• Les pêcheries de la baie de Cancale

     

     

     

     

    Les pêcheries de la baie de Cancale

     

     

     

    Depuis des temps immémoriaux, les riverains de la baie de Cancale tirent profit des ressources naturelles de l’estran, grâce à divers types de pêcheries fixes en bois ou en filets. Enjeu de tous temps disputé entre les différents pouvoirs et soumis aux aléas de la législation, les pêcheries fixes se sont transmises de générations en générations. Une dizaine d’entre elles sont encore aujourd’hui en fonction, témoins d’une des plus anciennes activités halieutiques pratiquées sur nos côtes.

     

     

    La baie de Cancale et, plus largement, la baie du Mont-Saint-Michel se caractérisent par un vaste plateau continental de faible pente, baigné par des marées de très fortes amplitudes. Lorsque la mer se retire, ce sont des milliers d’hectares de grèves qui découvrent et offrent de multiples possibilités pour l’exercice de la pêche à pied. Les populations établies sur ce littoral ont su très tôt tirer parti de cette spécificité naturelle en construisant des barrages susceptibles de retenir poissons et crustacés. Edifiées sur une quinzaine de kilomètres de grèves depuis le port de la Houle, sous Cancale, aux parages de la Chapelle- Sainte-Anne, en Cherrueix, les pêcheries fixes actuelles en sont l’aboutissement.

     

     

    Très ancien, le fonctionnement de ces pêcheries fixes est décrit dans le Traité GénéraI des Pêches de Duhamel du Monceau (édité entre 1769 et 1782) : « … Pour se former une idée générale des parcs [terme générique utilisé par l’auteur pour dé-signer tout type de pêcherie], il faut se représenter une grande enceinte dans laquelle le poisson entre à la marée montante, et où celui qui n’a point suivi le premier flot de la marée baissante, reste enfermé et en la possession du pêcheur. »

     

    1Cancale

     

    Protégées de la houle du large par la pointe du Grouin, les grèves vaseuses de la baie de Cancale sont propices à l’édification de pêcheries en bois, appelées bouchots en ces lieux. Leur accessibilité est fonction des coefficients de marée, les plus proches du rivage étant bien évidemment favorisées. En période de morte-eau, soit dix à douze jours par mois, les installations ne découvrent pas. Aucun bouchot ne sera jamais édifié dans ce que les pêcheurs appellent la « baie du Mont-Saint-Michel », les courants de marées y étant trop forts pour que puisse résister une structure en bois. Aussi les pêcheries établies au Nord de la baie, près de Granville, sont-elles construites en pierres. Un usage que relevait déjà Le Masson du Parc en 1724, lors d’une inspection des côtes de Haute et de Basse-Normandie: « Nous n’avons trouvé sur ces grèves aucun bouchot que le rapport de la marée dégraderait aisément ».

     

     

    Jusqu’au début du siècle, l’élevage des moules est pratique courante sur les pêcheries de la baie, lesquelles favorisent le captage du naissain. La récolte des moules exige cependant une attention particulière pour ne pas dégrader la structure en bois. Mais devant les dommages régulièrement occasionnés par les « pilleurs de grèves », nombre de propriétaires préféreront mettre un terme à cette activité annexe, mais somme toute profitable.

     

     

    De haies et de gaules

     

     

    Etablis à trois ou quatre kilomètres du bord de la côte, à mi-distance entre les laisses de haute et basse mers de vive-eau, les bouchots sont constitués de deux murailles de bois plus ou moins rectilignes, les pannes ou haies, convergeant vers le large pour former un goulet de rétrécissement. Longues de deux cent cinquante à trois cents mètres, ces pannes sont établies sur des alignements de pieux en chêne ou en orme. Espacés d’un mètre les uns des autres, ces pieux sont profondément enfoncés dans le sol, et leur hauteur augmente progressivement pour atteindre trois bons mètres vers la tête de la pêcherie. Les pêcheries de la baie de Cancale ont la particularité d’être plus hautes mais moins étendues que celles que l’on rencontre sur les côtes du Cotentin.

     

    2Cancale

     

     

    A l’Ouest de la baie de Cancale, le dayonnage de branches entrelacées entre les pieux dessinant les ailes de la pêcherie, témoigne du bon état de celle-ci. Au loin s’alignent par milliers les bouchots d’élevage de moules, une activité très importante de la région.

