• Fraude ou contrebande en Nord-Cotentin

    Fraude ou contrebande en Nord-Cotentin

     

     

    La contrebande de tissu puis de tabac s’est pratiquée sur les côtes occidentales du Nord-Cotentin entre la fin du Moyen-Âge et la fin du XIXe siècle, grâce à la proximité d’Aurigny et Jersey.
    Les premières pratiques de fraude organisées naissent au XVIe siècle. Elles se développent au XVIIe siècle, lorsque Colbert impose des fortes taxes pour réduire les importations selon les principes du mercantilisme. Il entend ainsi favoriser les manufactures royales en monopole, ouvertes à Cherbourg, Valognes, Saint-Lô et Coutances. Le trafic se focalise donc essentiellement sur le tissu et des sociétés de 10 à 30 fraudeurs se forment autour de nobles locaux, de commerçants et de braconniers. Parmi les seigneurs contrebandiers, poussés par les besoins pécuniaires qu’impose la vie dans le « Versailles normand » naissant, influencés par les ancêtres marins et corsaires de ces familles, on trouve le Chevalier de Rantot et Pierre du Bosq à Digulleville, Jacques de la Mare, Camprond à Bonneville, les frères Mautalent à Carteret, et Cariot à Valognes. Le trafic dépassait ainsi les frontières de la Hague, puisque Paul Lecacheux mentionne que les marchandises pouvait être transportées via la forêt de Brix jusqu’au manoir de Saint-Germain-de-Tournebut, dans les celliers duquel elles étaient entreposées avant de prendre la route jusqu’à Paris. L’archipel des Écréhou et des Minquiers servait également de cache pour le tissu, l’alcool, l’étain, le plomb et le tabac, même si les Français n’étaient pas vu d’un bon œil dans ces eaux.
    En 1748, un rapport de la maréchaussée de Valognes mentionne : « C’est un pays de landes et de rochers, où l’on a pratiqué quantité de cavernes servant de retraites aux voleurs, assassins et fraudeurs, qui attendent avec assurance et tranquillité le moment favorable pour passer aux îles voisines. Les plus grands chemins de ce canton sont de deux ou trois pieds, des deux côtés desquels se trouvent des précipices. Les habitants sont gueux, mauvais, fraudeurs insignes, et ne vivent que de brigandages. Il y a des paroisses où les commis aux aides et les employés dans les fermes ont été un temps considérable sans oser y aller; ils n’y vont même pas encore volontiers. » Ce à quoi un Haguard répond près de deux siècle plus tard : « On était fraudeur de père en fils, et le métier entrait tellement dans l’âme de tous ces gens qu’ils ne pouvaient plus s’en passer. […] On faisait cela avec un plaisir inné, sans aucun scrupule, encore aujourd’hui, pour bien des gens, voler l’Etat, ce n’est pas voler, c’est une affaire d’appréhension. [Mais] la tradition ne rappelle aucun mauvais fait des fraudeurs contre les agents du fisc : « Chacun son métier » disait-on, et l’on était amis quand même, quelquefois complices, et l’on trinquait ensemble à l’auberge. »
