• Granville, Terre-Neuve…….et la morue

    C’est une industrie de laquelle on peut dire, sans craindre d’être taxé d’exagération, qu’elle est aussi vieille que le monde !

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    En effet, aussitôt que le premier être humain eût fait son apparition sur notre planète, et bien avant qu’il songeât à se vêtir, il ressentit les atteintes de la faim, et sa première préoccupation a été sans nul doute celle de se procurer la nourriture qui lui est nécessaire pour conserver son existence. Or, bien que l’homme puisse s’accommoder en certaines régions des ressources que lui offre le règne végétal, il est impossible de nier que son organisation comme ses goûts en font un être essentiellement carnivore. Son premier acte a donc été nécessairement une déclaration de guerre à tous les êtres du règne animal susceptibles de lui servir d’aliments et qu’il a pourchassés partout où il les a rencontrés, sur terre, dans les airs, comme au sein des eaux douces ou salées qui couvrent plus des trois quarts de son domaine.

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    Par la suite, si les historiens ont pu chercher à attribuer l’invention de l’agriculture et des autres industries primitives à tel ou tel autre peuple en particulier, on est obligé de reconnaître que la pêche comme la chasse sont contemporaines de l’arrivée de l’homme sur terre. L’homme a toujours chassé et il a toujours pêché comme il a toujours mangé ; mais la pêche comme la chasse se sont profondément modifiées avec le temps comme avec les besoins des individus ; au fur et à mesure que la société s’est formée, que les familles sont devenues des peuples et que le commerce s’est développé. Le poisson est devenu un objet d’échange comme le froment et le riz, une véritable marchandise qu’on a trafiquée de pays à pays, et la pêche qu’on en fît pour se le procurer se transforma progressivement en une industrie de premier ordre.

    L’habitant des côtes n’a plus pêché seulement pour se nourrir avec sa famille, comme il se contentait de le faire primitivement : il s’est constitué insensiblement le pourvoyeur de ceux qui vivent à l’intérieur des terres : puis, comme certains poissons ne se montrent qu’à des époques déterminées, où on les trouve alors en grande abondance, pour disparaître ensuite pendant de longs mois, il a cherché les moyens de conserver, pour les jours de disette, les produits qu’il trouvait en excès dans les jours d’abondance.
    La préparation du poisson pour sa conservation devint donc le corollaire obligé de la pêche. Une autre conséquence, et non la moins importante, avait été la création de la navigation, comme elle en est toujours restée la branche principale.
    Il est hors de contexte en effet, que c’est pour poursuivre la proie convoitée, quelque gros poisson qu’il voyait lui échapper, que le premier marinier osa quitter le rivage où il était impuissant pour se risquer sur un tronc d’arbre ou tout autre objet flottant qui le rapprochait de son gibier. Ce fut là évidemment le premier bateau monté par le premier navigateur.
    Malgré tout l’intérêt que pourrait présenter l’étude d’une pareille question, nous avons la ferme conviction qu’il serait matériellement impossible d’établir d’une manière même approximative l’époque, le lieu et le peuple auxquels nous devons rapporter l’élévation de la pratique de la pêche au rang d’industrie telle que nous venons de l’exposer et qui nécessita dès lors des associations de bras et des réunions de capitaux. Il y a lieu de croire au contraire que la transformation s’est faite lentement et progressivement comme toutes les modifications apportées aux anciennes pratiques populaires.
    Le champ d’exploration qui s’offre à nos recherches dans la matière est aussi vaste que le domaine des pêcheurs est immense et que les espèces exploitées sont nombreuses et variées. Le terme général de pêche comprend en effet toute opération qui a pour but de capturer les animaux qui vivent habituellement dans l’eau sans appartenir pour cela à la classe des poissons. Tels sont, par exemple, dans l’ordre des cétacés, les baleines, cachalots, marsouins, etc., puis les phoques et les morses qui, comme les précédents, appartiennent aux mammifères. Les tortues et les grenouilles ont aussi reçu les honneurs de la pêche, ainsi que les crustacées comme le homard et un grand nombre de mollusques dont les principaux représentants sont les huîtres et les moules pour aller jusqu’au corail qui tient presque autant du minéral que de l’animal. Si l’on y joint les variétés innombrables des poissons proprement dits, on comprend qu’il faudrait des volumes pour décrire les transformations successives apportées aux différents modes de les prendre et de les préparer pour les livrer à la consommation. Notre ambition ne va pas aussi loin et nous nous proposons uniquement de tracer ici uns esquisse à grands traits de l’histoire de la pêche de la morue à Terre-Neuve où nos nationaux la pratiquaient sans interruption depuis plus de cinq siècles et où Fécamp maintenant vaillamment notre vieille réputation normande en face de la concurrence étrangère.

