• Projets de contrebande à Diélette

     

     

     

     

    Quelques projets de contrebande officielle à Diélette sous l’ancien régime

     

     

    Que les habitants de nos côtes aient cédé à l’attrait de se livrer à la contrebande avec les îles anglaises, si proches, cela n’a rien de surprenant : et ce n’est pas une tradition encore si éloignée de nous, que l’on ne raconte plus d’un bon tour joué par les audacieux contrebandiers aux douaniers. Mais qu’un gouvernement régulier ait encouragé, plus ou moins ce trafic, c’est ce que nous avons quelque peine à nous imaginer.
    Et pourtant, cela a eu lieu autrefois, à plusieurs reprises. A vrai dire, jusqu’à la fin du XVII siècle, les documents font défaut. Mais une très remarquable étude de M. Le Cacheux, archiviste départemental, inséré dans l’« Annuaire de la Manche » de 1924, nous apporte un certain nombre de précisions intéressantes pour l’histoire locale.
    C’est sous l’administration protectionniste de Colbert que la fraude paraît s’être développée surtout à ce moment, d’ailleurs, la chasse aux fraudeurs était sérieuse et sévère, mais assez peu efficace; au pied des falaises de Flamanville on débarquait surtout des bas, du tabac, des étoffes de velours et de taffetas. Les ballots, remontés par des complices, s’acheminaient vers Cherbourg, Caen, Rouen, même Paris. De vraies bandes étaient organisées ; celle de Diélette-Flamanville correspondant avec Jersey et Serk. Le capitaine de la paroisse, Jacques des Grisons, fermait les yeux sur tous ces faits, et répondait même fort tranquillement qu’il fallait laisser vivre un chacun, et qu’il ne pouvait empêcher ce commerce ».

     

     

    Ceci se passait aux environs de 1690.

     

     

