• La grande histoire de la pêche à pied-2 La baie du Mont Saint-Michel

    La grande histoire de la pêche à pied-2 La baie du Mont Saint-Michel

     

    Gens d’hier et d’aujourd’hui

    Cette côte qui, du Mont-Saint-Michel à la baie des Veys, s’étend sur plusieurs centaines de kilomètres, voit se succéder les estrans, les falaises, les dunes et les havres. Autant de milieux ayant leurs caractéristiques propres évoluant plus ou moins lentement sous l’influence de facteurs naturels ou culturels.Si les gens de la côte ont été les premiers usagers de ce littoral, l’administration maritime en est le gestionnaire en tant qu’autorité de tutelle sur le domaine public maritime. Les douanes et leurs sentiers côtiers (aujourd’hui devenus lieux de randonnée) en ont été les surveillants. Ce littoral a longtemps été découpé en amirautés puis en quartiers maritimes.

    Au début du 18ème siècle, lorsque l’inspecteur des pêches Le Masson du Parc (retenez bien ce nom car il sera mentionné tout au long des articles, il était Commissaire de la Marine) parcourt les côtes de la Normandie afin de dresser un état des lieux en matière d’usages et d’instruments de pêche (manuscrit conservé aux Archives Nationales, 1723 ; Pinault, 1987) il va d’amirauté en amirauté, d’est en ouest. Chacune correspondant assez bien à un « pays côtier », nous suivrons le même découpage mais cette fois ci en sens inverse, du Mont-Saint-Michel jusqu’à Carentan. Chacune mériterait presque une monographie pour suivre, du 18ème siècle à nos jours, l’évolution d’une économie et d’un milieu naturel. Ce n’est pas notre propos qui, lui, se limitera à faire cohabiter des textes repères (les rapports de Le Masson, les rapports scientifiques sur les gisements de coquillages) avec des témoignages et une iconographie qui veulent seulement signaler changements et permanence de situations et de comportements.

     

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    Notre période de référence étant le début du 18ème siècle, il est important de rappeler quels étaient les effectifs de pêcheurs à pied recensés à cette époque. Selon Le Masson (1723), « pêcheurs à pied et tendeurs de basse eau » se répartissent de la manière suivante par amirauté :
    – de Granville au Mont-Saint-Michel : 124
    – de Créances à Bricqueville : 104
    – de Surtainville à Saint-Germain-sur-Ay : 48
    – de Cherbourg au Rozel : 71
    – de Réville à Tourlaville : 183
    – de Saint-Marcouf à Saint-Vaast-la-Houge : 97
    – de Brévands à Ravenoville : 157

     

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    Le Mont-Saint-Michel

    Alors que dès le 18ème siècle le Mont-Saint-Michel suivait son destin un peu trouble d’abbaye et de prison, des villageois peuplaient la partie basse. Parmi eux quelques pêcheurs.
    En 1723, Le Masson du Parc signale que « le nombre des petits pêcheurs riverains et tendeurs de basse eau de profession des habitants de la ville du Mont est de huit personnes. Les autres habitants du même lieu tant d’hommes que femmes courent aussi les grèves pour faire la pêche à pied tant au flux qu’au reflux ». (La Masson, 1723, fol. 220 recto).
    Ils se nomment Louis de la Rosière, Pierre de la Haye (père et fils), François Morillon, Jean Nature, François Hérault, Gilles Lafleur et Robert Barenton. Ils pratiquent toutes les sortes de pêche au filet.

     

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    L’économie du lieu est bouleversée lorsqu’en 1863, la fermeture de la prison est décidée provoquant supplices et lamentations des pauvres Montois réduits à la misère (Riquet, 1965, p. 236). Ils demandent et obtiennent des indemnités. Pourtant pèlerins et voyageurs n’ont jamais cessé de fréquenter les lieux. Ces humbles suppliquants, un demi-siècle plus tard, commenceront à faire fortune, grâce à la digue et au chemin de fer (1890).

     

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    Les pêcheurs montois deviennent vite un élément du décor touristique naissant : groupes mis en scène au pied du Mont-Saint-Michel dans de nombreuses cartes postales mais aussi figure emblématique de l’homme des grèves qui côtoie le touriste sur les affiches (le marquis de Tombelaine en est l’archétype). La prise d’assaut durera un demi-siècle. En 1970, il n’y aura plus de pêcheurs montois. Familles dispersées ou éteintes, les derniers survivants auront été « guides de grèves ». Le pêcheur ne fera même plus partie du décor. A noter que jamais la pêche aux environs du Mont n’a été le fait d’estivants amateurs. Le danger des sables était trop grand et le métier trop rude.

     

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    « La plupart des habitants sont adonnés à la pêche. Outre les saumons, les turbots et autres poissons, ils pêchent de petits coquillages qu’on nomme coque. Les femmes, les enfants s’en occupent. Ils y vont nu-jambes et traversent les rivières dans presque toutes les saisons de l’année. Ils ne craignent ni les vents, ni la pluie, ni le froid. Cependant ils ne laissent pas de courir des dangers, surtout quand d’épais brouillards les surprennent écartés les uns des autres, et occupés à leur pêche : alors ils ne pourraient retrouver leur chemin, si l’on n’avait soin de sonner les cloches pour les diriger ». Guide pittoresque du Voyageur en France, Département de la Manche. (Début XXe siècle).

     

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    Si l’histoire architecturale du Mont-Saint-Michel a été amplement étudiée, il n’en est pas de même pour l’histoire humaine du site. Comment des populations successives ont-elles vécues au Mont-Saint-Michel ? Quelle est l’histoire sociologique de la Merveille ? Cette étude reste à mener. En ce qui concerne la pêche dans la baie, il faut citer un certain nombre de travaux menés dans les années 1980.
    Ils concernent les versants bretons et normands (Legendre, 1984, Lemonnier, 1984). Des ouvrages réunissant souvenirs personnels et iconographies privées sont aussi à mentionner (Lecoq et Coupard, 2000). Enfin il ne faut pas oublier Roger Vercel. La mère Hirson et Andréa, deux héroïnes de Sous le pied de l’Archange (1937), sont coquetières et leur personnage sonne assez juste.

     

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    Dans les dix dernières années, le regard a complètement changé. Des mesures de protection liées à la conservation des oiseaux (et donc de leur source de nourriture) ont amené à l’interdiction de la pêche en baie, dans le souci d’un maintien des équilibres biologiques du site. Les projets de prélèvements massifs de coques, à l’initiative de professionnels (français et hollandais) ont amené, en 1997 et 1999, à une réflexion sur l’état des lieux. (L’Homer, 1997 et 1999). Vidée de ses usagers traditionnels (les pêcheurs) et d’une partie de sa faune, la baie attire aujourd’hui les amoureux d’un spectacle de nature ou de randonnées organisées.

     

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    Les autres articles de la série :

    La grande histoire de la pêche à pied-1
    La grande histoire de la pêche à pied-3 La baie du Mont Saint-Michel(suite)
    La grande histoire de la pêche à pied-4 La région de Granville
    La grande histoire de la pêche à pied-5-Les îles Chausey
    La grande histoire de la pêche à pied-6-Donville-Montmartin
    La grande histoire de la pêche à pied-7-Coutainville
    La grande histoire de la pêche à pied-8-Blainville-Gouville
    La grande histoire de la pêche à pied-9-Pirou-Carteret
    La grande histoire de la pêche à pied-10 et fin-Siouville-Saint-Vaast

     

     

     

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