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    Si la France n’était pas le premier pays du monde où l’on ait élevé la pêche de la morue à l’état d’industrie nationale, elle a su, en tout cas s’élever au premier rang des nations maritimes qui s’y sont livrées, et, malgré toutes ses tempêtes politiques, malgré les sombres jours de deuil qu’elle a traversés, les désastres qu’elle a essuyés, et qui, à plusieurs reprises, ont ruiné de fond en comble et sa marine nationale et les immenses empires coloniaux qu’elle avait fondés, cette industrie déjà florissante, il y a quatre ou cinq siècles, s’est perpétuée à travers les âges et est restée aussi vivace qu’au premier jour.
    C’est précisément cette extraordinaire vitalité que rien n’avait encore pu atteindre jusqu’à ce jour, qui exaspère et met en rage tous nos concurrents étrangers et surtout les Anglais ; c’est elle qui a amené la question du French-Shore, car ils savaient que le maintien de nos droits de pêche sur les côtes de la colonie qu’ils nous ont enlevée en 1713, était la condition sine qua non de l’existence de notre industrie morutière.

    On ne sait pas très bien si c’est par la suite de guerres ou de révolutions, ou bien jetés par des tempêtes, ou encore en vue de faire la pêche, que les normands découvrirent, vers la fin du IXème siècle, l’île de Terre-Neuve et le Grand Banc. Il est certain que les histoires d’Islande du Xème siècle mentionnent le Groënland, le Helluland, le Markland et le Vinland.
    La correspondance précise de ces trois dernières régions fait encore l’objet de contestations historiques. Il semble que le Helluland soit le Labrador ; le Markland, Terre-Neuve, et le Vinland la région du cap Cod. Mais cela n’est pas absolument démontré. Du reste les capitaines des drakars normands se souciaient peu des coordonnées géographiques des régions qu’ils découvraient, du moment qu’ils en avaient tiré un profit suffisant. Aussi oublièrent-ils, au cours de leurs randonnées vers les territoires riches de l’ancien Empire de Charlemagne, le chemin du Nouveau-Monde qu’ils avaient inconsciemment découvert.

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    Au XIIème siècle les basques, qui gardaient encore de leur ancêtres, les Atlantes, de grandes traditions maritimes, traversèrent l’Atlantique à la poursuite des baleines et ils redécouvrirent à nouveau le Grand Banc, comme un remarquable fond de pêche ; puis Terre-Neuve, vers le XIVème siècle, qu’ils appelèrent « Terra-Bacalaos », c’est-à-dire le pays des morues. Ils peuplèrent l’île de Cap-Breton en Nouvelle-Ecosse et firent leurs établissements à la « Pointe aux Basques » au sud-ouest de Terre-Neuve. Les Bretons et les Normands les rejoignirent vers le XVème siècle et quand la grande tempête détruisit au sud de Groix la flotille qui pêchait le merlu, les bateaux qui la remplacèrent prirent à leur tour le chemin du Banc.
    Ainsi en 1497, Cabot ne fit qu’enregistrer les découvertes antérieures.

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    J’ai cru qu’il était intéressant de rappeler ces choses, car elles font la grandeur de l’histoire de la pêche ; elles montrent que la poursuite du poisson a formé des hommes capables de faire sans boussole, dans le froid et la rudesse des mers septentrionales, une découverte aussi importante et antérieure de cinq siècles à celle que fit Colomb dans les eaux calmes des tropiques, avec un outillage bien meilleur.

    Les Français à Terre-Neuve
    Même si Terre-Neuve est régulièrement décrite comme « la plus ancienne colonie britannique », une prétention fondée sur le voyage de Cabot en 1497 et la prise de possession par Sir Humphrey Gilbert en 1583, il n’en demeure pas moins que la France, dès le tout début, a été un participant de premier plan à l’exploration et à la mise en valeur de Terre-Neuve. Lorsque l’explorateur français Jacques Cartier est arrivé en vue de Terre-Neuve en 1534, les pêcheurs bretons, normands et basques y pratiquaient la pêche depuis plus de trente ans.

