste. Chaque geste arraché au sommeil paraît hésitant et difficile. Le café ne se décide pas à chauffer et j’entends déjà le moteur de la camionnette des Lelandais dans la chasse du hameau Blondel. En route! Je plie tant bien que mal mon ciré, encore tout trempé, et je m’installe à côté de Pierre Lelandais. Son père est derrière, assis sur des caisses en bois. Une odeur de poisson envahit la camionnette, entêtante.

    A quatre heures nous sommes au port. Il fait encore nuit noir. Mais tout indique l’approche du jour. Le sable ronge le bruit de nos bottes. Deux autres pêcheurs arrivent sur la digue. On les distingue assez bien sur le ciel plus clair.

    – Alors?

    – C’est pas beau.

    Le vent a forcé dans la nuit. La mer bouillonne sur les rochers, à l’entrée du port, et on aperçoit une immense tache blanchâtre qui troue la teinte sombre de la mer.

    Il n’y a pas une lumière dans Diélette. Seul le phare nous fait des clins d’œil verts.

    – Pas un café ouvert, soupire l’un de nous.

    Les canots et les doris tirent sur les aussières qui gémissent doucement. De gros paquets de mer sautent par-dessus la digue et éclatent, comme des gerbes de lait, dans la nuit sombre. Mais on ne voit pas grand chose. Si on ne voit pas beaucoup, par contre on entend un fracas épouvantable. Mille et mille canons grondent à l’aube d’une immense bataille. La mer roule les galets de la plage. De la grande digue à la route de la mine, tout le rivage tremble et se retourne dans un vacarme infernal. Jamais je n’avais autant perçu la puissance de la mer que dans ce roulement incessant de millions et de millions de galets.

    Plus le jour se lève et plus on distingue l’écume sur les rochers. C’est un signal qui ne trompe pas. Des rouleaux énormes arrivent de l’ouest et viennent se briser contre le granit du port.

    Alfred Lelandais juge vite la situation :

    – On pourrait bien sortir mais on pourrait pas rentrer!

    C’est la pleine mer. Il va falloir attendre la basse mer pour aller enlever la corde que nous avons tendue hier. Ce n’est pas la peine d’insister. Il est
    près de cinq heures du matin. Le jour s’affirme de plus en plus.

    Pierre et Albert Lelandais vont mettre leur doris à l’escalier. Nous prenons rendez-vous pour neuf heures. Quelques minutes de sommeil c’est toujours bon à prendre. Les estivants doivent faire la grasse matinée aujourd’hui. Par ce matin de juillet, la plage de Diélette est déserte. Elle paraît d’autant plus vide que la marée basse découvre une immense étendue où les bateaux semblent des squales échoués. Les canots et les doris tirent sur leurs aussières tout auprès de l’escalier, juste sous le phare. Le vent s’est un peu calmé et, à marée basse, la sortie
    du port, malgré quelques rouleaux, paraît facile.

    – Il ne faudrait quand même pas trop s’y fier. Diélette est le plus mauvais port de toute la région, affirme Albert Lelandais.

    Mais cette constatation n’entame pas trop son moral:

    – On a bien le temps d’aller prendre un coup de café.

    Nous devons relever deux heures après basse mer. Et la mer est bien plus maniable que cette nuit. Nous avons le temps.

    A dix heures et demie, Pierre Lelandais met le moteur en marche. Moins d’une demi-heure après, le doris a atteint la première bouée. Mais nous commencerons à relever à partir de celle qui est le plus au large.

    – Si on était parti à pleine mer on aurait commencé par celle qui est le plus près de terre. Il faut savoir se faire aider par le courant.

    Assis à l’avant du doris, je n’arrive pas à voir la seconde bouée. Ce n’est pas bien grand un pavillon noir sur l’eau. Et chaque lame me cache l’horizon. Finalement, la voilà. Les deux pêcheurs attachent leur tablier de ciré. C’est que le poisson mouille quand on le hale à bord. Pierre Lelandais est à la barre. Son père à la
    corde. Par moments, il faut manoeuvrer:

    – Débraye … En avant… Doucement.

    Quand il y a une «croche », il fait manoeuvrer avec décision et énergie. Les flotteurs sont déjà à bord. Après quelques essais, l’ancre a dérapé. On a bien cru que la corde allait se prendre dans l’hélice. Mais non.

    – Paré! crie Albert Lelandais.

    Et c’est la première paille avec son hameçon. Un hameçon sans rien dessus. Même pas la beite.

    – Pour ça, elle est toute mangée.

    Pendant plus d’une heure, en se rapprochant de terre, le doris relève sa corde. Cinq cents hameçons. Et combien de poissons?

    – On fera même pas cent kilos …

    Il n’y a pas beaucoup de raie, ni de raiton. Surtout de la roussette, de la biche, du congre, un énorme ha de plus de un mètre cinquante, qui se débat et donne de terribles coups de queue. Pierre Lelandais est obligé de le prendre à bras le corps et de lui ouvrir la gueule avec son couteau.

    Des poissons dans une manne se tordent et se convulsent. D’autres sont lancés à même le fond du doris. Ils se débattent, dans une eau toute colorée de sang brun. On remonte énormément de varech qu’il faut rejeter à la mer.

    – C’est signe que la mer a été houleuse.

    Souvent les pailles sont mêlées sur la corde. Le poisson est de petite taille. C’est le congre le plus vivace et il faut le crocher à la gaffe tant il se débat quand on le tire de l’eau. La deuxième manne de corde est relevée à son tour.

    Et voici la bouée.

    Cap sur Diélette.

    Il est midi et demi. Mais la journée n’est pas finie.

    Après un repas rapide, Pierre Lelandais prend la route de Cherbourg dans la camionnette noire. Il va livrer sa pêche et acheter de la beite. En fin
    d’après-midi, il y aura encore deux heures de travail pour beiter et le « Pierre- Nicole» ira à nouveau tendre sa corde.

    Il fait vraiment beau maintenant. On n’aurait pas cru ça ce matin. Il y a des pêcheurs sur la jetée, des baigneurs dans le port, des dos nus sur le sable. Diélette a pris son visage de vacances.

    Mais Albert Lelandais ne connaît pas ça, les vacances. Il enlève son béret, passe la main dans ses cheveux gris, renfonce sa coiffure en la tirant sur
    l’oreille gauche. Puis, avec des gestes lents, il prend le chemin de la digue, croche l’aussière, hale le « Pierre-Nicole» au pied de l’échelle.

    Et, dans le même geste de tous les jours, tant de fois répété tout au long d’une vie de pêcheur, attrape les barreaux de l’échelle et descend vers son
    doris et vers la mer.

     

     

    Récit de Jean Mabire, tiré de « Les pêcheurs du Cotentin ».

     

     

     

     

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