• En 1867, un prince était gardien de phare à Dielette

    En 1867, un prince était gardien de phare à Dielette

     

    Dans ses « Mémoires d’un astronome » parus en 1912, le savant et écrivain Camille Flammarion nous fait part du séjour qu’il fit à Dielette en 1867, l’année où débutèrent les travaux de la grande jetée, en voici l’extrait :

     

    Entre Cherbourg et Granville, il y a un petit port de refuge, Diélette, et j’y pus trouver une auberge avec vue sur la mer.

     
    Ce petit port est sur le territoire de la commune de Flamanville, dont je désirais connaître le château, construit sous le règne de Louis XIV, dans une admirable situation, et dont le parc immense s’étend jusqu’au cap. Ce cap lui-même, dont les falaises forment peut-être la plus belle partie des côtes de Normandie, entre Cherbourg et Granville, domine la mer d’une centaine de mètres en certains points, et laisse entrevoir, çà et là, des abîmes à pic, des rochers granitiques formidables, des grottes et des cavernes fantastiques. Il en est une, notamment, dans laquelle les flots s’engouffrent en lames furieuses comme pour vous engloutir. Ce sont là de rudes et grandioses tableaux de la nature.

     
    A l’une des extrémités du parc, celle qui touche au village, s’élève un pavillon en forme de tour, dit de Jean-Jacques Rousseau, construit en 1758, par le marquis de Flamanville, pour le philosophe genevois. Un jour, je m’enhardis à sonner à la grille et demandai si l’on pouvait visiter le château et ce pavillon. Le jardinier s’offrit à m’accompagner aussitôt.

     
    Tandis que nous traversions un potager, une dame sortit du château et vint à nous. Je m’arrêtai, en prenant mon chapeau à la main, et le jardinier me dit que c’était la marquise de Sesmaisons, propriétaire du domaine. Alors, je m’avançai et lui présentai ma carte, en exposant mon désir relatif au pavillon de Rousseau. Très aimablement, la marquise me répondit que mon nom ne lui était pas inconnu et me pria d’entrer au salon.

     
    Le marquis de Sesmaisons, mort depuis peu de temps, avait été, si j’ai bonne mémoire, ambassadeur à Rome, sous Louis-Philippe, et l’on peut voir à l’église de Flamanville une belle châsse contenant les reliques de sainte Réparate, découvertes en 1838, dans les catacombes de Rome, et données par le pape Grégoire XVI à la marquise de Sesmaisons, qui les a rapportées d’Italie. Pendant son séjour à Rome, elle avait fait, au bal et dans les soirées, la connaissance du prince Louis-Napoléon Bonaparte, le futur empereur, et elle en avait conservé le plus agréable souvenir. Un jour, qu’elle se trouvait à Paris, descendue en un hôtel de la rue de Rivoli donnant sur les Tuileries, étant allée se promener au jardin, jusqu’à la terrasse du bord de l’eau, elle fut arrêtée par un groupe de promeneurs stationnant devant une petite grille, derrière laquelle allait passer l’empereur. Elle se glissa au premier rang pour mieux voir, songeant qu’elle ne l’avait pas vu depuis une quinzaine d’années. L’empereur sortit du palais et vint à passer tout contre la grille. Leurs yeux se rencontrèrent: « tiens: fit-il, madame la marquise, quel plaisir de vous revoir! Que d’événements depuis les soirées romaines! » Mme dé Sesmaisons me disait que, stupéfaite de cette mémoire d’un homme aussi occupé que Napoléon III, elle s’était sentie instantanément, toute royaliste qu’elle était, devenir sincèrement bonapartiste.
    La mémoire des figures et des noms est sûrement la première qualité des diplomates. Pour moi, je ne l’ai pas du tout. Je ne l’ai, d’ailleurs, jamais exercée»