     

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    Au début, les Français pêchaient près de la côte dans des barques découvertes. La morue était soit traitée en saumure (morue verte), la méthode préférée des marchés du nord de la France, soit séchée et salée, au goût des marchés du sud. Ensuite, vers le milieu du XVe siècle, les Français se sont mis à fréquenter les bancs du large, et ont continué d’y pêcher jusque vers la fin au XIXe siècle, transformant leurs prises des deux façons décrites ci-dessus pour satisfaire leur marché local et le marché international. Cette volonté de répondre aux préférences distinctes des marchés et des consommateurs explique la longévité de l’industrie de pêche française à Terre-Neuve.
    On trouvait des pêcheurs français un peu partout à Terre-Neuve, notamment dans la moitié sud de l’île, du cap Race vers l’ouest jusqu’au delà de la baie de Plaisance; le gouvernement français allait éventuellement établir une colonie à Plaisance en 1662; à ce moment, il y avait déjà toutes sortes de petits villages depuis la baie de Plaisance et les minuscules îles de Saint-Pierre et Miquelon et, au delà de la péninsule de Burin, jusque sur les rives des baies de Fortune et Hermitage. Les Français s’étaient aussi établis au nord de Bonavista, et en particulier sur la côte de la péninsule Northern, qu’ils appelaient le « Petit Nord ». Enfin, les Basques s’étaient constitués une chasse gardée dans une troisième région, la côte ouest de Terre-Neuve. En termes concrets, on peut donc dire que Terre-Neuve au XVIIe siècle était plus française qu’anglaise. À l’apogée de leur présence, entre 1678 et 1688, les Français consacraient à la pêche quelque 20 000 personnes (environ le quart de tous les marins du pays) et 300 navires, ce qui représentait en gros le double de l’effort des Anglais. Pourtant, au milieu du siècle suivant, les colonies françaises de Terre-Neuve avaient disparu, les pêcheurs français étaient confinés à certaines parties de la côte et les Anglais exerçaient un contrôle incontesté sur l’île. Que s’était-il passé?

     

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    En général, les pêcheurs français et anglais s’étaient côtoyés sans conflit majeur au cours du XVIIe siècle. Par contre, entre les deux mères patries, des motifs de désaccord étaient apparus et avaient commencé à se transporter à Terre-Neuve. La campagne hivernale de Pierre Le Moyne d’Iberville en 1696-1697, qui a entraîné la destruction de la presque totalité des villages anglais à Terre-Neuve, en a été la manifestation la plus sensationnelle. Avec le temps, à cause de victoires militaires et stratégiques ailleurs en Amérique du Nord et dans le monde, les Français ont accepté de reconnaître la souveraineté britannique sur Terre-Neuve. En signant le traité d’Utrecht en 1713, ils abandonnaient leurs colonies à Terre-Neuve, y compris Plaisance et les îles de Saint-Pierre et de Miquelon; ils retenaient toutefois le droit de pêcher le long d’un secteur de la côte allant du cap Bonavista vers le nord jusqu’à la péninsule Northern, puis jusqu’à la pointe Riche sur la côte ouest. S’il ne leur est pas permis de s’établir sur ce « French Shore », ils peuvent quand même y sauvegarder les avantages économiques de la pêche à Terre-Neuve, soit l’emploi et le commerce, ainsi que son rôle stratégique de formation de marins chevronnés, fondement de la puissance navale de la France. Pour la France, la préservation de son droit de pêche à Terre-Neuve est si importante qu’en 1762, durant la Guerre de Sept ans, malgré une série de cuisantes défaites, elle insistera pour poursuivre une guerre qu’elle sait perdue plutôt que d’accepter des conditions de paix qui y auraient mis un terme. Cette importance est aussi reflétée par la manière dont les Français ont continué de diriger leurs incursions militaires contre Terre-Neuve en 1762 et en 1796, et ont menacé de les reprendre durant la guerre de l’Indépendance américaine. Si aucun de ses efforts n’a connu grand succès, la France a quand même réussi à faire reconnaître ses privilèges sur le French Shore, conservant le droit de pêcher non seulement à partir de Saint-Pierre, mais aussi le long de vastes secteurs de la côte de Terre-Neuve.

