• Le mal de mer ou la naupathie

      Qui peut dire qu’il n’a jamais eu le mal de mer ?

     

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    Comprendre le mal de mer
    Ce mal de mer est un fléau qui frappe l’homme depuis qu’il parcourt les océans. Il doit vivre avec cette fatalité qui a décimé plus d’un équipage. Certains récits témoignent de batailles navales perdues à cause de marins malades incapables de livrer le combat. Plus près de nous on trouve des descriptions du mal de mer dans de nombreux récits de mer mais c’est sans doute dans l’album de Tintin “ l’Etoile Mystérieuse ” que l’on en retrouve les images les plus expressives. Ces troubles sont la plaie du marin et tous ceux qui l’ont connu un jour ou l’autre savent combien ces sensations sont pénibles et pousseraient parfois à faire n’importe quoi pour qu’elles disparaissent.

    Contrairement à ce que l’on croit souvent les coureurs au large n’en sont pas indemnes surtout après un long séjour à terre, ou après une période de vents faibles et de mer plate. Mais le sujet reste tabou. On n’en parle pas, un peu comme s’il s’agissait d’une tare, d’une incompétence pour ces navigateurs du grand large.

    Bien entendu, ce type de trouble ne nécessite pas de consultation médicale à distance, mais au-delà de la baisse de performance associée, le mal de mer peut conduire à des maladresses, des retards de décisions très préjudiciables pour la sécurité de l’homme et du bateau.

    Le meilleur moyen pour lutter contre ce phénomène est d’abord de le comprendre. Voici une explication simple qui ne satisfera sans doute pas tout à fait les puristes bien qu’elle soit assez proche de la réalité.

    L’évolution du singe vers l’homme a connu une phase décisive lors de l’acquisition de la station debout. Cela a en effet permis la libération des mains et l’usage d’outils qui ont peu à peu aidé à affirmer la supériorité de cet “ homo erectus ” sur les autres animaux.

    Mais cette station debout n’a pu être acquise qu’avec le développement d’un système de contrôle de l’équilibre particulièrement performant. Ainsi cette tour de contrôle de la verticalité située dans l’oreille interne est devenue peu à peu plus complexe et plus sensible. D’autres systèmes de contrôles annexes où interviennent les yeux, les muscles, et certains ligaments (chevilles, ventre) se sont également développés.

    Pour imager l’action des récepteurs de l’équilibre de l’oreille interne (système vestibulaire), on peut les comparer au niveau à bulle utilisé par les maçons. Ce niveau est constitué d’une bulle se déplaçant dans une ampoule pleine d’eau. Le niveau est horizontal quand la bulle se situe au milieu de l’ampoule.

    Quand nous bougeons, la bulle entraînée par les mouvements du corps, se déplace dans l’ampoule. Imaginons de minuscules électrodes réparties dans cette ampoule. En se déplaçant la bulle vient en toucher certaines qui enregistrent ce contact et transmettent par l’intermédiaire d’un nerf, cette information à certaines régions du cerveau.

    Ainsi, grâce aux mouvements des bulles (il y a, dans chaque oreille, 3 ampoules disposées dans les 3 plans de l’espace), le cerveau reçoit en permanence des renseignements sur la position du corps.

     

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    D’autres informations sur la situation du corps dans l’espace parviennent au cerveau depuis les récepteurs annexes décrits plus haut.

    Réalisant un véritable travail d’ordinateur, les formations cérébrales intègrent l’ensemble de ces données, les quantifient et les comparent. Puis, instantanément et sans que l’on en soit conscient, ces formations envoient des ordres de contraction ou de relâchement à certains muscles ce qui évitera (dans la plupart des cas) la chute.

    La mise au point de ce système est longue et complexe car la station debout est une perpétuelle provocation aux lois de l’équilibre et de la pesanteur. En effet, la partie la plus lourde du corps humain est située en hauteur avec un appui sur le sol réduit à la surface de la plante des pieds….