     

    Les pannes sont garnies d’un clqyonnage constitué de branches de bouleau longues de trois à quatre mètres, les gaules, qui sont coupées en hiver pour être liantes et solides. Insérées horizontalement entre les pieux – au contraire des installations basnormandes -, les gaules laissent suffisamment d’espace entre elles pour livrer passage au petit poisson. Pour étoffer le clayonnage, on aura pris soin d’en conserver la houppe, laquelle sera orientée vers la tête et l’intérieur du bouchot, pour offrir une moindre prise au courant.

     

     

    Près du goulet, les gaules sont plus nombreuses et les brindilles sont plaquées contre la panne par une seconde rangée de pieux disposés à l’intérieur de la structure, qui freine le passage du petit poisson et des alevins. Le goulet est fermé par un mur de branchages entrelacés de la manière la plus hermétique. A la base de ce mur, une ouverture rectangulaire donne accès au piège final, en forme de nasse, le bâchon ou bourrache. Constitué d’une armature en orme ou en saule noir, le bâchon est traditionnellement tressé d’osier qu’il faut remplacer chaque année, mais qui cède désormais le pas au treillage synthétique.

     

     

    Une marée au Bouchot de dessus le bief

     

     

    Cale de la Larronière, sur la commune de Cherrueix. Depuis quelques minutes, les tracteurs et les bateaux amphibies empruntent un à un le passage aménagé dans les grèves pour rejoindre les parcs à moules qui se profilent à l’horizon. Introduite dans la baie au milieu des années cinquante, la mytiliculture s’est considérablement développée. Entre Saint-Benoît et Cherrueix, on compte aujourd’hui près de deux cent cinquante kilomètres de pieux de bouchots, établis à quelques centaines de mètres en aval des pêcheries fixes.

     

    3Cancale

     

    Pour les Chistrel, l’heure est à l’ouvrage et le tracteur familial prend la direction du large. Avant d’atteindre ses concessions, cette famille de mytiliculteurs ne manque jamais de marquer un arrêt au Bouchot de dessus le bief, une pêcherie fixe située à l’Est du bief du Vivier-sur-Mer, à quelque trois kilomètres du rivage. Pêcheurs de métier, Alfred et Marie-Thérèse Chistrel se sont reconvertis dans l’élevage de moules sur bouchots en 1956. De leur vocation première, ils ont néanmoins conservé l’outil de travail hérité de leurs parent , « une pêcherie de ramille ». J’avais quatorze ans lorsque mes parents ont arrenté l’une des pannes de la pêcherie avec une petite maison, se souvient Alfred. C’était en 1940, je sortais à peine de l’école. Je pêchais avec mon père. Il avait fait quatorze campagnes à Terre-Neuve avant de s’établir à l’année dans la baie. Les marées de jour, on pêchait en bateau, à la senne, et celles de nuit, on allait à relever la pêcherie. Plus tard, ma sœur a hérité de la maison et moi de la pêcherie. A l’époque, une pêcherie nourrissait une famille, alors on considérait qu’elle avait la valeur d’une maison. »

     

     

    « L’autre panne appartenait à l’un de mes oncles, qui la tenait lui-même de son grand-père, ajoute Marie-Thérèse Chistrel. Elle s’est transmise dans ma famille par succession sur près de deux siècles. C’est un bien notarié, la seule propriété privée que l’on trouve sur le domaine public maritime. »

     

     

    Pendant des années, Alfred s’en ira de nuit à travers les grèves afin de relever la pêcherie. De retour au petit matin, il part en voiture faire sa tournée pour la vente. La journée, il embarque sur son canot et pose ses filets dans le fond de la baie, laissant à sa femme le soin de la pêche-plus abondantes que celles de jour, elles sont aussi plus dangereuses, notamment du fait des brumes et des brouillards qui masquent les repères.