     

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    En 1783, le French Shore allait connaître une révision importante. L’expansion des colonies anglaises dans la baie de Notre-Dame étant devenue source de friction avec les pêcheurs français, l’Angleterre et la France ont convenu de déplacer vers l’ouest les limites du French Shore : de 1783 à 1904, le French Shore s’étendra du cap St. John vers l’ouest, encerclant la péninsule Northern vers le sud jusqu’au cap Ray. Plus tôt, en 1763, la France avait repris le contrôle de l’archipel de Saint-Pierre et Miquelon. Ces îles allaient devenir la base des activités de pêche de la France sur les bancs, et donner lieu en même temps à une industrie locale de la morue séchée; quant au French Shore, il permettra surtout aux pêcheurs français saisonniers de produire de la morue salée pour le marché international. C’est ainsi que la présence française à Terre-Neuve est restée constante, bien qu’un peu limitée, jusqu’au début du siècle actuel. Les Français de Saint-Pierre et Miquelon, tant les résidants des îles que les pêcheurs qui y passaient l’été, ont créé de solides associations commerciales et culturelles avec les résidants de la péninsule de Burin et de la côte sud de Terre-Neuve. Entre eux, le commerce des appâts connaîtra une grande importance au XIXe siècle. De la même façon, sur le French Shore, des interactions se tissaient entre les pêcheurs français saisonniers et une population résidante en pleine expansion. Même si les traités associés au French Shore interdisent tout commerce entre les Français et les gens de la côte, les commerçants français auront régulièrement fourni provisions et engins de pêche aux colons, en échange de bois de construction et d’appâts.

     

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    Malgré tout, la présence des Français au large du French Shore allait connaître une forte diminution au XIXe siècle. Alors qu’on y avait recensé plus de 9 000 pêcheurs saisonniers dans les années 1820, il n’en restait plus que 133 en 1898. Le Gouvernement français était donc prêt à mettre un terme à ses privilèges de pêche sur le French Shore lorsque le moment est venu, en 1904, de régler par la voie diplomatique, divers litiges qui opposaient encore la France et l’Angleterre un peu partout dans le monde. La France a quand même continué de pêcher à partir de Saint-Pierre, et les chalutiers de ses ports comme Saint-Malo de s’y ravitailler pour pêcher sur les bancs de Terre-Neuve. Vu la proximité de Saint-Pierre et Miquelon et de Terre-Neuve, la délimitation des eaux territoriales de la France et de Terre-Neuve a donné lieu à quelques vives discussions au cours du XXe siècle.
    Une entente conclue en 1972 a paru résoudre le conflit, mais celui-ci a ressurgi lorsque la France et le Canada ont commencé à exercer une juridiction jusqu’à la limite des 200 milles marins. Finalement, en 1992, les deux pays en sont arrivés à un partage mutuellement acceptable. C’est ainsi que les Français, après avoir pêché dans les eaux terre-neuviennes depuis le XVe siècle, ont pu continuer jusqu’à nos jours de jouer un rôle important dans l’histoire et les affaires de Terre-Neuve.

    Terre-Neuve, c’est un mot qui évoque la Grande Pêche qui, de 1508 aux années 1970, vit tant de navires et de marins partir pour de longues et périlleuses campagnes de pêche dont tous ne revenaient pas. Immortalisée par Théodore Botrel auteur de la célèbre chanson « La Paimpolaise », la pêche à la morue est devenue dans la mémoire collective une pêche mythique et d’autant plus qu’elle a complètement disparue du fait de l‘arrêt de la pêche décidée par le gouvernement canadien. Elle est restée vivante par le souvenir des terre-neuvas.

    La pêche à la morue dans les Grands Bancs de Terre-Neuve, existait certainement avant que Cabot ne découvre cette île en 1497. Toujours est-il qu’en 1509, les premières morues salées de Terre-Neuve arrivaient dans un port breton de Dahouët, près de St Brieuc.

     

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    C’est le début d’une grande aventure, chaque année, dès le XVIème siècle, des centaines de bateaux provenant de tout l’Atlantique sud, d’Angleterre, de France, d’Espagne et du Portugal furent armés pour aller pêcher la morue sur les Grands Bancs de Terre-Neuve.