    Pour lutter contre le manque à gagner et ce territoire de « non-droit », les autorités intensifient les contrôlent. Agents de la maréchaussée et de l’Amirauté viennent compléter les officiers des fermiers généraux. Après l’armement à Cherbourg en 1691 de la Sainte-Geneviève, patache de 20 tonneaux dotée d’un canon de type pierrier, d’autres mouillent au début du siècle suivant à Fermanville, Carteret et Granville. On aménage la côte de gabions, redoutes et corps de gardes pour abriter les gabelous, et on embauche des espions pour se démanteler les sociétés, tandis que le clergé menace les fraudeurs d’excommunion.
    Peu à peu au XVIIIe siècle, l’activité des seigneurs baisse, mais le trafic se poursuit autour de groupes plus restreints de familles d’agriculteurs et de pêcheurs, grands connaisseurs des dangers maritimes et des secrets de la côte, qui domine chacune leur village. Par la loi du 6-22 août 1791, la douane remplace la ferme, et on met en place sur 45 km un sentier des douaniers pour faciliter le contrôle du rivage dont la toponymie trahit encore la tradition ancienne tel le « Creux du mauvais argent ». (A l’extrémité de la baie de Sary) Certains fils s’engagent dans la gendarmerie et les douanes, mais reviennent sans rancune à la contrebande une fois à la retraite. En revanche, les traîtres, ceux qui ont donné le nom de voisins trafiquants, deviennent des parias. Le trafic du tissu est délaissé progressivement au profit du tabac, cultivé à Jersey à partir de son introduction par le gouverneur Walter Raleigh, fondateur de Virginie, et exporté illégalement depuis l’interdiction par Jacques Ier d’Angleterre de sa commercialisation en dehors du Royaume-Uni. Loin de n’être qu’un simple complément de revenu, c’est une activité aussi lucrative que dangereuse. L’activité culmine au XIXe. Les ballots de tabac embarqués aux îles sont soit déchargés au fond de grottes au pied des falaises dont la marée haute empêche l’entrée, soit immergés au large, dans des sacs de toiles imperméabilisées à l’huile de lin et localisés par des flotteurs ou des drapeaux, permettant la récupération plus tardivement.
    Mais vers 1880, l’État accroît le contrôle à terre et en mer. Les amendes grimpent jusqu’à 20000 francs et les peines de prison sont prononcées. Les douaniers en service, s’installaient dans les nombreux gabions de pierre encore visible sur le sentier littoral, ancien chemin des douaniers. Ces cabanes étaient disposées le long de la côte de façon à ce que les champs de visions se croisent. De la pointe de Jobourg à Auderville, 28 douaniers étaient en service au début du 20ème siècle.
    Vers 1890, un fraudeur est arrêté à Herqueville, sans jamais dénoncer ses sept complices. Il s’agirait du dernier cas recensé dans la Hague.
    A cette contrebande organisée, s’ajoute la récupération des épaves, voire de la provocation sous l’Ancien-Régime, de naufrages, dont il est difficile de différencier la réalité des faits et la grande part de légendes. Aujourd’hui encore, on trouve dans les hameaux et les murs de maisons de la Hague, des caches à tabac désaffectées de tailles variables, pour le stockage de grande échelle ou la consommation familiale.
    Daniel CHAUMONT