     

     

    « Les marées de nuit, rappelle Alfred, on se repérait en suivant les perches qui balisaient le chemin, les gaules de va qu’on appelait ça. C’était pas comme maintenant, y’ avait pas de passage pour le tracteur à l’époque. Il fallait s’y rendre à pied ou bien avec une charrette tirée par un cheval, mais le pauvre avait bien du mal à progresser dans la vase. J’ai vu une fois faire vingt et un kilomètres dans la nuit, trois tours sur la marée pour ramener à chaque fois soixante kilos de maquereaux, sur le dos. On avait une guiche, comme une ceinture de sécurité, pour tenir la hotte, et on y allait au petit trot. C’était difficile de progresser dans la vase, mais on était costaud. »

     

     

    Aujourd’hui retraités, Alfred et Marie-Thérèse n’en finissent pas de parcourir les grèves et c’est toujours avec bonheur qu’ils accompagnent leur fils Frédéric, qui vient de stopper le tracteur à hauteur de la tête de la pêcherie. Frédéric est mytiliculteur; comme son père, il côtoie la pêcherie depuis son plus jeune âge et lui voue une affection particulière. « On la conserve par tradition, confie-t-il, mais aussi pour manger du poisson frais. Alors avant d’aller aux bouchots, on s’y arrête une petite demi-heure. »

     

     

    4Cancale

     

     

    Pas de temps à perdre, nos pêcheurs à pied n’ont que deux heures de répit avant le flot. A l’aide d’un havenet, une petite épuisette à ouverture circulaire, Frédéric vide le contenu du bâchon par l’ouverture rectangulaire pratiquée sur le côté de la nasse. Long de deux mètres pour un mètre de hauteur, le bâchon est constitué d’un grillage plastique d’un centimètre de maille, fixé sur une armature de tiges de fer forgé. « C’est un ami qui me l’a fait, rapporte Alfred. Autrefois, on les fabriquait en saule noir, du bois de deux ans de coupe. J’ai appris à les faire avec mon père. On s’occupait à ça l’hiver, parce qu’il n’y avait pas de pêche. Il fallait bien une semaine pour en réaliser un. On en faisait même pour les autres. Mais il fallait pratiquement les remplacer tous les ans, c’était fastidieux. »

     

     

    La table aménagée pour trier le contenu de la nasse ayant été emportée par la dernière tempête, Frédéric répartit les prises dans les paniers, avec le havenet. « On pêche plus souvent du goémon que du poisson, souligne-t-il. La pêche est fonction des vents et des conditions atmosphériques. Quand on a des vents de Nord-Est, on ne prend rien. Vents d’Nordet : feu dans la baye, disaient les vieux. Avec des vents de Noroît, l’eau se trouble et on peut pêcher du poisson plat, des plies et des soles essentiellement. Quand l’eau est claire et que les marées sont petites, on pêchera plutôt du poisson rond comme le maquereau ou la sardine. L’hiver, il arrive de capturer bars, mulets, tacots et éperlans. Au début de l’été, c’est le saumon, la morgate – seiche -, le chinchard et l’anguille, mais quand il fait trop chaud, l’abondance des méduses étouffe le poisson et l’on ne pêche plus. Aujourd’hui, on a pris une vingtaine de maquereaux, et seulement deux hier. C’est comme ça la pêche! Mon père me racontait avoir vu des seiches plein le bâchon et le goulet. Jusqu’aux années soixante-dix, le poisson arrivait encore en abondance jusqu’aux pêcheries. Mais c’est fini tout ça ! »

     

    5Cancale

     

     

    Un entretien constant

     

     

    A l’aide d’une échelle double accotée de part et d’autre de l’une des pannes, Marie-Thérèse est passée à l’intérieur de la pêcherie pour ramasser le poisson échoué et observer l’état du clayonnage. Les pannes demandent un entretien constant, surtout après les inévitables tempêtes de mars qui ouvrent de larges brèches dans les flancs de la fragile structure. La grande marée de printemps est l’occasion d’une prompte remise en état. Au premier mai plus de bois à la côte, disaient les anciens. C’est dans la campagne toute proche que les pêcheurs se procurent le bois nécessaire à la restauration de leur établissement.