     

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    Au XVIème siècle, Les armateurs malouins et granvillais armaient plus de cent navires pour partir pêcher sur les bancs de Terre-Neuve pour les campagnes d’été. C’étaient 5000 marins qui vivaient de la pêche et travaillaient 16 à 18 h par jour. Les navires malouins livraient tous les ports jusqu’à Marseille qui était alors « le » port de la morue. A la fin du XVIIème siècle, on pouvait y compter jusqu’à 20 000 pêcheurs. Tous les ports de France de Dunkerque à St Jean de Luz armaient à la morue, au XIXème siècle, Dunkerque était le premier port morutier devant Fécamp, puis jusqu’en 1935, les grands ports d’attache pour les morutiers étaient Fécamp, St Malo et Bordeaux.
    Sur les Grands Bancs, la pêche était praticable toute l’année, si bien qu’il était possible de faire deux campagnes de pêche par an. Sur l’île de Terre-Neuve, on ne pêchait que durant les trois à quatre mois d’été.

     

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    Quand la France a pris possession de Terre-Neuve, elle y installa des pêcheurs qui y firent souche. Se faisant paysans durant les périodes d’inactivités, ils cultivèrent et élevèrent ce qui était nécessaire à leur survie. Beaucoup de marins ne s’y installaient que durant la période de pêche et construisaient des habitations et des ateliers de salage et séchage.

     

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    Une industrie des pêches très « politique »

    C’est vers 1660 que les premiers colons français s’installèrent à Plaisance, sur la côte sud-est de Terre-Neuve. En 1713, le traité d’Utrecht fit perdre à la France ses positions sur l’île de Terre-Neuve, dont Plaisance. La perte de ces colonies amena le Royaume à exploiter l’Isle Royale et l’Isle Saint-Jean. Le traité accorda néanmoins un droit de pêche exclusif et de sècherie sur une partie des côtes est et ouest de l’île de Terre-Neuve, à condition que les pêcheurs français n’y aient pas d’établissements permanents et quittent ces rivages à la fin de la saison de pêche. Ces limites du « French Shore » furent modifiées par le traité de Versailles en 1783. En 1784, l’instauration des premières primes par homme d’équipage embarqué pour cette grande pêche devait bénéficier aux armateurs et ce jusqu’au 19ème siècle. Cette industrie était aussi pourvoyeuse de matelots pour la Royale. Ces expéditions de pêche lointaine continuèrent d’être encouragées par l’Etat en 1851 puis en 1911 et enfin en 1932, sous la pression des armateurs, pour la prime à l’exportation accordée aux produits de la grande pêche.

     

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    Cependant, les ports de Paimpol à la baie de Saint-Brieuc ne surent pas profiter de cette industrie de la grande pêche pour moderniser suffisamment leurs équipements portuaires et créer une véritable filière locale de transformation du poisson, en laissant la place aux ports du sud de la Loire ou de Méditerranée (sècheries à morues de Bordeaux, Bègles et Marseille).
    En 1907, Bègles recevait 70% de la production de pêche.

     

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    La pêche errante

    La pêche errante sur le Grand Banc était pratiquée depuis le 16ème siècle par les équipages, au large de Terre-neuve, avec un équipage de marins expérimentés, aptes à traiter la morue verte à bord pour le salage et la conservation. Cette pêche s’effectuait du bord à la ligne à main depuis un ½ tonneau placé derrière le bastingage, puis à bord de chaloupes dés 1780, avec une nouvelle méthode de pêche plus productive, à l’aide des harouelles ou lignes flottantes. Ces lignes sont armées de centaines d’hameçons, formant un tentis ou tessure, mouillé sur ancres en fin de journée et relevé le matin. Les doris, embarcation d’origine américaine (les « warys ») ou basque (les chaloupes pointues) vont progressivement remplacer les fortes chaloupes sur les bancs à partir des années 1880-1885, embarqués sur les trois-mâts goélettes, empilés entre le pont et le mât d’artimon.