     
    Mme de Sesmaisons était une femme de beaucoup d’esprit et d’érudition éclairée. Elle avait alors deux jeunes fils terminant leurs études, et l’un d’eux est aujourd’hui le général comte de Sesmaisons. J’ai dit tout à l’heure que j’avais trouvé dans le port de Diélette une petite chambre ayant vue sur la mer. J’y avais installé quelques documents pour écrire l’Histoire du Ciel, que le libraire Hetzel m’avait demandé. Ce n’était qu’à trois kilomètres du château, par une charmante promenade. La marquise m’invita gracieusement à venir prendre mes repas au château, avec elle, ses fils et ses invités, quand j’y serais disposé, et même à choisir dans sa bibliothèque les livres qui pourraient m’être utiles. Elle m’invita ensuite à habiter le pavillon de Rousseau, ce que je n’eus pas l’indiscrétion d’accepter. Mais le château de Flamanville, le cap fouetté par le vent du large et les falaises de granit furent mon séjour presque quotidien pendant deux semaines, et j’en ai conservé le plus reconnaissant souvenir.

     
    Un jour, surpris par la pluie diluvienne d’un orage épouvantable, assez loin du château, je ne trouvai de refuge qu’en courant m’abriter dans le logement du gardien du phare. Comme je regardais l’ameublement de la pièce, j’aperçus, dessinées sur le manteau de la cheminée, les armes des rois de Jérusalem, que connaissent tous ceux qui ont fait une heure d’héraldique.

     
    -Tiens! fis-je au gardien, d’où cela vient-il?
    – Ce sont mes armes, répondit-il.
    – Comment, vous êtes roi de Jérusalem?
    – Parfaitement.
    – Et ici, gardien de phare?
    – Oui, monsieur, à quinze cents francs par an.
    – Vous êtes prince de Lusignan?
    -Oui, monsieur, et voici la princesse, ma sœur.
    En ce moment, arrivait dans la pièce une petite femme vêtue, de noir, d’apparence, très modeste. Nous causâmes. « Puisque la question paraît vous intéresser, fit elle, faites-nous le plaisir, monsieur, d’entrer dans la chambre, je serai enchantée de placer sous vos yeux nos parchemins authentiques et nos sceaux.

     
    La pluie continuait à tomber. Je restai plus d’une heure à regarder ces pièces antiques et solennelles, et, il me sembla qu’en effet ces deux personnes descendaient réellement des rois de Chypre et de Jérusalem. Ils me, racontèrent qu’ils avaient des cousins, dont l’un était à Paris, attaché à la Cour de l’empereur, mais que ce n’étaient pas les vrais descendants.

     
    Sept ou huit ans plus tard, comme je donnais une soirée dans mon appartement de l’avenue de l’Observatoire, à Paris je vis arriver, présenté par le comte De Tocqueville, un personnage chamarré de décorations, et portant en, sautoir un grand cordon bleu. Le prince de Lusignan – Un moment après, je m’enquis auprès de lui des différentes branches de cette famille, des croisades et de l’authenticité de celle du gardien du phare de Flamanville, et j’eus l’impression que ces branches sont nombreuses et probablement aussi authentiques les unes que les autres. Le dernier roi de Chypre (Jacques III de Lusignan) est mort en 1475, et Venise, pourrions-nous dire entre nous, a chipé Chypre et supprimé sa royauté, comme celle de Jérusalem l’avait été par les Turcs»

     

     

     

    2 commentaires ont été rédigés, ajoutez le votre.

    1. Maurice
      Publié dans 19/09/2014 le 09:28

      Bonjour!

      Camille Flammarion ne précise pas où était la maison du gardien de phare. Certains nous ont dit que c’était la maison de la famille Leboulanger, aujourd’hui 73 route de Diélette (mes beaux-parents). Je n’y ai jamais vu de marques sur le manteau de la cheminée.

      Avez-vous plus d’informations?

      Bien cordialement,
      Maurice Fage

      • lebosco
        Publié dans 19/09/2014 le 14:01

        Bonjour, comme le dit Claude Pithois : « Vers 1870, l’essor du port de Dielette amena la construction d’une nouvelle maison pour le gardien de phare, en bordure de la route qui monte à Flamanville, juste au-dessus de l’ancienne qui fut transformée en écurie. Si la cheminée est encore debout, le dessin des armes des rois de Jérusalem a disparu depuis longtemps, effacé par l’haleine des chevaux. » Je connaitrai bientôt les emplacements exacts et en ferai part dans un prochain article.
        lebosco

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