     


     

    La fraude dans la Hague au XIVe siècle

    Chacun connaît le sentier de grande randonnée qui longe les côtes de la Hague. Ce sentier dit « sentier des douaniers » fut mis en place par l’administration des douanes en 1791 afin d’assurer, grâce à un droit de libre parcours, la surveillance des côtes. L’objectif principal de cette surveillance était de faire échec à la contrebande.

     

     

    Voici le récit d’un Haguais sur le sujet en 1920 :

    Autrefois on allait chercher le tabac de contrebande aux îles anglaises, principalement à Aurigny et on le débarquait pendant la nuit, dans une anse ou crique quelconque, à l’abri des regards, et loin de l’oreille du douanier, quelquefois même au pied des falaises de Jobourg. Là des amis, tapis depuis des heures, dans les rochers ou le creux de la falaise se tenaient prêts à recevoir la marchandise pour l’emporter dans l’intérieur et l’écouler au plus vite.
    Il fallait souvent monter à la sourdine, en plein minuit avec un ballot de 30Kg sur le dos, par un sentier presque à pic, où des chèvres auraient osé à peine s’aventurer. Avant d’arriver à la crête de la falaise, on risquait dix fois sa vie. Il fallait éviter sur terre les douaniers qui vous épiaient, craindre les dénonciations, les amendes et la prison.
    Mais bah ! On ne reculait pas, on était fraudeur de père en fils, et le métier entrait tellement dans l’âme de tous ces gens qu’ils ne pouvaient plus s’en passer. C’était comme le braconnage aux abords des grandes forêts.
    On faisait cela avec un plaisir inné, sans aucun scrupule, encore aujourd’hui, pour bien des gens, voler l’Etat, ce n’est pas voler, c’est une affaire d’appréhension. On évitait tout de même les douaniers, mais comme le lièvre fuit le chasseur, sans remords et sans rancune, car la tradition ne rappelle aucun mauvais fait des fraudeurs contre les agents du fisc : « Chacun son métier » disait-on, et l’on était amis quand même, quelquefois complices, et l’on trinquait ensemble à l’auberge.
    A Auderville surtout, on alliait même cela à l’accomplissement des devoirs religieux, dans les derniers temps de la fraude, là où le bon curé Desvergez a été en fonction pendant 40 ans. On n’est point fanatique dans la Hague, on ignore même le mot et la chose, mais on avait tout de même sa propre croyance. Tous allaient à la messe, beaucoup faisaient leurs Pâques, mais la question fraude était bannie du confessionnal, et on n’y pesait jamais les ballots de « p’tain » (tabac de fraude) passés dans le pays au nez et à la barbe du douanier, le vieux Curé, respecté de tous ces gens qui l’aimaient, donnait à ceux dont la carrière allait finir, leur passeport pour le ciel, où ils devaient entrer « tout d’go », comme des gens créés et mis au monde par le bon Dieu, pour faire des niches à l’Administration, et qui avaient bravement et consciencieusement fait leur devoir.
    Le côté le plus curieux de la chose, c’est que certains jeunes gens, après avoir pendant leur adolescence, fait le métier avec les vieux, puis fait leur service militaire, entraient dans la gendarmerie ou la douane, les vieux disaient alors: « Il a mal tourné ». Ceux-ci se conduisaient envers l’Etat comme de bons et loyaux serviteurs, obtenaient les galons, puis leur retraite gagnée, ils lâchaient la giberne, pour reprendre de nouveau le ballot.
    Ce fait nous montre la population de la Hague dans ses contrastes. Malgré sa tendance à la ruse, et son désir de rouler le « horsain », cette population naturellement défiante est très honnête, elle tiendra naturellement ses engagements. Les Haguais ont quelques raisons d’agir ainsi : d’aucuns pourront appeler de la duplicité, ce qui est avant tout une sorte de prudence naturelle, une dignité de la conscience qui répugne aux affirmations hasardeuses si fréquentes ailleurs. Quand à leur honnêteté naturelle, nombreux sont ceux qui dorment sans serrure, à l’ombre de leur toit, et combien d’outils restent dans les champs, sous la surveillance des étoiles. En résumé, ce sont d’excellentes gens.
    Qui dira jamais les craintes, les émotions, les plaisirs ressentis par tous ces gens ! Et qui saura jamais le chiffre des bénéfices accumulés, car plus d’un s’y enrichissait, et Dieu sait que pour les Normands, le gain n’est pas quantité négligeable. Quel bon temps ! Quelle joie, mes frères !
    Il s’est même trouvé des Haguais condamnés à 500fr d’amende au Tribunal de Cherbourg, qui à leur sortie, ont dit en riant aux Officiers de la douane : « Nous allons payer nos frais avec le bénéfice d’une batelée de tabac ». Effectivement, ils se sont embarqués à Cherbourg, directement pour l’île d’Aurigny, sans que les douaniers aient pris cette déclaration au sérieux, et ils sont revenus avec un chargement de tabac.
    Mais vers 1880, l’Etat s’est fâché tout rouge ! Aujourd’hui les amendes sont de 20 000frs et en plus il y a de la prison. Il faut éviter la ruine, et le type fraudeur a disparu.
    La dernière prise faite par la douane a eu lieu à Herqueville vers 1890, huit fraudeurs y étaient compromis. Seul un jeune homme sans fortune fut arrêté par les douaniers. Jamais il n’a voulu dire les noms de ses complices. Il eut raison : le judas, le vendeur de chair humaine, pour de l’argent encourait le mépris public ; semblable à un lépreux, personne ne voulait plus l’approcher ni l’employer.
    S’il y avait des profits à faire, le vieux levain de fraudeur fermenterait de nouveau : les cachettes secrètes existent dans bien des maisons et au dehors, dissimulées avec un art infini, ce sont des secrets de famille.

     

    Crédits:

    Paul Ingouf, Fraudes et trafics en Cotentin, Impr. La Dépêche, Cherbourg, 1970
    André Rostand Le port de Diélette (Manche) au XVIIIe siècle In: Annales de Normandie, 3e année n°3-4, 1953.

     

     

     

    Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.