     

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    La saison de la pêche à Terre-Neuve

    Durant l’été, l’activité ne cessait jamais sur l’île de Terre-Neuve. Levés avec le soleil, les marins partaient sur des chaloupes pêcher la morue. Ils ramaient jusqu’à la zone de pêche et lançaient leurs lignes. Le bateau se remplissait de poissons tout au long de la journée et le soir ils revenaient vers la terre où ils débarquaient leurs prises. Et tous les jours où il était possible de sortir en mer, ce même travail recommençait. C’était un travail très dur et dangereux, le brouillard pouvait se lever très rapidement et la tempête pouvais arriver inopinément, nombreuses furent les chaloupes qui ne rejoignaient jamais la côte.
    Quand les pêcheurs étaient en mer, le travail n’arrêtait pas sur l’île. C’était un travail très bien organisé et chacun avait une tâche bien précise à faire. Car il fallait aller vite et saler le plus vite possible le poisson. Les premiers à l’œuvre étaient les décolleurs, ainsi nommés car ils coupaient les têtes des morues. Ensuite les trancheurs entraient en action, ils éventraient, vidaient, détachaient les arêtes et ouvraient les morues en deux et les aplatissaient afin qu’elles soient prêtes pour le salage. Elles étaient lavées et vidées complètement de leur sang. Ensuite les saleurs les recouvraient de sel et les sécheurs les étendaient sur des claies, appelées échafaudages, au soleil sur les grèves. Les foies étaient mis de côté et traités par macération pour en extraire l’huile de foie, très recherchée car riche en iode. Les langues et les joues étaient cuisinées sur place, c’étaient des mets de choix qui faisaient le régal des populations locales.

     

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    La pêche sur les Grands Bancs

    Les Grands Bancs sont situés à 500 kilomètres à l’est de Terre-Neuve. La pêche sur les Grands Bancs ne connaissait pas de saison. Les bateaux venus d’Europe, du Canada ou de la côte est de l’Amérique du nord croisaient sur les grands bancs deux fois par an. On ne pêchait pas directement à partir des morutiers mais sur des chaloupes et plus tard des doris qui étaient mis à la mer chaque matin, des doris qu’on appelait des barques-suicides. Deux pêcheurs embarquaient dans chaque chaloupe et toute la journée, ils pêchaient à la ligne en appâtant avec des bulots et relevaient les lignes qu’ils avaient posées la veille et qui étaient fixées à des bouées sur lesquelles nom du doris était marqué. Quand la chaloupe était pleine de morues, ils revenaient jusqu’au bateaux, piquaient les morues et les lançaient sur le bateau. Et ils repartaient pour ne revenir se reposer qu’à la nuit. Les journées étaient longues, très longues surtout quand le froid et le vent gelaient les hommes. De plus de nombreux dangers les menaçaient. Outre les brouillards et les tempêtes que nous avons déjà évoqués, les chaloupes risquaient de rencontrer des icebergs et des baleines ou de se renverser et de couler quand elles étaient trop remplies de morues. Les pêcheurs étaient payés en fonction de leur pêche et ils prenaient le risque de remplir le plus possible leurs embarcations pour ne pas faire trop de voyage vers le morutier et ainsi ne pas perdre de temps. Mais une frêle chaloupe trop remplie prise dans la tempête courait encore plus le risque de se renverser et de couler.

     

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    Et dans la brume et la tempête, même si la cloche de bord sonnait sans cesse pour guider les chaloupes rendues aveugles, nombreuses étaient celles qui s’égaraient définitivement dans la mer glacée. Plus tard, les marins eurent des alliés très précieux, les terre-neuve, chiens au flair remarquable et au courage incroyable qui ramenaient les chaloupes ou les pêcheurs tombés à l’eau vers le navire-mère.Sur les bateaux travaillaient les marins et les mousses dont certains étaient à peine âgé de douze ans.

    . »Ce qui relègue ce métier de la grande pêche – au dire des marins eux-mêmes – au rang de « dernier des métiers », c’est sa charpente, sa constitution même, tel qu’il est compris, c’est-à-dire le travail et les conditions dans lesquelles il s’accomplit.

    Ici, il n’est pas question de journées de huit heures. La loi du travail sur les Bancs, c’est le maximum de rendement pendant le maximum de temps! Une féroce émulation dresse l’amour-propre d’un doris contre l’amour-propre d’un autre doris, l’amour-propre d’un navire contre l’amour-propre d’un autre navire. C’est à qui pêchera le plus, c’est à qui « débanquera » le premier.