     

    6Cancale

     

    « Du temps de mes parents, on achetait les branches de bouleau à des cultivateurs de Saint-Broladre, se souvient Alfred. Ils les abattaient et nous les amenaient sur une charrette à cheval. On les mettait à collationner quand ils passaient devant la maison, à la Larronière, puis ils poursuivaient pour aller livrer sur le port du Vivier-sur-Mer. De là, ils repartaient dans l’après-midi pour recharger le soir pour le lendemain. Quand ils mettaient deux cents branches dans la charrette, c’était bien tout. Il leur fallait faire plusieurs trajets. Il faut dire que dans le temps, la muraille était plus haute qu’aujourd’hui. Mais ça ne pêchait pas mieux et y’ avait davantage de casse à chaque tempête.

     

     

    Conserver les pêcheries, neuf siècles de batailles

     

     

    L’histoire des pêcheries fixes de la baie de Cancale est écrite sur ses grèves. La marée l’a tant recouverte que ses traces les plus anciennes sont rares et éparses. Ce que nous en connaissons tient aux souvenirs de la lutte opiniâtre opposant pendant des siècles les propriétaires de ces établissements à l’administration de la Marine, laquelle n’aura de cesse de tenter de supprimer ces empiètements privés sur le domaine public maritime.

     

     

    L’origine des pêcheries sédentaires de la baie de Cancale est fort ancienne. Leur existence est attestée dès le XIe siècle, à une époque où clergé et seigneurs féodaux règnent en maîtres sur le domaine maritime et les établissements de pêche. En 1050, Conan, duc de Bretagne, aurait dessaisi l’évêque de Dol, Judicaël, des pêcheries de la baie alors sous sa dépendance, au profit de l’abbaye du Mont-Saint-Michel. En 1095, Rolland, nouvel évêque de Dol, aurait repris les pêcheries de Cherrueix, Hirel et du Vivier-sur-Mer. Concédées à titre exclusif à des vassaux, moyennant redevance, ces pêcheries auraient été alors peu nombreuses, la pêche étant principalement pratiquée avec des établissements provisoires, les tezurae. Au cours des siècles, les pêcheries devaient se répandre sur le littoral des marais de Dol et leur nombre devenir source de conflits.

     

     

    En 1532, la Bretagne est officiellement rattachée au royaume de France. Ayant prescrit l’inaliénabilité du Domaine royal en 1539, François 1er, soucieux de garantir son entière souveraineté sur le territoire, place cinq ans plus tard « les rivages de la mer » sous dépendance de la Couronne. Cette décision, qui devait faire date dans l’histoire de la pêche en France, est perçue comme une atteinte aux droits jusqu’alors reconnus des seigneurs. Aussi rencontre-t-elle de réelles difficultés d’exécution. Les taxes perçues sur les pêcheries sont toutefois de bon rapport pour la Couronne qui encourage les entreprises de pêche à pied. Mais l’envahissement des grèves n’est pas sans mécontenter les marins-pêcheurs, notamment ceux de Cancale, qui entendent se réserver le bénéfice des choses de la mer, d’autant que les agents du pouvoir central s’inquiètent du caractère destructeur des pêcheries pour le frai de poisson.

     

    7Cancale

     

     

    Dans le souci de protéger l’industrie de la pêche côtière, le roi de France Henri III promulgue une ordonnance le 15 mars 1584 : « Les pescheries et parcs faits et construits depuis quarante ans au bord des grèves de mer, bayes et embouchures de rivières, seront démolis et abattus. Les propriétaires seront déchargés des redevances qu’ils nous en pourront devoir ou à quelqu’autre seigneur qui prétendrait avoir droit de fief desdits parcs et pescheries ». Consacrant les droits du pouvoir royal, ces mesures rigoureuses, qui ne laissent subsister que les bouchots antérieurs à 1544, semblent toutefois reconnaître les droits acquis des propriétaires. Chargé de l’exécution de l’ordonnance, le département de la Marine n’a pas les moyens de ses ambitions; aussi les prescriptions sont-elles peu suivies d’effet, et Richelieu de se plaindre, quelques décennies plus tard, de la multiplication des pêcheries au préjudice des ordonnances.

     

     

    Les pêcheries responsables des disettes ?

