• La grande histoire de la pêche à pied-9-Pirou-Carteret

    La grande histoire de la pêche à pied-9-Pirou-Carteret

     

    Pirou-Carteret (1)

     

    Le Masson du Parc (1723) observe qu’à Créances et Pirou, il n’y a aucun bateau pêcheur car la basse eau est trop éloignée. Les pêcheurs à pied tendent filets et lignes (pour les congres et les raies). Les parcs (ou bouchots), formés de clayonnages, appartiennent au seigneur (qui se réserve les esturgeons et les saumons qu’on y peut prendre).

     

    Pirou-Carteret (2)

    Pirou-Carteret (3)

     

    L’inspecteur signale un petit lanet à sauterelles ou chevrettes, fort et petit, dont les mailles ont 4-5-6 lignes au carré. Les pêcheurs riverains sont assez nombreux (11 à Créances, 18 à Pirou) et il faut ajouter tous ceux qui font le pêche à pied à la main entre les roches à basse eau.

     

    Pirou-Carteret (4)

     

    Plus au sud à Géfosses, les gens du rivage s’embarquent souvent à Terre-Neuve, les autres habitants étant pêcheurs à pied à la main n’ayant dans leur maison que de petits lanets à chevrettes ce qui ne les empêche pas d’utiliser le paillot (lignes arrêtées avec des bottes de paille) et la senne. Toute la côte sud est couverte de parcs de pierre et de bouchots.

     

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    Pirou-Carteret (6)

     

    A Surtainville, Le Masson (1723) note que « les pêcheurs se servent de paniers à homards qu’ils vont tendre à pied et de basse eau entre les roches. La côte rocheuse incite les riverains à faire la pêche à pied « les pesches des rocailles avec les digons et autres petits instruments de fer » tant pour les crabes et les homards que pour les congres.

     

    Pirou-Carteret (7)

     

    Ces pêcheurs riverains étaient autrefois (avant 1723) en grand nombre « mais la stérilité de la côte a fait abandonner cette profession ». Il n’en reste plus que deux. A Carteret, on constate le même phénomène que plus au sud. Autrefois « fond commode pour la pêche et le commerce », « le havre s’est ensablé ». Il ne reste qu’un bateau. Les riverains font la pêche à pied « d’entre-roches » (ils sont six). Durant les chaleurs, il leur est impossible de tendre quelque filet, « la côte étant tellement chargée de crabes, d’araignées et d’autres semblables poissons ». Cet usage de tendre des « filets entre roches » et pourtant fréquent, tant à Barneville qu’à Portbail. Là encore, l’absence de pratique de la pêche est expliquée d’une part par l’existence de salines et d’autre part par la pratique du commerce frauduleux avec les îles anglaises.

     

    Pirou-Carteret (8)

     

    Le Masson souligne que les riverains viennent « en grande troupe lors des basses mers de grandes vives-eaux faire la pesche des rocailles dans les roches ». Il ajoute que ce n’est pas seulement le fait des pauvres : « on peut dire que la plupart des gentilhommes riverains qui sont la plupart peu à leur aise sont autant tendeurs de basse-eau, ainsi que la plupart des sauniers ». Comptabiliser seulement trois tendeurs de basse eau n’est donc pas très significatif.
    Un siècle plus tard, un témoignage littéraire inattendu nous est donné sur les pêcheurs à pied de Carteret.
    Né en 1808 à Sait-Sauveur-le-Vicompte, Jules Barbey (d’Aurevilly) fréquenta dans son enfance les rivages de Carteret. Sa famille vint régulièrement en vacances au Manoir chez leurs cousins Lefebvre d’Anneville. Quelques années plus tard, il notera ses impressions devant un monde qui le fascine. La population est intelligente et n’est point grossière, quoique rude. La misère ne l’a point dégradée. La mer la nourrit, car cette côte qui paraît aride est au contraire très opulente en toutes sortes de poissons. On y trouve, en des quantités inépuisables, des turbots, des plies, des raies déployées comme des éventails, des soles dont la chair tassée est ondée comme la mer elle-même, le lançon qu’on pêche dans le sable, le rouget, aux nageoires pâlement vermillonées et qui est peut être le dauphin dont les anciens nous ont tant parlé, enfin sur l’honneur exquis des tables normandes, le surmulet, cette bécassine de la mer, pour la délicatesse, et dont le foie écrasé donne l’éclat de la pourpre syrienne. Il y a aussi de grandes abondances de coquillage : le crabe qu’ils appellent le clopoint ; le homard, aux écailles d’un bleu profond ; les crevettes, de la couleur et de la transparence des perles ; les vrelins, spirales vivantes dans leur carapace mystérieuse, et qu’on mange avec des épingles ; enfin toutes les variétés de ces gibiers de la mer. Telle est la fortune incessamment renouvelée, la richesse naturelle des habitants de ces rivages. Ils pêchent tous, les uns pour vivre les autres pour vendre leur poisson aux marchés voisins.