     

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    Sur le voilier, arrivé à bord, il ne faut pas songer au repos. La morue, il faut la préparer, il faut l’ébréguer (la dépouiller de ses entrailles), il faut la décoller (lui couper la tête), il faut la trancher (lui enlever la colonne vertébrale), il faut l’énocter (lui vider ses deux poches de sang), il faut la laver, il faut l’empiler, il faut la saler. Les lignes, il faut les boëtter (amorcer). Il est difficile de se faire une idée de la somme de travail que représente ce boëttage des lignes. Se battre pendant sept ou huit heures contre une manne de lignes embrouillées, un inextricable fagot d’hameçons semblables à des ronces et à des épines d’acier, qu’il faut démêler, dénouer, réparer et boëtter. Et ce travail se fait à moitié plié en deux. Aussi, pendant ces longues heures, on voit des pauvres malheureux se relever, se redresser de temps en temps, placer les mains sur les hanches et lancer le torse en arrière pour soulager leurs reins endoloris. Et pendant la première pêche, alors que souffle la bise ou que tombent les bruines glaciales, la neige, plus d’un s’arrête pour souffler dans ses mains engourdies, gercées, crevassées, grignotées par la chair salée ou déchirées par les écailles tranchantes des bulots, ou pour frotter ses poignets dévorés par les démangeaisons des « petits choux » des bancs (excroissances d’origine microbienne). Et, les lignes boëttées, il faut aller le soir à la nuit tombante, les poser, les larguer à deux ou trois miles.

    Il n’y a pas d’heure pour les repas. Les hommes mangent quand ils peuvent, entre deux tournées, au milieu du nettoyage du poisson ou en boëttant leurs lignes.

     

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    Il n’y a pas d’heure pour le repos. Aucune considération ne tient devant ces deux faits: la piaule (banc de morue) passe, le poisson donne: il faut le saisir. Le travail n’est même pas limité par les forces humaines, mais uniquement par l’impossibilité de travailler. Sur les bancs, l’ordinaire du travail c’est dix-huit heures d’affilée.

    Et le sort des équipages des chalutiers n’est pas plus enviable. Le chalutier libère le marin du travail de boëttage des lignes, du halage et des dangers des doris; mais, loin d’alléger son sort, il ne fait que l’accabler. A Terre-Neuve, la machine n’est pas le serviteur de l’homme: c’est l’homme qui est l’esclave de la machine. La machine peut travailler nuit et jour, l’homme travaillera nuit et jour. Ce sont les travaux forcés sans discontinuité tant que le poisson donne; et l’abondance du poisson est parfois telle qu’elle ne laisse aux hommes que sept heures de repos par trois jours. Aussi n’est-il pas rare qu’ils titubent de fatigue et de sommeil. Et dire que, sur certains chalutiers, l’équipage comprend une vingtaine de jeunes de moins de vingt ans! Pauvres enfants!

     

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    Car, il faut bien le préciser, le calendrier des Terre-Neuvas n’est pas réglé par le soleil. L’aurore et le crépuscule, le jour et la nuit sont biffés du calendrier; il ne comporte ni fête, ni dimanche, ni repos hebdomadaire. Tous ces mots donnent la cadence à la vie normale, mais tous ces mots n’ont aucun sens pour les Terre-Neuvas; leur vie ne comporte qu’un seul mot: Morue-Morue-Morue! La loi des Bancs est unique: » La morue donne! Marche ou crève! » Aucune loi divine ni aucune loi humaine ne tient devant cette loi. La morue est le dictateur le plus volontaire, le plus absolu et le plus tyrannique que l’on puisse imaginer.
    Les forces humaines? Elle n’en a cure. Sur les voiliers à Terre-Neuve, elle se bute à l’impossibilité de travailler la nuit, mais au Groenland, elle prend sa revanche. Le jour perpétuel, en juin, juillet, août et septembre, lui permet de donner libre cours à sa sauvagerie, et je l’ai vue condamner les hommes aux travaux forcés de vingt heures par jour, pendant soixante-deux jours consécutifs.