     

     

    Au cours des XVIIème et XVIIIème siècles, nombre d’ordonnances royales s’essayeront à réduire le nombre des établissements de pêcheries fixes, lesquelles sont tenues pour responsables du dépeuplement des eaux côtières et participent de ce fait aux disettes qui éprouvent chroniquement le royaume. Instigateur de l’Inscription maritime, Colbert, qui entend compenser les charges pesant sur les inscrits par une rigoureuse défense de leurs intérêts, condamne de nouveau le principe des « pêcheries exclusives ». L’ordonnance de 1681 réaffirme les termes du décret de 1584. Au sujet des pêcheries de la baie de Cancale, il est spécifié que « les parcs, appelés bouchots, seront construits de bois entrelacés, comme clayes, et auront, dans le fond, du côté de la mer, une ouverture de pareille grandeur de deux pieds, qui ne pourra être fermée de filets, grilles de bois, paniers ni autre chose, depuis le premier mai jusqu’au dernier août ». Jamais les détenteurs de bouchots ne s’exécutèrent et de nouveaux établissements sont bientôt construits.

     

     

    Dans les années 1730, une nette diminution des ressources de la baie voit ces derniers de nouveau incriminés. Un arrêt du Conseil du Roi, daté du 26 août 1732, ordonne dans le ressort de l’Amirauté de Saint-Malo, la destruction partielle ou totale de vingt-quatre des trente-huit pêcheries établies dans la baie de Cancale. Cet arrêt soulève de vives protestations des propriétaires, l’évêque de Dol en tête. Un nouvel arrêt daté du 8 décembre 1733 maintient ce dernier dans le droit exclusif de pêche sur les côtes de son évêché. L’existence des pêcheries de la baie de Cancale n’est plus remise en cause jusqu’à l’avènement du Second Empire et les savants Audouin et Milne Edwards, dans leurs Recherches pour servir l’histoire naturelle de France, comptabiliseront en 1832 cinquante-quatre bouchots sur ces rivages. Au milieu du XIXe siècle, la pêche est en état de crise et le département de la Marine œuvre une nouvelle fois pour la réduction des pêcheries, établies pour un grand nombre dans l’illégalité. Le décret-loi du 9 janvier 1852 attribue au ministre de la Marine le pouvoir de supprimer par mesure de police les établissements de pêcheries qu’il juge ne pouvoir être maintenus. Les titres de propriété ne sont plus reconnus et seule une détention d’usage perdure, à titre « précaire et provisoire ».

     

    8Cancale

     

     

    Les événements politiques qui suivent le coup d’Etat de Napoléon III retardent la mise en application de la loi qui est reconduite le 4 juillet 1853. Celle-ci impose la destruction des établissements dont les détenteurs « ne produiront point de titres dans le délai de trois mois à dater de la notification du présent décret » (art.145), de même qu’elle impose l’ouverture des pêcheries en bois de mai à septembre. Le reste de l’année, une grille réglementaire de fort maillage doit remplacer la bourrache qui ferme hermétiquement le goulet des pêcheries et détruit le fretin. Bon nombre de pêcheries sont ainsi condamnées, sans dédommagement.

     

    9Cancale

     

     

    Trois cents pêcheries sont supprimées dans le seul sous-arrondissement de Rochefort. En baie de Cancale, l’exécution de cette loi rencontre une résistance déterminée et les bouchots sont maintenus dans leur condition par l’arrêté ministériel du 11 avril 1855. Seuls trois établissements, dont la situation gêne manifestement la libre entrée du mouillage de la Houle, sont condamnés. En l’absence d’indemnisation, leurs propriétaires refusent de les détruire et sont condamnés le premier août 1856 par le Tribunal correctionnel de Saint-Malo. Le département de la Marine entend cependant poursuivre l’offensive sur le secteur de Cancale et tente, lors des décès de propriétaires, d’empêcher les cessions clandestines entre particuliers. L’administration cherche à transférer le droit d’exploitation aux « sujets méritants » que sont les inscrits maritimes. L’hostilité à cette proposition ne se fait pas attendre, et entraîne un appel direct à l’Empereur en juin 1858.

     

     

    Réaffirmer le caractère privé des pêcheries

     

     

    Maires et conseillers municipaux des communes du littoral de la baie de Cancale interviennent également auprès de Napoléon III. L’enjeu est de taille, car la subsistance d’une partie de la population côtière est liée à l’activité des pêcheries. Les curés de Saint-Benoît et de Cherrueix vont également plaider la cause des bouchots de la baie de Cancale devant l’Empereur à Fontainebleau. Les hésitations du ministère et les préoccupations du gouvernement devant les événements européens joueront en leur faveur. Mais la question de la suppression des pêcheries de la baie de Cancale est à nouveau soulevée en 1888, suite au rapport remis au ministre de la Marine et des Colonies par Monsieur Berthoule. Soulignant la responsabilité des bouchots dans le dépeuplement de la baie du Mont-Saint-Michel ainsi que le danger qu’ils constituent pour la navigation, le rapport s’achève par un vœu de mise à mort, préconisant l’interdiction de la transmission des pêcheries, de même que des réparations que l’on pourrait y faire, et de conclure par le souhait de voir ces établissements supprimés avant dix ans. Le rapport Berthoule soulève un nouveau tollé de la part des propriétaires qui se groupent en syndicat.

     

     

    Le principe de propriété privée ne sera cependant réaffirmé qu’en 1925. Le décret du 17 mars règle le mode d’exploitation des pêcheries de la baie de Cancale. Le ministre de la Marine reconnaît que ces établissements « qui sont de fondation très ancienne, ont le caractère de propriété privée et, en conséquence, malgré leur nocivité depuis longtemps reconnue, on ne peut envisager leur suppression autrement que par voie d’expropriation (…) cette opération serait très onéreuse. »

     

     

    Au XXème siècle, le dépeuplement continu des eaux côtières rend les pêcheries moins productives. Toutefois, jusqu’aux années 1960, les bouchots de la baie de Cancale jouent un rôle économique non négligeable auprès d’une population littorale de condition souvent modeste. En 1965, on en compte encore trente-huit en activité. Il n’en subsistera plus que seize vingt ans après. Face à la mécanisation grandissante des bateaux et au développement des activités d’élevage de coquillages, le rôle des pêcheries dans l’économie maritime s’est marginalisé. Par lassitude ou par désintérêt de leurs propriétaires, elles ont vu leur nombre se restreindre peu à peu. Aujourd’hui seule une dizaine sont toujours exploitées, survivance d’une tradition perpétuée au nom de ceux qui, contre vents, marées et règlements, ont lutté âprement pendant des siècles pour maintenir en état leur principal moyen de subsistance.

     

     

    10Cancale

     

     

    « Le bois entassé sur le port du Vivier était chargé sur de petites embarcations prises en remorque d’un grand canot de pêche de huit mètres de long, motorisé avec un vingt-cinq chevaux. On venait mouiller à l’intérieur de la pêcherie et on cassait la croûte, en attendant qu’elle découvre. Pour le remplacement des pieux, on avait un champ avec deux ou trois cents ormes, mais ils ont depuis disparu avec la maladie. Aujourd’hui, on achète le bois à Saint-Pierre-de-Plesguen. Les gaules se vendent cinq à six francs la branche. L’année dernière, je ne sais même pas si j’ai rentabilisé le bois que j’ai mis sur la pêcherie. »

     

     

    La nasse vidée de son contenu, Frédéric viendra donner un coup de main à son père qui s’applique à la réparation de la table de tri. Pour que celle-ci résiste aux coups de boutoir des tempêtes, il faut la fixer sur trois ou quatre pieux solidement plantés, qu’ils enfoncent en s’aidant d’une motopompe injectant de l’eau sous pression. « Avant les motopompes, commente Alfred, il fallait faire un avant-trou avec une barre de fer. Pour l’agrandir, on ribotait avec des perches de bouleau. On plaçait ensuite le pieu, on le vibrait à la main pour l’enfoncer et on le finissait à la masse. Les pieux qu’on utilisait pour la tête de la pêcherie faisaient bien cinq mètres de long. Pour les vibrer, on fixait un bout avec deux demi-clés en tête. De chaque côté, deux ou trois hommes tiraient sur le cordage de manière à l’enfoncer. On mettait quelquefois une marée pour planter un pieu ! »

     

     

    La tâche accomplie, le tracteur repartira plus au large, pour une petite heure de travaux sur les parcs à moules. A son retour, les gens du voisinage viendront comme à l’accoutumée, acquérir quelques poissons frais. Il est loin le temps où la grand-mère Chistrel usait ses souliers sur les chemins, proposant de porte en porte les prises parfois mirifiques de la pêcherie !

     

    Nicolas Miliot

     

     

     

     

     

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