     

    Pirou-Carteret (9)

     

    En 1864, il retourne à Carteret. Il est à la fois déçu par les « améliorations » que l’on prétend faire à certains bâtiments et heureux de respirer de nouveau l’air des grèves. C’est l’occasion pour lui de retrouver les femmes des sables, amies d’enfance :
    13 décembre 1864
    Parti pour les Rivières et le Hameau (Hamel en patois), du Bas-Hamel, pléonasme à l’usage de ces populations qui pèsent sur les mots comme sur les choses. Ai trouvé, dans cette équerre de maisons de pêcheurs (peinte si exactement dans la Vielle maîtresse) deux vielles pêcheuses, filles de matelots qui m’ont conduit au flot les premiers, lesquelles se sont mises à crier comme deux mouettes, en me reconnaissant. Je ne porte ici qu’un seul nom « Monsieur Jules », qu’ils prononcent Jeule. Vieilles, laides tannées par le soleil, verdies par l’air marin, avec des voix à dominer la tempête, montant plus haut que le sifflet de cuivre du contremaître, elles ont eu en m’apercevant la joie qu’elles auraient pu avoir si la marée leur avait charrié quelque bon baril de rhum à la côte.

    Elles invoquaient Dieu et Monsieur Jeule. C’était tout à la fois religieux, sauvage et comique. Elles voulaient égorger des volailles, couper des grillades, et se seraient volontiers arracher leur lignasses parce que la mer n’était dans le temps ni des crevettes ni des homards.
    (…) Revenu chez mes pêcheuses, qui tiennent ensemble, pour les besoins de la côte, tout à la fois une boutique de mercerie et un cabaret. Tout cela caractéristique, à ravir Walter Scott, et encore plus moi. Mes vielles pêcheuses se sont remises à crier, non plus comme des mouettes, mais comme des goëlands, pour me faire manger. Mais je n’ai jamais voulu que du café, qui, par parenthèse, était excellent, un café de marin et peut-être de fraudeur, et de l’eau de vie de postillon et de pilote, le plus rude des sacrés chiens, qui, vous vous en doutez bien, ne m’a point fait horreur.

     

    Pirou-Carteret (10)

     

     

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    La grande histoire de la pêche à pied-2 La baie du Mont Saint-Michel

    La grande histoire de la pêche à pied-3 La baie du Mont Saint-Michel(suite)

    La grande histoire de la pêche à pied-4 La région de Granville

    La grande histoire de la pêche à pied-5-Les îles Chausey

    La grande histoire de la pêche à pied-6-Donville-Montmartin

    La grande histoire de la pêche à pied-7-Coutainville

    La grande histoire de la pêche à pied-8-Blainville-Gouville

    La grande histoire de la pêche à pied-9-Pirou-Carteret

    La grande histoire de la pêche à pied-10 et fin-Siouville-Saint-Vaast

     

     

     

     

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