    Sur les chalutiers, la science s’est faite la complice de la férocité sauvage de sa Majesté la Morue. Le progrès doit être le serviteur de l’homme, mais l’âpreté au gain des armateurs a fait du Terre-Neuva l’esclave du progrès au service de la morue… »
    Le Grand Métier de Jean Recher

     

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    Terre-Neuve, les petitesses du grand métier

    On le sait, la pêche à Terre-Neuve n’a jamais été une sinécure. Métier terrible, insalubre, dangereux, mais aussi métier d’esclaves, où les armateurs tenaient d’une poigne de fer les malheureux équipages. Témoins ces quelques obligations (il y en a 21 au total) figurant au contrat des matelots de la Thémis, armée en 1770 par la demoiselle Péronnelle Richard de Binic (22).
    – Si des marins étaient arrêtés par la maréchaussée avant le départ, ils devraient rendre leurs avances (denier à Dieu). Les héritiers de ceux qui mourront pendant le voyage ne pourront prétendre à rien.
    – Pendant que le navire sera en rade, ils feront le quart par tiers, jour et nuit. Leur seul salaire durant cette période sera leur nourriture.
    – Le navire, paré à faire voile, les engagés se rendront à bord sous peine d’être traités comme déserteurs, de restituer leurs avances et de supporter toutes les conséquences.
    – Le navire sous voiles, les salaires ne seront acquis que lorsqu’il sera avancé au-delà de l’île de Bréhat. Les engagés ne pourront en aucun cas abandonner le navire jusqu’à l’achèvement du voyage, sous peine d’être traités comme déserteurs.
    – Il est défendu de jurer, ni blasphémer le saint nom de Dieu, de se mutiner, de se quereller, sous peine de punition exemplaire suivant l’ordonnance en vigueur.
    – Le capitaine, les officiers et les matelots qui l’auront mérité bénéficieront de « la part de pêche ». Elle représente le 1/5ᵉ du produit net de la vente du poisson. La part de pêche sera répartie entre toutes les têtes (méritantes) de l’équipage.
    – Toute perte de matériel (doris, approvisionnements, outils, sel, etc.), qui interviendrait avant ou pendant la pêche, sera déduite de la part de pêche.
    – Quitter la pêche au cours du voyage ou se débiner pendant le déchargement implique la restitution des avances, la perte de la part, le remboursement du manque à gagner dû à leur défection, le paiement de dommages et intérêts. Les coupables subiront, en outre, les rigueurs de l’ordonnance qui sanctionne ce genre de faits.
    – En cas d’insolvabilité, tout l’équipage assumera solidairement…
    Cela en dit long sur la condition du petit peuple, contraint d’accepter ça pour survivre.
    • Source : Archives départementales des Côtes d’Armor (22).

     

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    Au XVIIIème siècle, les premiers signes de surpêche commencèrent à se faire jour, heureusement pour les morues, les guerres incessantes entre France et l’Angleterre qui durèrent du traité d’Utrecht jusqu’en 1815 ralentirent la pêche, laissant aux populations de morues le temps de se reconstituer. A partir du siècle suivant l’arrivée des bateaux à moteur et surtout la pratique du chalutage, plus tard les bateaux-usines qui pratiquaient des campagnes de 50 jours ont mis à mal petit à petit les populations de morues. Sur les bateaux-usines les morues sont traitées sur le bateau jusqu’à une congélation à – 40°C en moins de 5 h.
    Si bien que au cours des années 60-70 ce ne sont plus des centaines de morutiers qui partaient pour Terre-Neuve mais seulement 35 et les derniers morutiers ont arrêté de pêcher en 1973.
    En 1991, il se pêchait encore 180 000 tonnes de morues à Terre-Neuve et sur les Grands Bancs. L’année suivante le gouvernement canadien déclarait un moratoire pour la pêche à la morue et à l’églefin dans les Grands Bancs et East Cost afin de limiter les prises. Le 24 avril 2003, il interdisait la pêche à la morue, les stocks de populations étant insuffisants pour permettre une pêche à grande échelle.

    Après vingt ans d’interdiction, les stocks se reforment, mais la pêche est toujours interdite, malgré la pression des pêcheurs locaux. On espérait 10 millions de morues en 2011 ce qui permettrait une pêche très réglementée. Mais les populations de morues restent encore fragiles en raison de la difficulté à reformer les stocks. En effet, la raréfaction des morues a provoqué un déséquilibre écologique. Dans la chaîne alimentaire, les harengs ont un seul prédateur : la morue. Les morues étant de plus en plus rares, les harengs ont proliféré. Ces colonies de harengs se nourrissant en grande partie d’œufs de morues, tant que le stock de populations de morues n’est pas assez important, on ne peut lui faire supporter le poids d’un autre prédateur, l’homme dont on connait la faible capacité à respecter la nature et les règles les plus élémentaires d’écologie.
    Donc la pêche à la morue à Terre-Neuve fait encore partie du passé.

     


     

     

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