    On comprend que l’acquisition de la verticalité soit longue chez l’enfant. Il faut que le cerveau sauvegarde et intègre l’ensemble des données en provenance des différents récepteurs pour définir, pour chaque situation, quels sont les bons ordres pour les bons muscles. Cela ne va d’ailleurs pas sans quelques erreurs, quelques bosses et quelques pleurs…

    Mais en mer tout se complique, car le sol n’est plus la référence stable, mais un élément en perpétuel mouvement. Bien qu’en position fixe (assis ou couché par exemple), le corps accompagne les mouvements du bateau et bouge sans arrêt. Conséquence : les bulles se déplacent, les électrodes de l’ampoule informent le cerveau qu’il y a mouvement. Dans le même temps, les autres récepteurs indiquent que le corps est immobile sur le siège ou sur la couchette.

    Qui croire ? C’est un vrai casse-tête pour le cerveau confronté à cette contradiction inattendue. Impossible pour lui d’élaborer une réponse cohérente pour assurer le maintien de la verticalité d’autant plus que les muscles sont au repos et pour la plupart relâchés.

    Pendant ce temps, les bulles continuent à stimuler les électrodes des ampoules qui envoient avec une grande constance les influx nerveux au cerveau… qui ne sait vraiment pas qu’en faire. La charge nerveuse s’accumule. Il va falloir faire quelque chose pour s’en libérer…

     

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    Pas d’autres choix que d’utiliser des voies réflexes jusqu’à la « Chémoréceptive Trigger Zone » (CCTZ) qui, en excitant le centre du vomissement déclenche sa réponse parfois timide, parfois enthousiaste.

    Puis, peu à peu, le cerveau s’adapte en ne considérant plus les informations en provenance des bulles comme significatives. C’est l’amarinage et le soulagement. On peut enfin vivre à bord sans nausées et sans spasmes.

    Le processus est le même face à un bruit désagréable mais persistant (bruit d’une climatisation par exemple). Au bout d’un certain temps, ce bruit de fond n’est plus perçu comme une information pertinente, il s’intègre dans l’environnement normal à tel point que l’on ne le perçoit même plus.

    Avec le retour à la terre, les mouvements des bulles liés aux mouvements du bateau, disparaissent brutalement. Mais le cerveau qui les avait intégrés à l’environnement garde l’impression de les percevoir.

    C’est le même phénomène avec le bruit de fond cité plus haut. Quand il s’arrête, on croit toujours l’entendre et il faut souvent un certain temps pour s’apercevoir de sa disparition.

    Cette persistance de perception des mouvements qui ont disparu se traduit par le phénomène plus ou moins intense du ”mal de terre”, avec l’impression ébrieuse d’un sol en perpétuel mouvement.

    Article du Dr Jean-Yves CHAUVE, spécialiste de la médecine de mer et marin. Il assure depuis 2O ans l’assistance de diverses courses au large et a écrit 5 livres sur le sujet dont l’indispensable « Guide de la Médecine à distance », en deux tomes (Consulter un médecin à distance – Soigner avec un médecin à distance).

     

    Comment s’en débarrasser

    Combattre le mal de mer.

    Comme nous l’avons vu, le conflit d’information entre les récepteurs principaux de l’équilibre situés dans l’oreille (le niveau à bulle) et les récepteurs secondaires (l’œil, les ligaments) est le facteur déclenchant principal. Mais la divergence d’informations entre les récepteurs secondaires eux-mêmes est parfois un facteur aggravant redoutable. Ainsi à l’intérieur de cabine, l’œil perd son unique repère géométrique stable : la ligne d’horizon. Le système de l’équilibre est encore plus désorienté, c’est la raison pour laquelle on est plus malade à l’intérieur du bateau qu’à l’extérieur.
    D’autres facteurs peuvent interférer. La fatigue, le froid, l’anxiété, l’inaction, les odeurs sont souvent très actives pour transformer une simple langueur en un cauchemar incoercible.

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    Enfin les mouvements du bateau eux-mêmes sont plus ou moins favorisants. Les plus nuisibles sont les mouvements de tangage (déplacements de haut en bas type ascenseur). Les mouvements angulaires type roulis sont en général mieux supportés. La sensibilité du système de l’équilibre est maximale avec les mouvements perpendiculaires à la ligne œil-oreille.

    En fonction de tout cela, quelle elle la meilleure solution pour éviter le mal de mer ?
    Si les conditions le permettent, rester à l’extérieur pour garder la ligne d’horizon ou tout point fixe de la côte comme référence géométrique stable. Si possible, s’installer à l’arrière du bateau, là où les mouvements sont le moins amples.