    Mais la France était en guerre avec l’Angleterre, et le gouvernement avait intérêt à être informé de ce qui se passait ou de ce qui se préparait chez nos ennemis. Qui pourrait mieux renseigner sur les mouvements de la flotte ennemie que ces marins croisant sans relâche entre nos côtes et l’archipel anglo-normand ?
    D’où la facilité avec laquelle M. le Matignon, lieutenant -général, ferma les yeux sur les agissements des fraudeurs. D’où encore la lettre que ce grand personnage adressait, le 7 avril 1691, au ministre de la Marine, Pontchartrain, lui demandant l’autorisation du commerce de contrebande pour les barques qu’il enverrait à la découverte. C’était là, pour M. de Matignon, le seul moyen efficace pour se procurer les renseignements nécessaires.
    Cependant, les fermiers généraux (adjudicataires de la collection des impôts indirects), n’entendaient pas de cette oreille, la contrebande leur faisant le plus grand tort: et, en fin de compte, leurs doléances furent accueillies. Le ministre refusa à M. de Matignon de donner l’autorisation demandée, ce commerce ayant paru trop dangereux pour le permettre, pour quelque raison que ce soit. Même c’est à ce moment que fut armée la première patache, nommée le « Sainte-Geneviève», frégate de 20 tonneaux, ancrée à Cherbourg et qui, sous couleur « de courir sus aux ennemis de la couronne », fut en réalité chargée, sous le commandement de Gilles Torcapel, sieur de la Londe, bourgeois de Caen, de faire la chasse aux fraudeurs. Elle réussit à faire quelques captures; un des bateaux ayant été saisi, une partie de son équipage fut condamnée aux galères.
    La plus célèbre de ces bandes opérait dans la Hague et avait pour chef le chevalier de Rantot, de la famille des Seigneurs de Beaumont : c’est son aventure captivante qu’a retracée M. Le. Cacheux.
    Mais parmi ses nombreux complices qui, pris par la maréchaussée, passèrent plusieurs années en prison à Coutances, n’y en eût il pas de Flamanville ou de Diélette? L’histoire ne le dit pas.
    Quoi qu’il en soit, à cette époque de la fin du XVII siècle, le gouvernement de Louis XIV se refusa à encourager officiellement un commerce frauduleux, et même c’est là que l’on doit placer la fermeture du port de Diélette, fermeture qui ne fut levée qu’en 1718.
    Par contre, lorsque la guerre maritime reprit avec l’Angleterre, sous le règne de Louis XVI ( au moment où la révolte des colonies de l’Amérique du Nord était soutenue par nos armes), Dumouriez, qui commandait alors à Cherbourg, reprit un projet analogue, et sa correspondance avec M. de Gastines, ministre de la Marine, a été publiée par M. Hippeau. Le 14 septembre 1778, Dumouriez demandait l’autorisation pour le sieur Vitrel, chef d’une manufacture de draps, « d’extraire des laines des îles anglaises», et de faire ce commerce par le port de Diélette, où l’on installerait un poste d’infanterie, afin d’empêcher les communications avec les gens du pays, et l’espionnage qui en serait la conséquence.
    Le 30 septembre, le ministre acceptait en principe, voyant un avantage certain à «priver l’Angleterre d’une matière première pour en enrichir les manufactures nationales », et aussi à encourager les fraudeurs anglais à exporter des produits de notre fabrication, dont ils acquitteraient les droits à la sortie. On faisait donc, en quelque sorte, coup double.
    Mais cette autorisation donnée au sieur Vitrel excita les jalousies des autres fabricants de drap de Cherbourg, et aussi des marchands faisant le commerce des laines avec Valognes, Saint-Lô, Carentan, etc. Aussi Dumouriez limita­t-il les avantages consentis à Vitrel à la seule île d’Aurigny qui exportait environ 15.000 livres de laine. Quant à Jersey et Guernesey, qui en exportaient de 18.000 à 20.000 livres, le commerce avec ces îles fut concédé aux autres fabricants, associés à cet effet. Dumouriez impose de plus aux fraudeurs anglais de rapatrier le plus possible des matelots français en captivité dans l’archipel, « et de fait, dit-il, ces évasions s’exécutent très bien et très souvent».
    Cependant, toute cette aventure parait n’avoir pas eu de suites sérieuses. Dumouriez, en communiquant directement avec le ministre, était passé par-dessus la tête de son chef direct, le duc d’Harcourt, gouverneur de Normandie, et il se fit sévèrement rappeler à l’ordre par celui-ci. Une lettre (la dernière de cette correspondance), du 11 décembre 1779, fit comprendre au subordonné trop bouillant que son zèle avait été excessif; que son initiative, loin de favoriser le commerce français, y avait jeté le trouble, et que toutes les autorisations données par lui, tant à Vitrel qu’aux autres fabricants, étaient illégales. Dumouriez lui-même n’avait-il pas avoué qu’en voulant faire le bien, il avait fait un mal ?
    Sans doute le gouverneur, responsable de la défense de la Province, trouvait-il que les dangers de l’espionnage l’emportaient sur les avantages escomptés pour le commerce; toujours est-il que, si quelques bateaux des îles abordèrent à Diélette avec une cargaison de laines anglaises, leur nombre ne dut jamais être très considérable. Le hasardeux projet de contrebande officielle fut rapidement abandonné.

     

    Il fut question aussi, alors, d’une expédition sur Jersey. Là encore, Dumouriez jeta les yeux sur Diélette. Dans une lettre à M. de Lartines, du 9 janvier 1779, il proposait de faire partir, une nuit, quinze cents hommes de Carteret et de Diélette qui, sous la protection de deux ou trois frégates, mèneraient à bien ce hardi coup de main. Un sieur Dubois avait, à ce sujet, fourni un mémoire où il préconisait de concentrer secrètement dans les deux petits ports les bateaux pêcheurs de Saint-Vaast et de Barfleur, qui tiennent de cent à cent cinquante hommes, sous prétexte de la pêche des huîtres de Cancale ; d’y acheminer les troupes en garnison dans le Cotentin, avec une compagnie d’artillerie, des ingénieurs, des vivres et des outils.
    Ces beaux projets s’envolèrent en fumée. Diélette resta le petit havre qu’il était, ayant seulement l’avantage d’héberger sa petite garnison.

     

    Les Inédits d’A.R

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