• Le Kamal, connaissez-vous ?

                             Connaissiez-vous le Kamal ?

                                  Le Kamal, que l’on peut traduire par « guide » ou « route » est un instrument de navigation très ancien, adapté à la hauteur de la polaire et des étoiles circumpolaires, utilisé par les navigateurs arabes soit en mer soit à terre, dans le désert. Cependant si le début de son utilisation n’est pas connu avec certitude on l’estime au Xème XIème siècle. Il est venu à la connaissance des occidentaux à l’époque de la Renaissance notamment mentionné par Vasco de Gama et les premiers navigateurs portugais, il fut même brièvement adopté par certain d’entres eux sous le nom de « tavoleta da India ».
    C’est un instrument contemporain de l’astrolabe et du quadrant.

     

    Le Kamal (1)

     

                                  L’habitude d’utiliser les « amers » célestes est bien sûr plus ancienne, ainsi que la mesure de leur hauteur. Le plus primitif et le plus ancien des instruments utilisés est sans conteste possible le corps humain, plus particulièrement le bras : Allongé ou plié (la coudée) devant les yeux, la main au bout du bras tendu, doigts serrés ou écartés. C’est ainsi que l’épaisseur de son propre doigt vu bras tendu, doigts repliés à 90°, devint la mesure de référence chez les navigateurs arabes sous le nom de « issabah » (traduction littérale de « doigt »). On le retrouve dans tous les traités et sur tous les instruments de navigations moyen-orientaux. Sa valeur est de 1°36.
    Le Kamal (2)

    Le Kamal (3)

                  
                                  Le kamal est lui-même une évolution d’une version encore plus simple appelé « bois » : Il s’agit de trois petites tiges de bois (pour des angles maximum de 20°), la première trois fois plus petite que la troisième et la deuxième deux fois plus grande que la première soit 1/3 , 2/3, 3/3 de long. On tenait ces tiges bras tendu, par le haut (verticalement). La base alignée sur l’horizon, le haut vers l’étoile, la plus petite tige pour les plus petits angles la deuxième et la troisième pour les angles de grandeur croissante. Plus la tige était grande plus le bras pivotait vers le haut traçant un arc de cercle, rapprochant ainsi la main de l’œil et contribuant a augmenter l’ouverture de l’angle mesuré.

     

    Le Kamal (4)

     

                                 Le kamal est très efficace pour mesurer des angles relativement petits, tel que les trouvaient les navigateurs arabes par rapport à la polaire, dans ces zones équatoriales. Il est composé de un à trois petits rectangles (ou carré) de bois de différentes tailles offrant éventuellement chacun, deux possibilités de mesures (si rectangulaire) : une par la longueur, une par la largeur (dans ce cas on trouve deux cordes à nœud par planchette. Chacune des tablettes est percée en son centre, par ce trou passe une cordelette (ou deux) jalonnée de « nœuds » servant de repaires. Le dernier nœud de la cordelette ne peut excéder la longueur du bras. On coince un nœud entre ses dents, de manière à ce que la corde soit tendue avec la tablette à l’autre bout maintenue par la main.
                                  On peut utiliser le kamal de deux manières : soit en portant a la hauteur de l’œil le nœud de référence…

     

    Le Kamal (5)

    Le Kamal (6)

          

                                  Soit, et beaucoup plus habituellement, en mordant le nœud de référence…

     

    Le Kamal (8)

    Le Kamal (7)

          