    Si ca ne va pas très bien, s’allonger à l’extérieur, dans un endroit confortable, tête bien calée par des coussins ou des sacs, visage tourné vers le ciel. Si le temps est trop mauvais, s’allonger dans la zone la plus basse du bateau (près du centre de gravité), par exemple sur le plancher et vers l’arrière. Si ca ne va vraiment pas, rester à l’extérieur et demander a être attaché du côté sous le vent. À l’intérieur, il est bien d’avoir un seau ou un sac à portée de main avant qu’il ne soit trop tard. Et tenter de rester discret… Le mal de mer est un phénomène souvent contagieux.

    Les symptômes du mal de mer sont en général insidieux avec une apathie, une somnolence, un ralentissement de l’activité, un désintérêt pour ce qui se passe alentour. Le trouble peut parfois en rester là, c’est un moindre mal dans la plupart des situations. Pour un coureur du Vendée-Globe, cet état peut déjà peut avoir des conséquences graves avec des évaluations et des prises de décisions ralenties, retardées ou différées.

    Puis le mal entre dans sa forme d’état qui débute par des maux de tête, des bâillements, une pâleur du visage, des sueurs froides. Les nausées apparaissent ensuite suivies ou non par les vomissements. Une grande lassitude se manifeste et il faut vraiment se secouer pour ne pas se laisser aller.

    Les vomissements apportent un soulagement certain mais en général de trop courte durée. Ils entraînent une libération de la surcharge nerveuse liée aux conflits d’informations. Un armistice en quelque sorte. Malheureusement cette surcharge nerveuse va s’accumuler de nouveau, entraînant de nouveaux spasmes qui vont se prolonger jusqu’à ce que l’amarinage soit obtenu.

     

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    Il n’existe pas de remèdes miracles contre le Mal de Mer, c’est donc à chacun de trouver le produit qui lui convient le mieux.

    On peut citer les antihistaminiques à base de dimenhydrinate ou de molécules voisines (Dramamine, Nausicalm, Nautamine, Mercalm). Outre les contre-indications habituelles de ce type de produits, ils provoquent souvent une somnolence .

     

    Les antihistaminiques à base de Cinnarizine ont les mêmes contre-indications. Ils sont plus efficaces et entraînent moins de somnolence. Le seul produit contenant de la Cinnarizine en France (Sureptil) n’est malheureusement plus commercialisé. On le trouve dans les pays limitrophes sous le nom de Stugeron. Les anti-émétiques (Vogalène, Primperan) agissent contre les vomissements. Leur efficacité est assez moyenne avec peu d’effets secondaires et de contre-indications.

    Les Atropiniques transdermiques (Scopoderm)Ò à coller derrière l’oreille ont une bonne efficacité si le produit est bien toléré, ce qui n’est toujours le cas. Les précautions d’emploi sont à respecter à la lettre. Il n’est pas autorisé aux moins de 15 ans.

    Les systèmes d’acu-massage collés au niveau d’un point d’acupuncture du poignet peuvent avoir une bonne action sans contre-indications ni effets secondaires notables.

    Les granules d’homéopathie (Borax, Cocculus, Nux vomica, Tabacum, Petroleum) peuvent aussi être efficaces. Selon ses convictions et son expérience, chacun peut trouver dans ce catalogue succinct le produit qui lui convient le mieux.

     

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    Mais la prévention est également essentielle. Il faut quitter le port après avoir bien dormi et fait un repas copieux mais léger. S’habiller chaudement (il fait toujours plus frais en mer) et garnir ses poches de quelques barres de céréales pour tenir sans avoir besoin d’aller chercher de la nourriture à l’intérieur. Quelques bouteilles d’eau (type Vichy) à portée de main ne seront pas inutiles.

    Une fois en mer, il est important de s’économiser. Quand c’est possible, mieux vaut s’allonger que rester assis. Il faut éviter les séjours à l’étrave et à l’intérieur. Penser à grignoter régulièrement des barres de céréales, des fruits, des gâteaux secs. Boire abondamment.

    Enfin, sachez que le mal de mer ne dure, en général, guère plus de 2 jours.

    Comme quoi mieux vaut partir autour du monde que faire des ronds dans l’eau. Ce n’est pas moi qui le dit mais la physiologie de l’homme !

    Le Dr Jean-Yves CHAUVE.

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