                                  On fait affleurer la base de la tablette avec l’horizon et le bord opposé avec l’étoile choisie, le plus souvent la polaire. En mordant un nœud différent on rapproche ou on éloigne la tablette choisie de l’œil mesurant ainsi des angles plus petits ou plus grands. Sur cet exemple mon Kamal est étalonné en degrés : de 5° a 40° (nos latitudes sont plus élevées) avec deux tablettes en utilisant une table de tangentes. On peut aussi utiliser la méthode ancienne précisément décrite par James Prinsep dans le numéro de décembre 1836 du journal de la sté asiatique de Calcutta : « On prend pour unité 5 fois le diamètre ou coté de la corne (le kamal décrit était fait en corne), et on divisait cette longueur en 12 parties ; le premier nœud est marqué à la distance de 6 de ces parties (en comptant depuis la corne), et est appelé n° 12. Ensuite l’unité est divisée en 11 et on prend 6 de ces nouvelles parties qu’on porte sur la corde, et le point est appelé n° 11 . L’unité est successivement divisée en 1O, 9, 8, 7 et 6 parties ; quand le nœud marqué coïncide exactement avec la longueur de 5 diamètres, ce point est numéroté 6. Un diamètre au-delà, donne la division 5 ; un et demi au-delà , donne la division 4, laquelle termine ordinairement l’échelle.»

     

    Le Kamal (9)

     

                                  L’instrument n’était pas utilisé pour faire le point en mer, mais plutôt pour maintenir et suivre une latitude particulière menant à un port particulier. Les navigateurs arabes disposaient de véritables instructions nautiques comme : « kitab al fawa’id fi usul el bahr » de Ahmed Ibn Majid al Maji (le livre des instructions pour la pratique de la mer) ou des instructions sous forme de poèmes chez les marins Yéménites. Ils y trouvaient la marche a suivre très précise pour joindre deux ports, les instructions se référaient à l’étoile polaire, à sa hauteur en « issabah » ( James Prinsep précise que si on eût pris 6 diamètres, au lieu de 5 pour graduer la corde, on aurait eu les divisions en issabah (1°36’) employé par les navigateurs du XVème siècle) aux « rhumbs » du vent (Le Rhumb correspond à l’espace angulaire entre 2 des 32 aires du vent indiqués sur les compas que nous appelons « rose des vents » soit 11°15) et au Zam (unité de mesure du temps passé sur un cap 1zam=3h). Pour exemple : la très belle carte résultant des travaux de Mr Grossel Grange sur la navigation arabe au moyen-âge qui a reconstitué les routes de Al Magid et de Sulayman al-Mahari.

     

    Le Kamal (10)

     

     

                                   Le repaire le plus commun pour la navigation au Kamal étant l’étoile polaire, on faisait un nœud sur la cordelette pour marquer le nombre d’isbas correspondant à la latitude du port recherché, en fait le nœud résultait souvent d’une observation directe de la hauteur de l’étoile polaire lorsque le navire « partait » ou lorsqu’il était arrivé dans les ports de référence. Pour faciliter la tâche du pilote on inscrivait souvent le nom du port à joindre sur la tablette correspondante à sa hauteur en isba, entre l’horizon et l’étoile polaire.
                                  Grâce au kamal quand on atteignait la latitude correspondante au port recherché, il n’y avait plus qu’à naviguer Est ou Ouest pour rejoindre la destination. Selon la traduction d’époque et d’un rapport de Mr Jomard : « James Prinsep remarque la correspondance de ces nœuds (observé sur le kamal de référence en corne) avec la position de plusieurs lieux fréquentés par les navigateurs Arabes. Ainsi la première division n° 12 répond à 22°38’ qui est la latitude de Calcutta, limite de navigation vers le Nord des gens des Maldives. La division n°4 est le point de départ des navigateurs des îles Maldives; il répond au Sud de Ceylan et à 7°36’ »

     

    Le Kamal (11)
                                 Le kamal peut servir également d’instrument d’arpentage pour mesurer des angles ou calculer des distances. Dans ce cas on choisi une tablette et un nœud sur la corde pour une tâche spéciale, par exemple « le 6 » à 6° pour calculer les corrections à apporter pour contrer un courant sur un voilier et pour calculer sa distance par rapport à la côte si on connait la hauteur de l’amer ou la distance entre 2 points de repaire.

     

    Un grand merci à Jean Michel Kalouguine pour cette explication professionnelle.
                               Et quelques explications en vidéo: